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LE père de Robert Schumann, Frédéric-Auguste Gottlob, était le fils aîné d'xm pauvre pasteur d'Enschiitz (un village de la seigneurie de Géra) qui fut plus tard archidiacre à Weida. Quoique doué de goût pour la littératiure, il fut par ses parents destiné au commerce, à quoi il ne se résigna que malaisément. Il eût préféré se consacrer à la poésie, aux belles-lettres et aux sciences, qu'il ne cessa d'étudier avec zèle. Après diverses vicissitudes il était venu à Leipzig occuper une place de commis, et y avait fait des études d'humanités tout en apprenant le métier de libraire. Puis, revenu à la maison paternelle, il avait réussi à amasser quelque argent, grâce à divers travaux, s'était marié en 1795, avait ouvert peu après un commerce de hbrairie, et, en 1808, était venu s'établir à Zwickau, petite ville des régions montagneuses du royaixme de Saxe. Là, s'associant avec un de ses frères, il fonda 1, maison d'édition « Schumann frères », qui fut bientôt avantageusement connue et exista jusqu'en 1840.

Auguste Schumann acquit une certaine réputation comme écrivain. Une de ses œuvres les plus appréciées fut un Manuel du négociant en quatre volumes ; mais il produisit encore, non seulement nombre d'ouvrages de science ou de technique, mais encore un roman intitulé Scènes de chevalerie et contes de monastères, ainsi que des traductions allemandes de Childe Harold et de Beppo — car il était im fervent admirateur de Byron. Son

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activité, son intelligence professionnelles étaient remarquables. Parmi ses initiatives les plus notoires, on cite une édition de poche (première du genre) des classiques de toutes les nations, la création de deux périodiques, d'un Dictionnaire de l'Etat, des Postes et de la Presse de Saxe, d'une Galerie des hommes les plus célèbres de tous les temps et de tous les pays (à laquelle devait collaborer, à l'âge de quatorze ans, son fils Robert), et la publication en allemand des œuvres de Walter Scott.

Mais ce littérateur fervent n'avait pas le moindre goût pour la musique; sa femme, Johanna-Christiana Schnabel, fille du chirurgien mvmicipal de Zeitz, n'en avait pas davantage : et l'on ne trouve de musiciens dans l'ascendance ni de l'un ni de l'autre.

Rien donc ne présageait la brillante destinée artistique du plus jeune des cinq enfants du couple, Robert-Alexandre, qui naquit à Zwickau le 8 juin 1810 (i). Le miheu même qu'offrait cette petite ville de sept mille âmes — et Robert ne devait la quitter qu'à l'âge de dix-huit ans — n'était pas particulièrement favorable au développement d'une culture musicale. Pourtant les « Cantors » et les chœurs des deux églises Sainte- Catherine et Sainte-Marie jouissaient de quelque renommée; et au début du xix^ siècle, le groupement d'une société chorale d'amateurs et des musiques militaire et municipale avait constitué un ensemble capable d'aborder avec succès le grand répertoire de concert. Mais de concerts symphoniques pubhcs, régulièrement institués, il ne pouvait être question; et il était impossible aussi de trouver à Zwickau un maître capable d'enseigner plus que les rudiments de l'art.

Dans de telles conditions, ce fut véritablement pour Schumann une boime fortune que d'avoir pour premier maître de musique Johann Gottfried Kxmtzsch, un brave et digne homme de professeur, organiste de l'église Sainte-Marie et qui se donnait

(i) I^es autres étaient une fille, Emilie, et trois garçons : Edouard, Charles et Jiilius. Emilie Schumaiin inourut d'tme maladie mentale à l'âge de vingt ans.

infiniment de mal pour créer dans Zwiekan un mouvement musical.

Schvmiann avait commencé de très honne heiure à montrer des dispositions pour la musique : dans une notice biographique, publiée en 1848 dans V AU gemeine Musik Zeitung et faite sur des indications fournies par le compositeur lui-même, on Ht que « petit garçon, Schumann avait ime inclination et une capacité toutes particulières pour dépeindre en sonorités des sentiments et des traits caractéristiques. Il paraît même qu'il se montrait capable de caractériser au piano, par certaines figures et progressions, les diverses personnalités des camarades de jeu qui l'entouraient et cela de manière si précise et si comique, qu'ils poussaient de grands éclats de rire à constater la ressemblance de ces portraits ! »

Ce détail est significatif et précieux; il a '.leste que Schumann posséda et montra dès son enfance cette aptitude, par où il se distinguera entre tous les musiciens de son temps et ouvrira à son art de nouvelles voies, à reconn ître et b dégager, en musique, le sentiment du caractère. Nombre de ses meilleures œuvres instrumentales n'auront point d'autre origine.

Kuntzsch dirigea de son mieux les premiers pas de cet élève qui devait Ivii faire tant d'honneur. Il appartenait à la race de ces vieux magisters laborieux, sans éclat, mais doués de qualités sohdes, tm peu pédants d'ailleurs, à qui, comme le remarque Grove, l'Allemagne musicale doit tant. Il ne laissa pas de reconnaître les dons exceptioimels de l'enfant à qui il était chargé d'enseigner les éléments du piano; au bout de quelques années il déclara n'avoir plus rien à apprendre au jeune Schumann; et plus tard, lorsque celui-ci eut décidé de se consacrer tout entier à la musique, Kimtzsch lui prédit une gloire immortelle et n'hésita point à déclarer qu'il deviendrait un des plus grands musiciens de tous les temps.

Les rapports de Schumann et de Kuntzsch furent d'emblée excellents et ne cessèrent jamais de l'être; et le compositeur s'ingénia toujours à témoigner à son maître son affectueuse recon-

s SCHUMANN

naissance. En 1846, il lui dédia ses Six études pour piano à pédalier (œuvre 56); et lorsqu'en 1852 fut célébré le jubilé cinquantenaire du professorat de Kuxitzsch, Schumann Ivii envoya une couronne de laurier ainsi que cette lettre charmante :

« ...Au moins, qu'un de vos élèves, qui conservée fidèlement dans son cœiu le souvenir de tout ce qu'il vous doit, vous adresse aujourd'hui lUie couronne. Avec ma femme, qui vous envoie également ses très respectueuses salutations, j'aurais eu le plus grand plaisir à vous en parer moi-même; par malheur ce n'est qu'en pensée que nous pouvons en ceindre votre noble front. Continuez à garder votre vieille afiEection et votre intérêt à « Votre reconnaissant et dévoué,

« Robert Schumann. »

Mais la précocité de Schimiann ne se manifestait guère d'autre façon. Après avoir passé les premières années de son enfance en véritable dernier-né, et d'autant plus admiré et choyé par sa mère et sa marraine qu'il était affectueux, charmant, et se montrait bien mieux doué que ses aînés, il était entré à l'âge de six ans dans une institution privée que dirigeait le D»" Dohner (il n'y avait point à Zwickau d'école publique). Lià, il compta parmi les élèves les plus ordinaires, et ne montra point ces qualités d'esprit dont il témoignait dans sa famille et qui faisaient dire à sa mère, paraît -il : « Robert est mon point lumineux. » Par contre, dans ses rapports avec ses camarades, il affirmait déjà, si l'on s'en rapporte à son premier biographe, WassiUewski, l'ambition qui sera plus tard un des traits, et non le moins noble, de sa personnaUté, « exerçant sur eux une autorité acceptée avec sympathie, donnant le ton aux jeux; ne jouant, par exemple, aux soldats qu'à condition d'être le commandant. Il était très populaire pour sa générosité, sa bonne humeur, sa nature affectueuse. »

A part la musique et les jeux, il n'aimait guère que la lecture et la comédie. Il composait, paraît-il, de petits mélodrames, et, avec l'aide de son père, de son frère Jiilius et de camarades

r.A JEUNIOSSE

d'école, les mettait à la scène sur un petit théâtre qu'on lui avait agencé. Son père, enchanté de ces indications, chérissait l'espoir de le voir un jour devenir un écrivain célèbre. Mais

Weber.

(Portrait sur acier par C. Mayer.)

toute autre préoccupation était re jetée au second plan par un amour sans cesse croissant pour la musique.

A Carlsbad, où il accompagna en 1819 soii père qui allait y faire ime cure, Robert entendit le célèbre pianiste Ignace Moschelès. Ce fut, pour lui, une impression inoubliable, dont il parlera souvent par la suite. Il conserva comme tme rehque

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précieuse un exemplaire du progriiuinv^ que le virtuose avait effleuré de sa main. Trente-deux ans plus tard, au moment où Moschelès lui dédiait une sonate pour piano et violoncelle. Schumann lui raconta le fait.

A Pâques de 1820, Schumann entre au Gymnase de Zwickau, en quatrième classe, ayant déjà appris des éléments de grec, de latin et de français. Et à partir de ce moment, les multiples aspects de sa persomialité futiure conunencent à se montrer de typique manière. Il traduit pour son plaisir des vers de l'antiquité, compose des poésies et même des pièces de musique, trois drames terribles, deux romans, ne manque pas de toucher à la philosophie, et entreprend même l'élaboration d'im. traité d'esthétique musicale au sujet duquel il écrira, en 1829, à Wieck, ingénvunent, que l'ouvrage était assez avancé lorsqu'il se rendit compte que les opinions personnelles lui faisaient défaut et qu'il s'était borné à recueillir les opinions d' autrui.

Bientôt il fait la connaissance d'un garçon de son âge, Piltzing, fils du chef d'une musique militaire et comme lui-même passionnément épris de musique. Il l'invite fréquemment. Tous deux jouent à quatre mains des transcriptions d' œuvres de Haydn, de Mozart, de Beethoven, des pièces originales de Weber, Hmnmel, Czerny. Un piano à queue vient remplacer, dans la maison paternelle, le médiocre instrument dont il avait fallu se contenter jusqu'alors. Une bibliothèque musicale se forme. Un beau jour, le jeune Robert découvre par hasard, parmi la musique nouvelle, un matériel orchestral tout prêt de l'ouverture de Tigrane de Righini. Il imagine de profiter de l'occasion pour former un petit orchestre d'amateurs et faire exécuter l'oeuvre; lui-même, au piano, comble les lacunes de cet ensemble improvisé, qui ne comprenait que deux violons, deux flûtes, une clarinette et deux cors. Et, ravi de l'aventure, il ne s'en tient pas là : non seulement il s'efforce de multiplier les réunions de sa petite phalange et d'augmenter soi répertoire, mais encore il compose im Psaume 150 pour chœur et orchestre, et le fait exécuter grâce au renfort apporté par quelques camarades

bons chanteurs. Il avait coutume de clore les soirées musicales, à ce que rapporte Wassiliewski. par des improvisations au piano qui étaient fort admirées.

Ses dispositions pour la musique s'af&rmaient donc d'une manière non équivoque et même frappante. Mais il montrait de cent façons diverses cette ambition démesurée qui le poussait à composer, à l'âge de douze ans, ime œuvre orchestrale et chorale. C'est ainsi que vers sa quinzième année, il fonda parmi ses camarades rme « Union littéraire », calquée sur le modèle du Hainbund (Ligue poétique) et des « Anacréontiques pour le culte de la littérature allemande » et aux séances de laquelle des poèmes étaient lus, commentés et critiqués.

Ce souci constant des lettres vaèV à celui de la musique aura sur le développement de sa personnaUté créatrice l'influence la plus heureuse, et montre avant tout en lui l'artiste de son temps. En effet, ce qui distingue de manière frappante la plupart des grands musiciens du xix^ siècle de leurs prédécesseurs, c'est leur culture générale relativement forte. La musique a cessé peu à peu d'être ime totu: d'ivoire, et les compositeurs d'ignorer tout ce qui n'était pas musique. Au lebours de Bach et de Mozart, les Wagner, les Berlioz, les Liszt et leurs successeurs ont des clartés de tout; et l'envergure ainsi donnée à leur esprit n'est point sans conséquences au point de vue de la qualité de leur art.

Mais en ce qui concerne Schmnaim, il convient encore de faire état, plus spécialement, de l'influence directe des lectures ou études favorites de sa jeunesse. Il venait à une époque où la culture et les idées, en Allemagne, se transformaient rapidement grâce au romantisme, alors déjà près de son plein, et afiSrmé surtout dans la littérature. Tieck, Uhland, NovaUs, Wackenroeder, Amim et Brentano réagissaient contre le culte étroit des fonnes imitées de l'antique, et entraînaient l'art dans des voies nouvelles : c'était l'avènement d'une imagination plus hbre et plus colorée, d'un style plus indépendant et fantaisiste, de sujets pins proches de la vie quotidienne. Le surnaturel et la

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naïveté des thèmes populaires avaient conquis droit de cité. E)douard Mœrike et Henri Heine allaient apparaître. En même temps, im courant d'idées libérales enflammait les esprits. L'influence du grand philosophe Fichte, ardent avocat de la liberté de penser et d'agir, était encore dominante; on sentait poindre le désir d'une politique de progrès et la conception du nationalisme allemand ; et il faut noter que c'est précisément en Saxe que les mécontents et les apôtres de réformes s'aâSmnaient les plus nombreux et les plus actifs. Mais partout, les grandes idées et les grands enthousiasmes étaient à l'ordre du jovu*.

Schumann ne s'occupera guère de pohtique — c'est tout au plus si l'on remarque, dans ses écrits, quelque ardeur de nationalisme musical, idée toute moderne et qu'il est peut-être le premier à formuler expressément et en combatif. Mais on le voit imbu de la littérature où se résument le mieux les tendances ambiantes; après Byron, Schulze (i), Sonnenberg (2), ce seront Riickert, Eichendorf, Tieck, Immermann et autres; mais c'est avant tout Jean-Paul Richter, dont la lectixre le grise d'emblée, et qui exerce sur lui ime action profonde et durable.

Impossible de ne pas reconnaître dans cette attraction qu'exerce sur l'âme de l'adolescent l'auteiu: des Années d'école buissonnière, d'Hespérus et de Titan la manifestation naturelle d'une affinité élective, selon le terme que venait de lancer Goethe : idéaliste et tendre, excentrique et poétiquement rêvevu:, plein de verve et d'ingénuité, d'humour et d'illusions, de la fantaisie la plus imprévue, irrégulier, original, enthousiaste, Jean-Paul avait tout ce qu'il fallait pour séduire Schtmiann tel qu'il se révélera dans ses œuvies; il y a, sans doute possible, paralléUsme autant qu'influence.

Il n'est peut-être pas exagéré de dire que cette forte nourriture de l'esprit compensa dansxm.e large mesure, pour Schumann, les

(i) Emest-Conrad Schulze (1789-1817), auteur des poèmes La Rose enchantée, Cécile, de Psyché, etc.

(2) Franz von Soxxenberg (1779-1805), auteur des poèmes La Fin du inonde, Donatoa, etc., où se remarque l'influence de Klopstock.

lacunes de l'éducation technique. Il était destin»' à ne jamais faire d'études musicales régulières. Vers ce temps, son talent de pianiste était devenu remarquable, et son indépendance ne laissait pas de déconcerter passablement le bon Kimtzsch. Le père Schumann, avec beaucoup de clairvoyance, décida bien de pousser Robert daii.s la voie de la musique, malgié la vive opposition de M™^ Schumann qui tremblait eu songeant aux déceptions et aux incertitudes de la carrière artistique. Il se mie en quête d'un nouveau maître pour son fils, arrêta son choix sur Charles-Marie de Weber avec qui il engagea même des pourparlers. Mais ces pourparlers, au moment d'aboutir, furent interrompus pour des raisons qu'on ignore, et bientôt après, Weber partait pour Londres, ce qui réduisait le projet à néant.

Il est doublement regrettable que Schumann ne soit pas devenu l'élève de l'illustre auteur du Freyschûtz; non seulement il aurait été orienté plus franchement, dès sa première jeunesse, vers la carrière de compositeur au heu d'être, comme on va le voir, tiraillé entre la musique et la jurisprudence, mais encore il aurait reçu l'éducation systématique dont il resta toujours privé. Bt de tous les musiciens à qui l'on aiirait pu penser, Weber justement, dont la technique est incomparablement aisée et brillante, était le plus capable de lui inculquer cette légèreté et cet éclat du style qui sont les seules qualités qu'il ne possédera jamais.

L'année 1826 fut marquée par deux événements importants qui, l'un et l'autre, influencèrent profondément l'âme sensitive du jeune Robert : l'un fut la mort de son père, survenue le 10 août; l'autre, la naissance d'un premier amour, ou plutôt, de deux premières amours se déclarant, à quelques semaines d'intenjaUe, pour « Liddy » et « pour Nanni », entre lesquelles son cœur, pendant plusieurs mois, balancera romanesquement et romantiquement : car les émotions violentes qu'il vient d'éprouver ou éprouve ont transformé l'adolescent, et à son entrain joyeux et insouciant est venue se substituer xme rêveuse mélan-

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colie — où se reconnaît, au siirplus, l'influence de ses lectures favorites.

Qu'on lise ces quelques extraits des lettres qu'en 1827 il t-crit à son camarade d'école et ami préféré, Emil Fleschig : elles décrivent mieux que tout portrait ce qu'il était à l'âge de dixsept ans :

« Zwickau, juillet 1827.

« ... Les vacances bénies approchent... Mon vieux Fleschig, le bon vieiix temps revient, il doit revenir. Contre ta poitrine, contre ton cœur à l'imisson du mien, je veux épancher mon cœur... Mon Fleschig, à présent, pour la première fois, je ressens le pur, le suprême amour, cet amour qui ne s'abreuve pas toujours à la coupe erivrante des jouissances, mais ne trouve son bonheur que dans la tendre contemplation imie au respect. O ami — si j'étais le sourire, je voudrais voltiger autour de ses yeux; si j'étais la joie, je voudrais courir silencieusement à travers toutes ses artères, et, si je pouvais être une larme, je voudrais pleurer avec elle; et lorsque de nouveau elle sourirait, i'aimerais mourir sur ses cils, et je serais heureux, oui, heureux de ne plus exister.

« Comme un lointain, lointain paysage de soir, sur lequel ne frémit plus qu'un baiser rose et las du soleil qui se couche, ma vie entière est devant moi. Je rêve : et je vois se dresser devant mes yeux une immense, immense montagne, stérile et dénudée. Sur le sommet fleurit et s'épanouit une céleste rose, et je veux l'atteindre et je veux ni'approcher d'elle ; et la montagne est escarpée et les rochers surplombants menacent; en vain l'ami tend vers elle ses mains supphantes : et ne pouvant l'atteindre, il connaît la félicité, il est xm Dieu s'il lui est permis d'adorer de loin la rose, et de retrouver dans la divine contemplation tous les paradis de son bonheur perdu. »

Le 29 août 1827, 3^ retour d'une excursion à Dresde et à

Codlitz, il écrivait au même Fleschig cette autre lettre plus caractéristique encore :

a Je n'eus rien de plus pressé, naturellement, que d'aller vers la rue où devait habiter N(anni) : Léser m'avait donné l'adresse. Mes bons génies devaient m'avoir abandonné — Fleschig — je n'ai pas vu la brave fille. Oh ! si tu savais combien je languissais d'être loin d'elle, et comme sous chaque voile que je voyais flotter, je pensais absolument reconnaître ses traits; comme je me remémorais en drtail toutes ces heures que j'ai rêvées, joyeux, heureux de ses étreintes et de son amour; comme à chaque frais visage que mon oeil troublé apercevait de loin, mon âme me criait : « La voilà ! Ce doit être elle !» — E^t pourtant je ne l'ai pas \~ae une seule minute, pas aperçue — que cela est dm ! Seule la musique, cette divine consolatrice, a ranimé ma vie chancelante de douloureux souvenirs. Et lorsqu'enfin ime symphonie de Beethoven éclata comme le tonnerre du ciel, mon cœur, dans le bienheureux royaume des sons, se réconcilia avec la glaciale vie, avec le rigoureux destin; et... la fleur rayonnante du premier amour surgit doucement de la tombe du passé...

« A Toplitz, j'aurais presque été tenté de m'oublier une fois de plus et de revenii à Liddy. Elle était là; elle me parla d'amicale manière; fit déclaration sur déclaration. Un jour avant mon départ, les Hempel m'invitèrent à une promenade en voiti're. J'étais assis près de Liddy; elle me pria d'escalader seul avec elle une hauteur abrupte qu'on nomme la Rosenburg. J'acceptai. Je l'accompagnai par politesse — peut-être par esprit d'aventure. Je tremblais; je ne disais mot; elle restait muette. Enfin nous atteignîmes le sommet. Imagine-toi mes sentiments, imagme-toi toute la nature en fleurs devant moi. Une chaîne de monts bleus et nuageux encerclait l'horizon à l'Est; à l'Ouest, le soleil tombait; le temple ent er de la nature se dévelojDpait, immense, à mes yeux enivrés ; comme une Thétis j'aurais pu m'élancer vers cet océan de fleurs et m'y plonger. Pense qu'un idéal flétri recommença doucement à germer dans

mon sein; pense que cet idéal perdu était alors, seul, auprès de moi : n'aurais-tu pas subi la tentation, toi aussi, de renier ton moi, et d'accorder que la terre... est belle?

« Enfin, lorsque le soleil eut disparu, que des printemps de roses épanouies naqoirent de ses rayons mourants; lorsque flamboyèrent les cimes, les forêts s'incendièrent et l'univers sans bornes fut envahi de doux flots de roses; je contemplais cet océan de pourpre; tout, tout se résolut en une pensée, je pensai la grande pensée de la Divinité... la Nature, la Divinité, la bien-armée étaient devant moi, ravies, et me souriaient amicalement. — Or vois — un nuage noir mon<"a, rapide comme l'éclair, à l'Est — et elles s'envolèrent et disparurent dans les cieux, et je saisis lyiddy par la main et lui dis : « Liddy, telle est la vie. » Je lui montrai la pourpre assombrie de l'horizon — elle me regarda douloureusement — une larme glissa de ses cils : Fleschig — j'ai cru à ce moment avoir retrouvé l'idéal — et silencieusement, je cueilhs une rose — mais comme j'allais la lui donner, de l'Est jaillirent un coup de tonnerre et un éclair (sic) — et je pris la rose et la mis en pièces — ce coup de tonnerre m'avait arraché à un beau rêve — j'étais de nouveau sur la terre — I/iddy était encore assise devant moi, e^ les larmes flottaient encore troubles dans ses yeux bleus — douloureusement elle contemplait l'envahissement des nuages farouches. « Telle est notre vie », aurais-je pu répéter. Sans un mot nous quittâmes la Rosenburg — nous ne prononçâmes plus ixne parok. — Lorsque je pris congé d'elle, elle me serra encore la main convulsivement — et le rêve était fini — le rêve était fini ! — Et la noble image de l'idéal a disparu, quand je songe aux propos qu'elle a tenus sur Jean-Paul. Paix aux morts !...

« ... Je me grise de Jean-Paul et de Sarbiewski (i), que je voudrais presque comparer l'mi à l'autre... Quand tu arriveras ,

(i) S.\RBrEWSKi, écrivain polonais du xati^ siècle, publia, sous le nom de Sarbiérus, des poésies latines.

à la Saint-Michel, si tu n'as encore rien lu de Jean-Paul, je suis capable de t'injurier. Procure-toi le Titan dans la première bibliothèque venue, afin que nous puissions nous en entretenir. Quand tu l'auras lu, tu m'en sauras gr<^. Je te le dis, lis le Titan ou je te tirerai les oreilles...

Jean-Paul Richter.

« I^es passions sont toujours trop tumultueuses en moi : je voudrais quotidiennement boire du Champagne, pour me mettre en train. J'ai beaucoup à lutter contre moi-même. Les passions sont presque toujours des licences poétiques que se permet la liberté morale. Nanni a été mon ange gardien : la souillure de la valgarité envahissait déjà mon cœur d'adolescent; cette

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excellente fille, devant mon âme, paraît comme entourée d'une auréole. Je voudrais m'agenouiller devant elle et l'adorer comme une madone. »

L,a traduction ne peut rendre qu'imparfaitemenc le ton exalté de ces lignes à la ponctuation désordonnée; mais il reste évident que Schumann parle bien en jeune poète romantique. Il pratique lui-même, à côté de la musique, la poésie. Dans son journal, il fait à ce propos la remarque suivante :

a Ce que je suis au juste, je ne le sais pas encore clairement. De la fantaisie, je crois en avoir. Je ne suis pas vm profond penseur, je ne puis jamais sui\Te logiquement le fil que peutêtre j'ai bien noué au point de départ. Suis-je un poète — car on ne peut jamais le devenir — ? à la postérité d'en décider. »

Et il ne se fait pas faute d'écrire des poèmes de diverses sortes, notamment la Mort du Tasse, des épithalames à l'occasion du mariage de ses frères Cari et Julius, et d'autres poésies dont il mit certaines en musique, avec des pièces de Byron et de Schulz, dès 1827. Voici à titre, de spécimen, une partie de l'épithalame à son frère Julius :

« Des fleurs dans les jeunes mains, des roses dans les cheveux bouclés : le Printemps souriant apporte ses bienfaits, sa floraison. Doucement il étale, pour l'humanité qui s'éveille, le fardeau de ses fleurs — mais dans cette couronne brille entre toutes le myrte, reine des fleurs.

« Sur le myrte sommeillent des larmes, sur le myrte l'air est brillant; et la tendresse à peine cachée jailht, hbre, du cœur. Un sourire a fait disparaître la douleur, et le Génie de l'Amour presse tendrement sur vos jeunes lèvres son baiser de feu...

« Soyez donc heureux ! avec ces fletirs que vous offre le myrte, voici venir les tempêtes et l'apaisement de la vie; la conscience profonde s'éveille. L'homme a beau se croire faible, il peut toujours être heureux; mais la douce larme, elle aussi, monte, purifiée, vers le ciel.

« Oh ! que descende la Divinité, à l'heure où s'enfuit l'ange de l'amitié, où la muette douleur de vivie travaise l'âme et la torture ! Si autour de vous la tempête fait rage, apprenez à vous suflire; cherchez la merveilleuse paix de votre cœur dans le plus confiant accord... »

D'autres indications fort curieuses sur les dispositions et les idées littéraires du jeune artiste sont données par des passages d'une lettre à Fleschig, du 17 mars 1828, constituant de piquants spécimens en raccourci de très personnelle critique Uttéraire : on y apprend que Schumann étudie Homère, se pique de corriger les travaux lexicographiques de Forcellini (i) dont son frère prépare xme réimpression, se plonge non sans plaisir dans les recueils manuscrits de gloses de Scaliger et de Heinsius, étudie le Philoctète de Sophocle et le Criton de Platon auquel il ne peut prendre goût, « Platon étant un mets bon pour les hommes mûrs ». Il est attiré par Tacite et Salluste, mais ne peut souffrir Gcéron, qu'il trouve « chicanier, charlatan et farceur ». Il s'indigne contre le « libertinage » d'Horace, et revient avec attendrissement à Sarbiewski, à Jean-Paul, à Klopstock, à Gœthe; en vm mot, il offre à ce moment l'aspect insolite d'une persoimahté où se mêlent les traits d'un philologue, d'im jeune poète romantique et d'im moderne délicat de lettres à la façon, voudrait-on presque dire, de celui qu'Huysmans montrera en des Bsseintes.

\. C'est peu de temps après la mort de son père que Schumann se mit à fréquenter la maison du D^ Carus, de Codhtz, dont la femme, excellente musicienne et chanteuse, lui révéla les mélodies de Schubert. Chez l'oncle de M^^e Carus, à Zwickau, c'était un vrai sanctuaire de musique classique, une maison où, selon l'expression de Schumann lui-même, « tout était joie.

(i) Egidio Forcellini (1688-1763), auteur d'im important dictionnaire latin, Totius latinitalis lexicon, paru en 1753, et contrefait, sur une édition ultérieure, chez Charles Schumann, à Schneeberg.

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gaîté, musique ». Et de plus eu plus, la passion de l'art auquel il rêvait de consacrer sa vie pénétrait le jeune homme. Malheureusement, sa situation avait changé depuis la mort de son père. M™e Schvunann continuait à ne vouloir absolument pas pour son fils de la carrière de musicien. Et, grâce à l'accord (^u'il y avait sur ce point entre elle et le tuteur de Robert (mi marchand du nom de Rudel), elle parvint à faire prévaloir son avis.

Vers Pâques de l'année 1828, Robert quittait le collège, passant brillamra.ent ses examens de sortie, et le 9 mars, il s'inscrivait comme étudiant en droit à l'Université de Leipzig. Pourtant, avant de s'installer dans cette ville, il fit avec im nouvel ami, Gisbert Rosen, comme lui lecteur passionné de Jean-Paul, im voyage. Ils s'en furent en pèlerinage à Bayreuth, où vécut et mourut leur héros. De là, ils passèrent à Augsbourg, où ils furent les hôtes du D'' Kurrer dont la fille Clara inspire à Schmnann une passion ardente mais vaine. M^^ von Kiirrer était déjà fiancée; et le fiancé, avec une bonne grâce louable, donna à son jeime rival d'im instant une lettre d'introduction potxr Henri Heine, qui habitait alors Munich, et venait tout juste de faire paraître les Reisehilder et le non moins fameux recueil de poésies le Buch der Lieder. C'est ainsi que Schumann fit la connaissance de l'illustre écrivain aux oeuvres duquel il devait, quelque douze ans plus tard, emprimter tant de pièces pour les parer d'immortelle musique.

Ce fut pour lui une joie sans pareille d'écouter, dans la riante et somptueuse demeure de Heine, puis dans la Galerie Leuchtenberg qu'ils visitèrent de compagnie, les propos incisifs et brillants du poète, qui, paraît-il, se mit en frais de verve pour le grand profit de ses jeunes admirateurs. De même, Schumann et Rosen allèrent voir le peintre Clément Zimmermann, à cette époque chargé de décorer la Glyptothèque. Mais c'était pour les deux jeunes gens la dernière étape de ce voyage en commim. Ils se quittèrent, Schmnann retournant à Zwickau par Ratisbonne. Il s'ennuya fort en route, chagrin d'être séparé

Henri Heine.

de son ami et obsédé par l'iiuage de la douce Clara. En repassant par Bayreuth, il saisit avec bonheur une occasion de faire la connaissance de la veuve de Jean-Paul, reçut d'elle un portrait de son demi-dieu littéraire, et sans s'arrêter à Zwickau plus de trois heures, se remit en route pour I,eipzig.

Avant de le suivre dans la vieille ville imiversitatre où il va vivre tiraillé entre la nécessité de faire du droit et le besoin

qu'il ressentait de se consacrer à la musique, il convient de citer encore, comme contraste aux sentimentales épîtres qu'on a lues plus haut, cette lettre à Fleschig où il raconte la joyeuse équipée d'un jour de vacances :

« Zwickau, i'"' décembre 1827.

« Samedi dernier j'étais allé avec Walther et Rascher à Schneeberg. Nous quittâmes ce lieu dimanche, vers quatre heures, par un véritable temps de chien : ime aune de neige, point de chemin tracé; l'im après l'autre nous tombâmes dans le fossé bordant la route, car il était difficile de le discerner.

« Quand nous arrivâmes à Haslau, grelottants et glacés, nous commençâmes naturellement par manger du rôti de porc avec des concombres marines. Ayant encore assez d'argent, nous nous fîmes préparer chacun une grande chope de grog; cela nous mit en train, et nous voilà tous trois à bambocher, à chanter des chansons d'étudiants. L'auberge était pleine de paysans... l'un d'eux, mi gros, s'approcha de nous... nous pria fort poliment de réciter quelque chose : et Walther, touché, ravi, de déclamer... Quand vint mon tour, je refusai : ce n'était point par orgueil que je n'en voulus rien faire, mais pourtant, je me sentais trop orgueilleux pour cela. Bnfir, Walther dit aux: paysans que je jouais très bien du piano, etc.. Bref, nous donnâmes ime véritable soirée de musique et de déclamation. J'improvisai librement sur l'air de Fridolin ; les paysans restaient bouche bée à me voir m'en donner sur les touches avec ivresse. — Ceci fait, nous organisâmes une joyeuse sauterie : nous balançâmes les paysannes en mesiure; je dansai une valse viennoise avec la douce et sage Mina du meunier, pendant que Walther feignait de jouer l'air; le vieux meunier avec la vieille meunière s'élancèrent aussi à travers les groupes, les paysans trépignaient en cadence. Nous jubihons, nous bondissions eu tumulte, nous frayant un chemin à travers toutes ces jambes. Puis nous fîmes à la société de touchants adieux, appliquant sur les lèvres de chacune des jeunes paysannes, de Mina, etc.,

lin baiser sonore. Nous arrivâmes à Zwickau après minuit, encore bien fléchissants et vacillants. »

Les premiers temps à Leipzig mirent Schumann à une dure épreuve. Il se sentait dépaysé au milieu du monde d'étudiants, de Burschen, qui devait désormais être le sien, et ne s'mtéressait pas plus à leur brumeuse idéologie qu'aux aspirations politiques pour lesquelles ils se passionnaient et s'agitaient. Pourtant, il se mit d'une de leurs sociétés, la Markomannia, de tendances relativement modérées, participa aux traditionnelles beuveries de la Kneipe (taverne), et même, dit-on, aux duels obligatoires. Il se résigna plus malaisément à fréquenter les cours de la Faculté; et il fallut, pour le décider à le faire, toute l'insistance de sa mère et de son tuteur. Une lettre à son ami Rosen reflète exactement son état d'esprit dès les premières semaines de son séjour à Leipzig :

« IvCipzig, le 5 juin 182 S.

« Leipzig est un nid infâme, où de sa vie on ne peut éprouver de contentement... Me voilà installé, sans argent; et, muet, je compare le présent aux heures écoulées naguère, aux heures que je vécus auprès de toi, intimes, joyeuses. Je reste à rêver devant ton portrait et devant le comique destin qui rapproche les hommes dont les routes sont si différentes, les unit, et de nouveau les arrache les uns aux autres. Peut-être es-tu assis sur les ruines du vieux château, souriant, heureux et gai, aux fleurs de juin, pendant que moi je me tiens stir les ruines de mes châteaux en Espagne démolis et de mes rêves, que je contemple en pleurant le sombre ciel du présent et de l'avenir.

« Ici, je n'ai encore visité aucun Colle ginm ; je n'ai fait que travailler dans le calme, c'est-à-dire jouer du piano, écrit quelques lettres et des « Jean-Pauliades ». Je ne me suis introduit dans aucune famille, et je fxiis, je ne sais pourquoi, les misérables hommes, je sors peu et suis parfois désolé des mesquineries et des misères de cet égoïste monde. Ah ! im monde

sans humanité, que serait-il ? Un cimetière sans fin — im sommeil de mort sans rêves, ime nature sans flem-s ni printemps, un guignol mort, sans personnages — et pourtant ! — le monde avec son humanité, qu'est-il? Un cimetière immense de rêves brisés, im jardin de cyprès et de saules pleuremrs, un guignol muet dont les personnages sont en larmes. O Dieu ! voilà ce qu'il est, oui ! »

n lui fallut donc na grand effort pour se mettie aux études de droit. Cet efEort, il l'accomplit consciencieusement, et bientôt, il écrivait à son tuteur ces Ugnes, pathétiques en leur concision :

« I^eipzig, 4 juillet 1828.

« Monsieur,

« Je vous suis recoimaissant et obligé pour l'envoi de mon ■ allocation mensuelle... J'ai définitivement choisi pour il mon gagne-pain la juiisprudence et je vais y travailler avec apphcation, quoique les débuts en soient arides et glacés... »

Cependant, il pensait bien plus à la musique qu'aux Pandectes. Par une véritable bonne fortune pour lui, le D' Carus, nommé professeur à l'Université de Leipzig, vint habiter la ville avec sa femme. Non seulement if put donc recom- , mencer à faire de la musique avec eux, mais encore il rencontra, dans leur hospitalière demeure, nombre de musiciens connus, comme Marschner, dont l'opéra le Vampire venait d'être joué à Leipzig avec un très grand succès; comme le pianiste l'''rédéric Wieck, dont il devait épouser la fille, et comme likappellmeister de Brunswick Gottlob Wiedebein, dont les mélodies étaient alors assez répandues.

Dans de pareilles conditions, il n'est pas extraordinaire qu'il se soit plus que jamais tourné vers l'art qu'il préférait à tout. On le voit s'y consacrer avec ime ardeur sans ce.sse grandissante, et chercher tous les encouragements possibles. Une

LA JEUNKS-SK

lettre qu'il adresse à Wiedebein (i) est à cet égard bien typique :

« I,eipzig, 15 juillet 1828.

« Monsieur,

« Veuillez excuser la démarche hardie d'mi adolescent de dix-huit ans qtii, ravi d'enthousiasme par le recueil de vos

Leipzig. — La Halle aux Draps.

(D'après une estampe du temps.)

mélodies si indiciblement nobles, osa élever sa faible voix parmi le concert sacré du monde de la musique.

« Vos mélodies ont créé pour moi mainte minute heureuse; par elles j'ai appris à comprendre et à déchiffier les paroles mystérieuses de Jean-Paul (2). Les sombres et irréelles sonorités

(i) Gottlob Wiedebein (1779-1834), cantor à Brunswick, et plus tard chef d'orchestre de l'Opéra de cette ville, l^a plupart de ses compositions sont restées inédites, et le recueil dont il est question ici n'est guère plus connu que par cette lettre; il jpuissait pourtant, à cette période, d'une grande réputation.

(2) Ce recueil contenait deux luclodics sur des poèmes de J.-P. Richter.

de Jean-Paul ne me sont devenues claires et lumineuses que par la magique révélation de vos créations musicales, à la manière dont deux négations afi&rment; et le paradis tout entier des sons, ces larmes de joie de l'âme, envahit cornme en ime transfiguration tous mes sentiments.

« Accordez quelque indulgence au jeune homme qui. non initié aux mystères des sons, fut poussé par son ardeur à créer lui-même, d'une incertaine main, et vous soimiet ces premiers essais en vue d'un jugement bienveillant, mais rigoureusement fondé.

« Les poésies de Kerner, qui m'ont le plus séduit pat cette puissance surhumaine et mystérieuse qu'on trouve souvent dans les poèmes de Gœthe et de Jean-Paul, m'ont les premières doimé l'idée d'essayer mes faibles forces; car en elles chaque mot est par lui-même une note de l'harmonie des sphères, qui doit être précisée par la musique même. J'ajoute ici uie très humble prière, si toutefois il m'est permis d'adresser une prière au Maître des sons, et vous supplie, au nom de tous ceux qui coimaissent vos mélodies et attendent avec un ùnpatient désir le deuxième recueil, de nous réjouir bientôt en mettant en musique des poésies de Kerner, auxquelles seuls vos doux, délicats et mélancoliques accords pourront donner leur plus belle forme et leur signification la plus profonde. Et je vous supplie encore, au cas où vos nombreux travaux vous en laisseraient le temps, de vouloir bien me renvoyer à votre convenance ces mélodies avec une réponse... »

Une telle lettre avait à coup sûr de quoi flatter et bien dis- ]X)sei \\'iedebeiu. ('omi)o.siteur as.sez ob.scur, dont en 1.S22 l'oratorio la I.ihéraliou de l' Allctnagvc avait ])u un instant attirer l'attention, mais dont les dictionnaires contemporains disent brièvement que " ses mélodies méritent l'estime ». tandis que les ouvrages plus modernes l'ignorent ou bien le mentioiment à peine.

On a du reste peme à croire que Schumaim, toujours intran-

sigeant et sincère, en ait accru, par calcul, le caractère enthousiaste. Peut-être vaudrait-il la peine de retrouver, si faire se peut, cette musique oubliée qui produisit sur la jeune âme d'un rare artiste une impression si profonde.

La réponse de Wiedebein à Schumann est au surplus d'un esprit intelligent et consciencieux. Wiedebein. reconnaît au débutant les dons piécieux de la chaleur et de la poésie, mais lui dit franchement qu'il a tout à apprendre et manque de pondération. Il lui recommande de rechercher d'abord la vérité, de travailler méthodiquement en s'attachaut d'abord aux éléments techniques, déclamation, mélodie, harmonie, puis à l'expression et à l'esprit qui doivent animer l'ensemble.

Voici ce que Schmnann lui écrivit alors :

« lyCipzig, 5 août 182S. « Très honoré,

« Mes bien, bien chaleureux remerciements pour la lettre dont chaque mot m'est précieux et sacré. J'avais apparemment oublié, dans ma précédente lettre, de vous dire que je ne connais ni la science harmonique, ni la basse générale, etc. . ., ni le contrepoint, mais suis le pur et simple élève de l'iastinct qui me guide ; je n'ai fait que suivre une impulsion aveugle et vaine, qui voulait secouer tous liens. Maintenant, il s'agit d'aborder l'étude de la composition ; et la lame de l'entendement doit impitoyablement grattei tout ce qu'a voulu introduire comme en fraude dans son domaine la fantaisie déréglée (qui, du moins chez l'adolescent, y est opposée comme l'idéal à la vie et ne veut guère pactiser avec vSon corégent l'entendement) — sans doute les dures et léonines griffes de la raison ne devraient -elles pas l)royer entièrement les tendres mains de la muse lyrique, qui joue sur le clavier de nos sentiments; non plus que la raison, comme chez les Romains, ne doit être la servante qui porte la traîne de la fantaisie, mais bien la précéder, portant un flambeau, et grâce à cette limiière guidei la fantaisie dans le monde de la musique, et enlever le voile. Cette dernière chose, c'est la clef de l'énigme;

2S SCHL'-MANX

elle est difficile, car les sonorités, ce sont avant tout des flamiues de Vénus voilées ; nous les voyons sourire derrière le voile, mais celui-ci est trop fragile, éthéié, supra-terrestre pour que nous puissions le soulever. Voilà pourquoi la musique n'apaise point le conflit des pensées, mais le provoque, et laisse persister ce je ne sais quoi de trouble et d'inexprimable — mais après, l'on ressent im bien-être aussi intime que si, après un grand orage, un doux et paisible arc-en-ciel brillait au ciel. — C'est ce que je ressentis aussi en écoutant et en jouant vos m'iodies...

« Ainsi donc, je veux allègrement aborder les marches qm' mènent à l'Odéon des sons, où vous m'apparaissez comme l'imique, comme l'incomparable idéal. Permettez-moi de vous soumettre dans im an un état de mes himibles efforts. . . »

On peut dire que dès cet instant, le sort en est jeté : Schumaun ne pensera guère plus qu'à travailler la musique.

Une de ses premières initiatives fut de demander à Wieck des leçons de piano. Ces leçons n'allèrent point sans mal pour le professeur comme pour l'élève; car Wieck, partisan d'ime méthode rigoureuse, insistait pour que Schumann travaillât non seulement la technique de l'instrument, mais encore celle de l'éciiture musicale, et prenait à cœur de voir son fantasque et trop ardent élève, auquel il s'intéressait vivement, faire bon marché de la discipline traditionnelle.

Schumann ne tarda pas à se lier d'amitié avec la délicieuse fillette de son maître, Clara. Celle-ci, née en 1819, avait commencé de bonne heure son éducation musicale sous la direction de son père, et fit ses débuts en public, comme pianiste, cette même année 1828. Il sut plaire à l'enfant par les contes et légendes de toutes sortes qu'il répétait de la plus agréable manière. Bientôt, il devait s'enthousiasmer pour le talent de la jeune musicienne et, peu de temps après, devenir araourevix d'elle pour la vie.

Cependant, il n'avait pas tardé à se lier avec un certain nombre de jeimes gens, le pianiste Julius Knorr, Sorgel, Glock, Taglichsbeck — ce dernier chef d'ochestre du prince de Hohen-

LA JFJ'XDSSE

zollem-Hechingen, Il fit avec eux de la musique de chaïubre, (?t, d'autre part, suivait assidûment les concerts et auditions du Gewandhaus, de l'église Saint-Thomas et des quelques autres institutions existant à Leipzig. Et au culte qu'il ressent pour Franz Schubert, culte qui se développe sans cesse, il apprend à ajouter le culte de Jean- Sébastien Bach dont, à l'époque même où Mendelssohn s'efforce de faire revivre à Berlin les grandes csuvres, lui, à Leipzig, dévore littéralement toutes les œuvres de piano alors accessibles. Schubert et Bach exerceront sur son développement artistique une décisive influence, à laquelle s'ajoutera plus tard celle de Mendelssohn même. Mais c^Ue de Schubert est peut-être la plus vivace, comme elle est la première. Dès ce temps, à l'exemple de ce maître, Schumann

compose des polonaises pour piano à quatre mains, des mélodies sur des paroles de Byron, et même un quatuor {mi mineur) pour piano et archets (il n'est rien resté de ces productions). Et lorsque la douloureuse nouvelle de la mort de Schubert (19 novembre 1828) parvint à Leipzig, les jeim.es musiciens ayant organisé vm grand concert commémora tif d' œuvres du maître, Schimaann y prit part au premier rang avec Wieck.

Wassihewski raconte encore qu'une partie des soirées musicales du groupe était consacrée à des discussions sur les oeuvres de Bach (alors, il faut le répéter, fort mal connues) et notamment sur le Clavecin Jyien tempéré, dont Schumann se plaisait à jouer les pièces.

Gottlob Wiedebein.

:!<) SCIIUMANX

C'est ainsique s'écoula l'hiver, en des occupations agréables où l'étude des lois ne jouait qu'un rôle des plus efEacés. Il semble que Schumann, pour incapable qu'il soit de se faire violence au point de se conformer effectivement aux désirs de sa mère, en éprouve quelques remords. Il écrit des lettres pleines de tendresse filiale, comme pour racheter à force d'affection la contrariété qu'il sait devoir lui causer à bref dc'lai. Nulle part son âme expansive et débordante de sensibilité n'apparaît sous un jour plus caractéristique que dans ces lettres, nidle part elle ne s'aflSrme de manière plus sympathique et plus touchante.

Le rien d'hyperbole romantique qu'on remarquera dans celle qui suit, choisie à titre d'exemple, n'est même pas pour déplaire :

« I,eipaig, 25 novembre 1828.

« Voici la première fois, mère bien-aimée, que je ne puis, le jour anniversaire de ta naissance, te serrer la main; et pourtant je fête cette date aussi religieusement qu'au temps où, tout enfant, je te donnais un bouquet de fleurs et, timidement, te présentais mes vœux naïfs. Il est regrettable que je ne puisse inaiigurer ce jour autrement qu'en sollicitant mon pardon : j'entends pour n'avoir pas composé de poème...

« Néanmoins je t'envoie tout de même vm rêve, mi poème, une vision, ou ce que tu voudras l'appeler.

« Je sonuneillais, plein de tristesse; des rêves venaient et s'envolaient ; un rêve enfin prit une forme nette, parce que mon génie tutélaire m'avait crié : « Le jour de naissance de ta mère est proche !» — et le paradis des cœurs se trouva devant moi tout en pleurs. Des âmes déchirées et meurtries volaient de-ci de-là; celles qui étaient sauvées et guéries frémissaient pour elles et calmaient doucement leurs plaintes. Soudain retentit du côté de l'ouest une voix profonde, mais douce comme une cloche d'harmonica, et qui, allant des cœurs aux cœurs, demanda quel est l'amour qui aime le plus profondément. — O comme tressaillirent

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