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III. — CONCLUSION

Schubert possède une palette très personnelle ; son orchestre abonde en intentions subtiles et délicates. Il se sert strictement des instruments que la nature de sa pensée réclame : nous l'avons vu éliminer les flûtes dans deux morceaux de la messe en mi bémol. Pour varier ses effets, il sait bien ménager ses ressources sonores. A tous les autres dons il joint celui de l'instrumentation, qui est le côté faible de Schumann.

Si une loi rigoureuse priva Schubert d'entendre ses dernières symphonies, du moins put-il connaître les premières par l'audition, car l'orchestre du « Convict » jouait toutes les œuvres orchestrales qui sortaient de sa plume. La chance qu'il eut, au début de sa vie, d'entendre exécuter tout ce qu'il écrivait, lui fit acquérir de bonne heure la connaissance pratique des « effets » et une grande sûreté de main. Ses dons exceptionnels, servis par une expérience précoce, se seraient encore développés s'il avait pu vivre quelques années de plus. Quand Schubert fut enlevé en pleine jeunesse, son génie était encore en voie de formation. Sauf dans le Lied et peutêtre dans la musique de chambre, il n'avait pas tenu tout ce qu'il promettait. Il lui avait fallu d'abord rejeter l'innombrable multitude des idées qui encombraient sou cerveau pour parvenir à une sphère de travail moins

hâtif et plus réfléchi. Peu de temps avant de mourir, Schubert sentit l'irrésistible besoin d'ajouter à son immense aequis une connaissance plus raisonnée de la doctrine. Si la maladie ne l'eût frappé mortellement, il eût acquis, grâce aux leçons de Sechler l, cette constante pureté d'écriture et cette correction sans défaillances qui sont la marque des œuvres parfaites. Schubert, perfectionné par l'étude, mûri par le raisonnement, ajoutant au libre essor d'une inspiration opulente la faculté qui juge, qui corrige et qui émonde, unissant à la clairvoyance divine les lumières delà raison humaine, serait devenu un formidable Titan.

Son œuvre, tel qu'il est, j'este l'œuvre d'un colosse. Les deux symphonies, celle en ut et celle en si mineur ; les deux quatuors en ré mineur et en sol majeur, le quinl l'Ile en ut, les deux trios en si bémol et en mi bémol, la Fantaisie en ut et la dixième sonate, pour piano ; les deux messes en la bémol et en mi bémol peuvent être comparés à ce qui a été écrit de plus beau. La justice de l'histoire veut que Schubert soit réuni au groupe des Princes de l'Art dont il a continué la bienfaisante et sublima mission.

Dans le Lied, il a laissé si loin derrière lui tous ses devanciers que le inonde, ébloui par ses créations révélatrices, lui a décerné unanimement le titre de « créateur » d'un genre dont rien, dans l'innombrable répertoire de la production vocale italienne pendant les xvne et xviii siècles, ne pouvaitfaire pressentir l'avènement. Ce qui fait la grandeur du lied de Schubert, — la pénétration des secrets du cœur de l'homme et de la vie del'Uni-

1. Sechler, organiste de la cour de Vienne, est connu par ses ouvrages didactiques et ses compositions îeligieuses.

vers, — est l'apanage de sa personnalité et aussi celle de sa race. Si la cantate italienne peut se comparer à un vase de marbre doré à l'extérieur par les chauds rayons du soleil d'Italie, le lied de Schubert ressemble à un vase d'albâtre éclairé par une lampe intérieure. Cette lumière qui brille au cœur du vase, c'est la pensée du poète ; et Schubert se l'assimile si complètement, qu'il semble créer à nouveau la poésie, pour en faire jaillir la musique.

Le géant Beethoven lui-même ne semble pas avoir soupçonné la puissance à laquelle le Lied devait parvenir par l'union de l'élément symphonico-deseriptif et de l'expression vocale.

Schubert eut dans Schumann un glorieux successeur; mais ce dernier, tout génie qu'il est, est un produit de la civilisation : Schubert, lui, est une force de la Nature. Les prosateurs et les poètes de son époque agirent fortement sur l'état d'âme de Schumann qui, dans son geste, garde une allure romantique et parfois maladive. Comme les mélodies populaires, les lieder de Schubert planent au-dessus des caprices de la mode et des vicissitudes du goût : ils sont de tous les temps. Toute cette littérature, dont il s'abreuva durant sa vie entière, ne put réussir à compliquer son âme, ni à dénaturer la simplicité et la naïveté de son cœur d'enfant. S'il était devenu un intellectuel orgueilleux, il aurai! perdu le contact avec la Nature éternelle. C'est parce que Schubert est resté simple qu'il esl demeuré « voyant ».

Pauvre Schubert! Ta gloire, tu l'as bien payée par des déceptions cruelles el de rudes privations; mais lu l'as pleinement conquise. Pas une de les notes qui ne

soit gravée luxueusement! Pas un de tes autographes qu'on ne se dispute à prix d'or!

Si tu avais pu prévoir ta renommée mondiale et escompter la valeur de tes innumérables manuscrits, que de repas succulents tu aurais pu offrir à tes amis, à ces amis si chers que, pour faire avec eux vie commune el partager leur sort, tu n'as dîné parfois qu'avec une tasse de café au lait et des biscuits !

Tu as eu raison, Schubert de préférer à tout les faveurs de la Muse. Ta vie n'a été qu'un long tète-à-tête a\ ce elle, et rien n'a pu te distraire de la tâche si douce d'écrire les chants qu'elle te dictait... Peut-être même as-tu dépassé le but, en produisant trop pendant ta courte vie. Les hommes d'aujourd'hui sont trop préoccupés « d'aller vite » pour prendre connaissance de tous les trésors que tu nous as laissés. Certains même, à qui la science suffit, ont décrété qu'il n'y aurait plus de mélodie. Alors, à quoi bon te lire, ô Schubert, toi qui n'es que mélodie?... Mais ces fantaisies de la mode auront leur terme; le soleil dissipera le brouillard et, dans les cieux calmes, pendant de longs siècles encore, brillera d'un éclat immaculé la glorieuse étoile de Schu-

berl :

Dans l'impossibilité de présenter ici une liste détaillée des compositions de Schubert, nous ne pouvons que renvoyer le lecteur au Catalogue de Brcilkopf et Hàrtel, éditeurs de l'œuvre complète. Ce catalogue, qui date de 1884 et a été revisé récemment (1903), comprend 20 séries, ainsi disposées :

Musique d'orchestre (séries 1 et 2). — 8 symphonies, 28 pièces instrumentales, y compris les ouvertures ;

Musique de chambre (séries 3 à 8).

— Octuor pour cordes, basson, cor et clarinette et deux morceaux pour instr. à vent; quintette à cordes, 15 quatuors à cordes (Schubert en a composé 20), trio à cordes; quintette avec piano (la Truite), 2 trios et 1 nocturne pour piano et cordes; 4 sonates p. et v.; rondo, fantaisies et variations, p. et v. ; sonate pour arpeggione ou violoncelle ; variations, piano et flûte.

Musique de piano (séries 9 à 12). — Compositions à 4 mains (grand duo, marches, divertissements, polonaises, rondos, fantaisies, ouvertures...) ; piano à deux mains

(15 sonates, 16 pièces diverses — fantaisies, impromptus, moments musicaux, — et musique de danse»

— valses écossaises... formant 31 numéros) ;

Musique vocale :

Séries 13etl4:5 messes, 19 pièces religieuses (offertoires, Kyrie, Tantum ergo) dont quelques-unes sans accompagnement ;

Série 15, où se trouvent 14 opéras ou musiques de scène composés par Schubert:

Série 16 à 19 : 45 chœurs pour voix d'hommes, 19 chœurs mixtes, 6 chœurs pour voix de femmes, 36 morceaux à plusieurs voix — avec ou sans accompagnement;

Série 20 : 603 lieder pour voix seule avec accompagnement de piano.

A la mort de Schubert, une grande partie de. son œuvre n'avait pas été gravée. Haslinger, de Vienne, fit paraître au mois de mai suivant les 14 mélodies intitulées par lui Chants du Cygne. Les manuscrits du compositeur, possédés par son frère Ferdinand, passèrent ensuite entre les mains de sou beau-frère Schneider et de Nicolas Dumba, de Vienne. C'est en partie sur ces originaux que Brcitkopf et llarlel purent établir leur édition, entreprise avec le concours do musiciens éminonts (Brahms, Briill, etc.).

Parmi les autres éditeurs de Schubert, il conviendrait de signaler, en France, Hichault, qui, dès 1834, publia la première traduction française fort médiocre, d'ailleurs, cl de quelques lieder seulement, par Bélanger. Un recueil plus considérable avec une adaptation d'Emile Uesehamps parut bientôt après (1838). chez Brandus. Bappelons que les lieder deSchubertont été l'objet do nombreuses transcriptions pour piano (Liszt, Czerny, Miller, Tliomé, etc.). Celles de Liszt, justement célèbres, comprennent 56 lieder.

Quant à la bibliographie du musicien, quelques indications sommaires m uni été dimnéjs, en note, au début do cetteélUde.

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