I.A .IEUNi:S><R
Schubert.
alors toutes les âmes à cette question ! Elles s'avancèrent en foule, et toutes dirent : « I^e mien. » Des harpes éoliennes accompagnaient les voix, et l'axurore de la félicité se répandait, paisible, siu" toute la floraison.
« Encore xme fois retentit la question : a Quel est l'amom: qui
.52 SCIIITMAW
aime le plus profondément ? » Alors les cœurs de l'amitié se présentèrent, et dirent : « C'est l'amour de l'ami, qui aime doucement et sans artifice »; alors une âme déchirée vola vers nous, venant de l'ouest et parla sourdement, comme l'écho d'ellemême : « Hélas ! moi, l'amour d'un ami m'a déçu : car il était égoïste. » Alors, tous les cœurs palpitèrent, et pleurèrent, et reculèrent à la réponse de l'âme déchirée.
K La voix retentit encore une fois à l'est : « Oh! quel est l'amour qui aime le plus profondément? » Alors vinrent les cœurs de l'amour juvénile et dirent : « Le cœur des amants, car il aime avec le plus de tendresse. ;> Et conune ils clamaient joyeusement ces paroles et que les jeunes cœurs palpitants songeaient à la beauté du monde, au printemps lumineux du premier amour, alors de l'ouest im cœur isolé se fraya un chemin et gémit tout bas : « Pas davantage, car la bien-aimée ne m'a donné que larmes de douleur, puis elle s'en est allée, elle m'a laissé seul avec mes soupirs, et mon jeune cœtir s'est flétri. »
« Alors, l'est palpita de nouveau, mais conmie en colère et en larmes, et l'immense question vola de nouveau à travers le paradis : « Il n'est donc point d'amour qui îdme le plus profondément de tous ? » Alors parla un cœiu- jadis tombé dans l'abîme, et auquel était venu le salut : « L'amour de la mère; car il aime sans égoïsme. » Ah ! nulle voix n'intervint alors pour dire : « Celuilà non plus ne m'aima point ». Mais, les cœurs doucement riva- Usèrent pour crier à l'envi : « Oui ! c'est le cœur de la mère qui aime le plus profondément », et ils revinrent à leur joie et se rappelèrent toutes les larmes maternelles qui avaient été pleurées sur terre, larmes de tendresse, de solhcitude, de consolation. Et la floraison entière ondula, les harpes éoliennes retentirent, et les harmonicas des cœurs chantèrent joyeux : « C'est le cœur de la mère qui aime le plus profondément »... Mon rêve était fini, et lorsque je m'éveillai, mon cœur consolé me clama : « Oui. c'est le cœur maternel qui aime le plus profondément » — et je sentis, dans mon demi-sommeil, qu'tme autre- voix, en moi.
^ cil
répondait : « Et le cœur de l'enfant aime avec autant de tendresse et d'ardeur. »
Une fois venu le printemps, et conformément à un projet qu'il nourrissait depuis quelque temps déjà, et qu'il était parvenu à faire approuver par sa mère, Schmnann quitta la faculté de Leipzig pour celle de Heidelberg. La raison qu'il donnait de ce changement de résidence, c'était que de célèbres jurisconsultes, tels que Thibaut et ]Mittermayer, faisaient leurs cours à Heidelberg (i). En réalité le séjour de Leipzig lui devenait de plus en plus insupportable — surtout que Wieck n'avait pu continuer les leçons de piano ; il désirait vivement apprendre à « connaître d'autres hommes » et retrouver à Heidelberg son ami Rosen; enfin, il est permis de penser que cette ville, véritable foyer du romantisme allemand, offrait une particulière attraction pour le jeune musicien romantique qu'il était.
Il partit donc, et après une courte visite à sa ville natale, où il participa à un grand concert et à de nombreuses fêtes, « thés dansants », bals parés, etc., atteignit Heidelberg au mois de mai par im charmant voyage, qu'il fit jusqu'à Francfort en compagnie de l'écrivain WiUibald Alexis qui se rendait à Paris. Des lettres à sa mère décrivent avec force détails les péripéties de ce voyage, Francfort et le Mein, le Rhin majestueux, les jeunes filles « aux nez grecs, aux visages ovales, aux chevelures brunes » qu'on voit sur la rive gauche du fleuve, une promenade en barque, le menu d'un dîner, le bateau à vapeiu, Mayence...
A Heidelberg, Schumann se laisse aller tout entier à la joie de vivre. Il se sent bien disposé. Il a retrouvé son cher Rosen ; la ville lui plaît. Il va même jusqu'à écrire à sa mère que grâce aux professemrs de la Faculté, et notamment à Thibaut, « il commence à comprendre la noblesse de la jurisprudence ». Mais cette déclaration ne doit pas être prise au pied de la lettre : ce qui l'attire, c'est sans doute bien plus le professeur que la matière professée. Car Antoine Frédéric Thibaut, juriste éminent, sans doute.
(i) Lettre à sa mère, 3 août 1828.
LA JEUXUSSE d.')
; était bien plus musicien que juriste. Très épris de vieille musique , sacrée, et notamment de Palestrina, il avait fondé dans sa propre I demeure une société d'auditions chorales. En 1825, il avait publié I im livre sur la Pureté de l'art musical qui exerça une influence : longue et considérable. « Il n'y a qu'un Thibaut, avait coutume de dire Mendelssohn, son ami : mais il en vaut bien une demidouzaine. »
Schumann sortait un jour avec ses camarades du cours, où Thibaut, traitant de « la puberté », avait comparé le jeune homme de dix-huit ans, lourd, gauche, embarrassé, avec la jeune fillle de même âge, gracieuse, déjà experte, sachant se tenir et discourir (ceci, en exphquant pourquoi les lois de certains pays accordent la majorité à la femme plus tôt qu'à l'homme) :
Tout cela, dit Schumann est fort bien, mais serait trop sec si Thibaut ne savait si bien assaisonner ses leçons. Malgré tout, j d'ailleurs, je ne goûte point cette science. D'autres, par contre, jne comprennent pas le langage de la musique. Mais vous, qui lie comprenez im peu, écoutez ce que moi je vais vous conter. » Et se mettant au piano, il joua l'Invitation à la valse de Weber. « Tenez, elle parle! Voici une caresse amoureuse... puis la voix grave de l'homme... maintenant ils parlent tous deux ensemble; et je discerne fort bien ce qu'ils se disent. Ceci n'est -il point plus beau que tout ce que peut nous doim.er la jurisprudence? »
On pense bien que Schumann ne tarda point à se lier avec son professeur, dont pourtant la nature, au point de vue musical, était tout le contraire de la sieim.e. « Vous ne sauriez croire, écritil à Wieck, que de belles, nobles et pures heures j'ai passées hez lui, et combien l'étroitesse de vues, le pédantisme musical ie cet esprit vivifiant, enflammé, foudroyant, me sont doulou- •eux: car pour Thibaut, hors les anciens point de salut. » Il reconlut pourtant les exceptionnels dons de vSchumann et lui conseilla de se consacrer à l'art.
En fait, Schumann ne faisait guère autre chose : il passait le
30 SCHU.MANN
plus clair de ses journées au piano, s'était même procuré un clavier muet pour exercer ses doigts au cours des promenades en voiture. Il était très admiré comme pianiste, pour la verve et la poésie de ses interprétations. Et, tout en vivant la vie d'étudiant avec ses tumultueuses réjouissances — parmi lesquelles c'était la danse qu'il préférait — il ne négligeait point d'accroître de toutes les façons possibles sa culture d'artiste, sans toutefois renoncer en fait à la carrière juridique qu'il était censé préparer : seule la déférence qu'il avait pour le désir fonnel de sa mère l'en empêchait sans doute. Parmi ses travaux de ce temps, Rosen cite avec les plus grands éloges une traduction équimétrique qu'il fit de sonnets de Pétrarque.
]Mais cette besogne-là était la conséquence d'un nouveau projet de voyage : désireux de voir l'Italie et se promettant d'aller en compagnie de ses amis Semmel et Rosen y passer ses vacances, Schiunann étudiait avec assiduité la langue italienne, faisant des progrès rapides. Il eut quelque mal à faire approuver ce plan par sa mère et par son tuteur, mais finit par obtenir les fonds nécessaires. Et, au mois d'août, il se mettait en route, sac au dos, à travers les Alpes, vers Milan, Bresda, Vérone, Padoue et \''enise. Les deux amis qui devaient primitivement l'accompagner avaient renoncé au voyage.
Toutes ses impressions — et il en est de nombreuses et de diverses sortes — sont retracées dans ses lettres à divers correspondants. A sa belle-sœur Thérèse il écrit de Brescia :
« Je viens de voir ime Italienne belle à peindre, qui te ressemblait un peu... Ah ! si je pouvais te décrire tout ce qu'on voit ici, le ciel bleu profond de l'ItaUe, le vert jaillissant des plantations d'abricots, citrons, chanvre, soie (sic), tabac, tous les
(ilhsible) pleins de papillons ravissants, les brises qui passent, les lointaines Alpes, déterminées, allemandes, musch'es et anguleuses, puis les grands beaux yeux langoureusement enflammés des Italiennes, presque pareils aux tiens quand quelque chose te charme, puis la vie d'ici tout entière, folle, annnée, vivante, qui se meut au heu d'être mue. . .
« Hier, j'ai quitté ^Milan, d'où je n'avais pas bougé de six jours malgré mon intention de n'y rester que quarante-huit heures. J'ai eu pour cela plusieurs raisons... notamment une belle Anglaise, qui semblait être devenue amoureuse moins de
Hcidelberg.
moi que de mon jeu au piano; car les Anglaises aiment toutes avec leur cerveau...
« I,a langue itaUenne ne serait pas ime perpétuelle musique, que je n'en entendrais point de satisfaisante. Il y a des exceptions, bien sûr, comme à la Scala de ^Milan où les signori Lalande et Tarburini m'ont fait oublier le docteur Carus et M™e h. de Chemnitz !... »
A Rosen il donne naturellement des détails plus précis, d'où
nS SCMUMANN
il résulte que si l'Anglaise est amoureuse du pianiste, le pianiste le lui rend avec usure :
«... Ah! mon cœur est oppressé, mon esprit est resté sur 0 l'escalier conduisant au Belvédère (i) » de l'Hôtel Reichmann. Là-haut, quand nous nous séparâmes, elle m'a donné ime feuille de cyprès — c'était une Anglaise très fière, très amicale, sachant aimer et haï , dure, mais très faible quand je jouais. Maudites réminiscences ! »
^I in .os petites mésaventures (entre autres la « faute d'argent », dont tout le long de ces années de jemiesse il se plaint si fréquemment) ainsi qu'ime indisposition assez sérieuse, le contraignent à abréger son voyage : « Je n'ai plus im sou, déclare-t-il à Rosen; je devrai vendre ma montre et à Augsbourg emprunter de l'argent à Koirrer. Ah ! poiu'quoi n'es-tu pas venu avec moi? Je n'aurais pas dû voyager seul. » Et, un autre jour : « J'ai été malade à Venise, rme sorte de mal de mer avec nausées, maux de tête, etc.. J'en ai pensé mourir. Le médecin m'a soulagé d'un napoléon, un gredin de marchand m'en a escroqué un demi; il me reste en tout et pour tout deux napoléons. . . Il me faut revenir à Milan. »
Grâce à l'obhgeance du propriétaire d'im hôtel de Milan, puis, à Augsbourg, de M. de Kiirrer. il put trouver l'argent nécessaire à son retour ; et vers la fin du mois d'octobre H rentrait à Heidelberg, ravi malgré tout du voyage qu'il venait de faire et des souvenirs qu'il en rapportait.
Un fois reprise la vie de Heidelberg, c'est avec une ardeur nouvelle que Schumann se remet à ses études musicales. L'esprit et le cœur tout pleins de ses impressions d'Italie, il revient pourtant à la musique qu'il aimera le plus, celle de l'AUemagne, et semble avoir acquis pour l'art qui sera le sien une double et féconde tendresse à laquelle ime impétuosité toujours croissante se mêle.
(i) Ces mots en français dans le texte.
LA JEUNESSR 39
C'est ce qu'atteste la lettre suivante, adressée à Wieck :
« Hddelberg, 6 novembre 1829.
« Je viens de renfermer le Concerto en la bémol majeur (i), très honoré maître. J'ai promptement baissé les jalousies, allumé un cigare, poussé la table près du siège, pris ma tête entre mes mains : et comme un éclair, je me suis retrouvé au coin de la Reichstrasse (2), ma musique sous le bras, allant prendre ma leçon de piano. Ah ! pourquoi ai-je quitté ce Leipzig où s'ouvrit pour moi, si superbe, l'Olympe entier de la musique dont vous étiez le prêtre !...
« Voilà quinze jours que je suis revenu, plus pauvre de quelques napoléons, mais plus riche d'expérience du monde, et le cœur plein de nobles et saints souvenirs du voyage en Suisse et en Italie. Vous n'avez, par Dieu ! aucune idée de la musique itaUenne, qu'on ne doit entendre que sous le ciel qui l'a fait naître de ses sourires — celui de l'Italie. Que de fois, au théâtre delaScala de Milan, j'ai pensé à vous, et comme j'étais enivré par Rossini — ou plutôt par la Pasta. . . Dans les salles de concert de Leipzig j'ai souvent frémi tout entier de ravissement et me suis senti pénétré de crainte poiu: le génie de la musique — mais en Italie, j'ai appris à aimer, aussi, cegénie — et il est dans ma vie un soir unique où il m'a semblé que Dieu fût devant moi et me laissât librement et doucement contempler une minute sa face; et c'était à Milan, lo sque j'écoutais Pasta et... Rossini. Ne souriez pas, maître, mais c'est vrai...
« Schubert est toujours mon unique Schubert, car il a tout en commun avec mon unique Jean-Paul ; lorsque je joue Schubert, il me semble que je lis en musique un roman de Jean-Paul...
« H n'y a nulle musique, en dehors de la sienne, qui soit si remarquable psychologiquement, au point de vue de la marche
(i) De Hummel.
(2) T,a rue où habitait Wieck à I,cipzig.
des idées, de la cohésion, des contrastes visiblement logiques : peu d'artistes ont su comme lui affirmer une seule et même individualité dans une si grande masse, si riche de variété, de tableaux musicaux; il en est encore moins qui aient composé tant pour eux-mêmes et pour la satisfaction de leixr propre cœm . . .
« Ah ! si vous saviez comme je brûle d'ardeur et comme je pourrais déjà, dans mes symphonies, être parvenu au numéro d' œuvre loo.Si je les avais écrites... J'ai peu de vanité... mais vraiment je me sens parfois si rempli de pure musique, si débordant de sonorités et rien que de sonorités, qu'il m'est impossible de rien en écrire... »
Il était de plus en plus recherché pour son talent de pianiste, et maintes occasions s'offrirent à lui de jouer en public : à la suite du succès qu'il remporta en exécutant à un concert de la société d'étudiants « Muséum » les Variations sur l'Alexandermarsch de Moschelès, il fut invité à se produire comme sohste à Mannheim et à Mayence, mais il refusa. Il ne devait d'ailleiu-s plus, de toute sa vie, reparaître sur l'estrade.
Tout en prenant part aux réceptions mondaines et aux fêtes du carnaval qui continuaient à l'attirer, et sans négliger les petites aventures galantes dont sa vie de jeune homme est parsemée (Wassiliewski rapporte qu'à un bal masqué, au moment précis où il se disposait à gUsser à une belle une poésie préparée pour la circonstance, il vit se dresser devant lui une mère vigilante qui le foudroya des paroles : « Gardez vos veis, masque : ma fille ne comprend pas la poésie ! »), il s'adonnait avec zèle à la composition. Dxirant cet hiver 1829- 1830, il esquissa plusieurs fragments de s3miphonies, un concerto de piano en fa majeur, et composa plusieurs pièces de piano, publiées un peu plus tard dans la série Papillons (les n"* i, 3, 4, 6 et 8 du cahier), une Toccata et des variations sur le nom Abegg qui était celui d'une jeune fille courtisée par un camarade de Schumann (i).
(i) Un notation allemande : la si 6 mi sol sol.
Ces variations partirent en novembre 1831 sous le nom d'œuvre I
Sa situation financière ne laissait pas d'être embarrassée, car son tuteur ne lui servait qu'une pension modeste, et les occasions de dépenser l'argent s'offraient nombreuses. Aussi des lettres sollicitent-elles la mère (avec l'énumération pathétique des dépenses : manteau cramoisi de quatre - vingt - cinq florins, bals masqués, livres, partitions, cigares, accordexir, blanchisseuse, amis à traiter...), le tuteur (avec allusion à la manière dont les étudiants sont exploités et au prix que coûte le crédit) , le frère Charles. Mais il ne semble pas s'être laissé troubler outre mestu-e par ces ennuis pécimiaires ; et à part les compositions musicales, l'événement le plus
important du printemps fut pour lui d'assister à im concert de Paganini à Francfort. La prodigieuse virtuosité du maître violoniste produisit sur lai une profonde impression. Kt, comme devait le faire l'année suivante, à Paris, Franz I/iszt (i), il trouva dans cet enthousiasme où le jeu de Paganini le jeta de nouvelles raisons de perfectionner l'art de l'interprétation et le style d'écriture pianistiques. De même que Liszt encore, il
Schumann en 1831.
(i) Voir M.-D. Calvocoressi, Franz Liszt, p 14 et 47.
VJ: SCnUMANN"
devait peu après transposer pour le piano les fameux Caprices pour violon. (Ce sont ses œuvres 3 et 10.)
La crise définitive approchait. Il avait fait de vains efforts pour s'appliquer aux études juridiques, avait même pris tm répétiteur poixr rattraper xvn peu du temps perdu. Mais il sentait clairement qu'en dépit de tout, il ne poxurait jamais adopter d'autre carrière que celle de musicien. Agé de vingt ans déjà, il voyait le temps s'écouler et sa situation rester équivoque, au grand détriment de l'avenir qu'il espérait. Aussi, le 30 juillet, se décida-t-il à tenter une dernière fois de fléchir sa mère, à qui il envoya les lignes suivantes :
« Toute ma vie a été tme lutte de vingt années (sic) entre la poésie et la prose, ou, si tu veux, la musique et le droit. Dans la vie pratique, je voyais devant moi un idéal aussi élevé que dans l'art. Cet idéal, c'était précisément le travail pratique et l'espoir de déployer mon activité dans ime vaste sphère. Mais quel avenir peut avoir, surtout en Saxe, un roturier sans grandes protections ni fortune, sans véritable prédilection pour la mendicité juridique et les querelles à propos de hards? A Leipzig, je me suis laissé vivre sans me soucier d'aucun plan de vie; j'ai rêvé, flâné et au fond n'ai rien fait de bon. Ici j'ai travaillé davantage : mais ici ou là je me suis de plus en plus cramponné à l'art. Maintenant me voici à im carrefour, et je m'eflEraie de la question : vers où? — Si j'obéis à mon génie tutélaire, il me conduit vers l'art et, je crois, vers le bon chemin. Mais en fait — ne le prends pas en mauvaise part, je te le dis tendrement et tout bas — il m'a toujours paru que tu me le barrais, ce chemin; tu avais pour cela tes bonnes raisons de mère, que je concevais aussi fort bien et que nous appelions : « avenir précaire et pain non assuré », Et puis ensuite.? Il ne peut y avoir pour l'homme de pensée plus torturante que celle d'un avenir malheureux, plat et mort, qu'il s'est préparé luimême. Choisir dans la vie une orientation entièrement opposée à la première éducation et à ce qu'on vous destinait n'est point
facile, nécessite patience, confiance et prompt développement. Je possède encore pleinement cette jeimesse de la fantaisie qui peut cultiver et ennoblir l'art; je suis également arrivé à la con\'iction qu'à force de zèle et de patience, je pourrai avec im bon maître rivaliser d'ici six ans avec n'importe quel pianiste... j'ai aussi quelque imagination et peut-être des dispositions poiu: créer moi-même — mais la question, c'est : l'un ou l'autre; on ne peut avoir dans la vie qu'un seul but grand et bon.
« ... Je suis plus ardent que jamais, ma bonne mère, à la lutte... parfois téméraire et plein de confiance en ma force et en ma volonté, parfois efirayé quand je pense à la longue route que je pourrais avoir parcourue déjà, et qu'il me re.ste à parcourir...
« Si je fais de la musique, il me faudra retourner à Leipzig, contmuer ma culture avec Wieck à qui je me confierai volontiers tout entier, qui me connaît et sait juger de mes forces. Après je de\Tais aller à Vienne pour nn an, et si possible, chez Moschelès. Une prière maintenant, chère mère, que peut-être tu m'accorderas volontiers. Ecris toi-même à Wieck à Leipzig et demande-lui sans détour ce qu'il pense de moi et de mon projet de carrière. Demande une réponse prompte et décisive... il faut en tout cas que la question soit tranchée d'ici la Saint- Michel; et je marcherai alors, dispos, éneigique, sans larmes, vers le bût fixé à ma vie.
« Tu vois que cette lettre est la plus importante que je t'aie ^<:rite ou doive jamais t' écrire. Donc, exauce mon souhait sans déplaisir et réponds bientôt. Il n'y a pas de temps à perdre.
« Adieu, mère chérie; n'aie pas peiu- : ici le Ciel ne peut qu'aider qui s'aide. »
La lettre que, conformément au vœu de son fils, M^^ Schumann écrivit à Wieck n'est pas moins touchante, à sa manière, que celle qu'on vient de lire : la pauvre mère est réellement inquiète, prête à céder pourtant si le verdict de Wieck
44 SCHUMAXN
est favorable. Mais elle supplie Wieck de ne pas oublier que de sa réponse dépend tout le repos d'une mère affectueuse, le bonheur tout entier d'vin jeune homme sans expérience.
Elle fut en partie rassurée par la confiance qu'exprima Wieck en l'avenir artistique du jeune Schuniann. et consentit à permettre à son fiJs de se consacrer tout entier à la musique. Dès le 21 août, celui-ci annonçait à son maître sa prochaine arrivée en ces termes :
« ... Je reste à l'art, je le veux, je le puis, je le dois... Croyez que je suis modeste, ayant maintes raisons de l'être; mais je suis également courageux, patient, confiant et capable de me perfectionne;. J'ai pleine confiance en vous, je me li\Te pleinement à vous; prenez-moi comme je suis. Soyez avant tout patient. Aucim blâme ne me découragera, aucim éloge ne me rendra paresseux. . . Très respecté maître ! prenez-moi par la main et guidez-moi !... Croyez que je veux me rendre digne de l'honneur d'être votre élève. Ah ! pourquoi est-on parfois si heureux dans cette vie ! Très respecté maître, je le sais. »
L'approbation du tuteur fut plus malaisée à obtenir. Mais finalement, celui-ci se décida à envoyer à Schumann l'argent nécessaire pour payer ses dettes et quitter Heidelberg. Libre désoniiais de sui\Te sa vocation, le jeune artiste va se mettre au travail avec ardeur et confirmer bientôt les hautes espérances qu'avaient pu faire naître, chez les juges les plus perspicaces, les premières manifestations de son exceptionnelle nature.