‹ SchumannChapitre 8 sur 12 · LETTRES D'AMOUR · texte numérisé non relu

LETTRES D'AMOUR

I,eipzig, le 6 février 1838.

Ma chère Clara,

Je ne sais par où commencer les câlineries, les tendresses que méritent ta dernière lettre. Combien j'étais heureux ces jours-ci, jeune, léger comme si des ailes allaient me jaillir des épaules pour me porter vers toi ! Je voulais répondre sur-lechamp; mais je me suis si bien mis à rêver, à méditer, à musiquer en mon cœur, que je ne faisais que marcher de long en large dans ma chambre, disant parfois : « O joie du cœur », « chère enfant » — et c'est à peu près tout. ...

...Je ne sais ce qui me retiendrait de t'en écrire deux fois plus long que je n'en ai reçu de toi. Mais je voudrais de préférence le faire en musique — la musique est l'amie qui communique le mieux les sentiments intimes. Et j'ai composé pour toi, en ces trois dernières semaines, une terrible quantité de choses — du badin, des histoires-Egmont, des scènes de famille avec des pères, im mariage; bref, des choses d'extrême tendresse — et appelé le tout, Novelettes...

...Le poème de Grillparzer (i) est ce qu'il s'est écrit de plus beau sur toi. Et j'ai compris une fois de plus combien est divine la condition du poète, qui sait dire la vérité en si peu de mots, pour tous les temps. Mendelssohn était justement avec moi quand je l'ai reçu : il a dit la même chose. « Bergère enfant », « les doigts blancs trempés au fil de l'eau », que cela est tendre ! On t'a devant soi, on te voit... Bref, ce poème m'a rendu tout heureux — et si celui qui t'aime (si surtout un homme amoureux) était capable de composer un poème, c'est celui-là qui aurait dû le faire. Par exemple, qu'un autre (2) s'en empare pour le mettre en musique, voilà qui est anti-poétique et gâte entièrement la chose. Un véritable compo.siteur ne l'eût jamais entrepris. Mais des fillettes comme toi sont bien capables d'entraîner des gens jusqu'à l'absurde — et puis, elles réparent tout le mal : ainsi fais-tu, ma Clara, qui m'as rendu la vie, et dont le cœur m'élèvera vers une pureté toujours plus haute. J'étais un pau\Te être abattu, incapable même de prier, mais capable de pleurer dix-huit mois de suite; durs et froids comme le fer étaient mes yeux et mon cœur. Mais maintenant, comme tout change, régénéré par ton amour et ta foi ! Il me semble parfois qu'en mon cœur se croisent de nombreuses avenues, où les pensées et les sentiments se pressent comme des êtres vivants, vont et viennent, se demandant « où mène ce chemin? » — à Clara ! — « et celui-ci? » — à Clara... tout à toi.

...Écoute, j'ai une prière à t' adresser. N'iras-tu point visiter notre Schubert ? Et Beethoven ? Prends donc quelques branches de myrte, attache-les deux par deux, et dépose-les sur les tombeaux, en prononçant tout bas ton nom et le mien — pas un mot de plus — tu me comprends. . .

I,e 1 2 février.

Que ne puis-je écrire aujourd'hui des deux mains à la fois —

(i) lutitulé Clara Wieck et Beethoven (sonate en fa mineur) et publié daus une gazette de Vienne en janvier 1838. (2) Cet autre était Vesque de Puttlingen.

QUELQUES ECHITS

Uil

Clara et Robert Schumann.

fD'après le bas-relief de RietscheL)

car je ne pourrai jamais tout achever et il faut que la lettre parte.

Je t'ai envoyé un échantillon de mon écriture d'autrefois, im petit souvenir : ne le jette pas — je l'ai retrouvé parmi les papiers de ma mère, et le futur calligraphe s'y manifeste déjà dans chaque lettre. Tu remarqueras d'ailleurs que je savais écrire alors que toi, tu n'étais pas encore au monde — et que par con-

séquent, je dois être bien plus avisé que toi. D'ailleurs, tu ne trouveras pas facile de brandir sur ma tête le fameux instrument de persuasion : je saurai bien t'apprivoiser, tigresse ! « Très chère madame Schumann, dirai-je parfois, moins de feu et de flammes : un peu de calme, je vous prie... » Bt si tu ne cesses point, je t'interromprai par ce chuchotement mystique : « N'entends-tu pas?... xm bouillonnement, un bourdonnement confus — probablement dans la cuisine. — Ah, mes oeufs, mes œufs », crierastu, et crac ! tu aiu'as disparu. A Vienne tu ne feras pas de grands progrès en cuisine. Tu me serviras parfois de curieuses histoires, par exemple des biftecks avec ime infinie bonne volonté, etc. Je ris tant que je dois m'arrêter d'écrire. . .

lyCipzig, vendredi 31 août 1838.

Alors tu veux donner des concerts — et de nouveau sans ma permission ? Si je viendrai au concert ? Seras-tu fâchée si je ne viens pas?... N'y pas venir, pourtant, sera une sorte de vanité — tu me comprends — mais la douleiu de te voir, toi, la belle artiste, t'asseoir là, de ne pouvoir être assis à côté de toi pendant que tu joueras, te murmurer de temps en temps quelque mot merveilleux — elle est grande aussi. Mais, comme je te l'ai dit, toujours selon ta volonté; si tu dois me voir volontiers, je viendrai...

...En ce qui concerne Paris — à ta place, je ne ferais pas mine d'y tenir beaucoup; je n'en parlerais guère. Ton père ne restera pas sûrement chez lui tout l'hiver. Mais tu ne peux pas voyager seule; d'ailleurs moi je ne le permets pas. — Tu finirais par revenir, après t'être efforcée sans parvenir à aucim résultat. Pardonne la plaisanterie — je viens de me figurer que je te vois assise en diligence, seule avec Nanny sur la grand'route de Paris — pardon, je ris de plus en plus fort — mais je te crois parfaitement capable de le faire. Mais sérieusement, n'en parle pas trop. Ton père ne saurait vivre un trimestre sans rien lire

QUELuDES ÉCRITS 163

de toi, et sur ce point je lui donne raison. (Au concert, mets ma bague : si je viens, je regarderai si tu l'as fait...)

Tu ne me défendras pourtant pas de me promener chaque soir sous ta fenêtre, de 9 h. 1 14 à 9 h. 1/2. Si je t'entends jouer, ce me sera im bon signe, et je ferai deux fois les cent pas.

Le 8 septembre 1838.

Est-il possible que je doive t'entendre ce soir pour la dernière fois — la dernière fois de ta xiq de jeime fille ? — Un doux frisson m'envahit. Vu pour la toute dernière fois ! Cela, les étoiles le savent, — mais à nous la fidélité et les actes. Il y a un an aujourd'hui, que nous nous sommes derechef tendu la main pour la première fois : tu sais avec quelles espérances ! Et aujomrd'hui ? Cent personnes feront barrière entre nous, tu sauras à peine où je me tiendrai. Je serais capable de crier de douleur. Puis, bientôt, le rideau s'abaissera — et ce ne sera plus que l'avenir qui povura soutenir ma force. — Que je me sens le cœur vide aujourd'hui ! Hier et avant-hier, j'ai passé sous tes fenêtres, pensant que tu y viendrais — c'est à peine si j'ai \'u de la lumière ; mais pas même ton ombre. Comme le temps était orageux, je suis resté tout une demi-heure en face de ta demeure, — et tu n'as rien senti ? Tu ne penses plus du tout à moi ! Ne sais-tu donc pas que dans quelques jours je vais partir? Alors, ta voix ne pourra plus m'atteindre : de longtemps, alors, je ne l'entendrai plus, ta belle et fraîche voix...

...J'aimerais tant t'écrire simplement en musique. Mais c'est encore un sincère amour que celui qui médite, prie, et se rapproche sans cesse du but avec sagesse. Cela vaut mieux qu'un enlèvement et des désirs maladifs — pas vrai ?. . .

Il est donc entendu que je pars le 22 ; je passerai par Zwickau, vSchneeberg, et t'écrirai de Prague... Adieu... Quand nous parlerons-nous'...

I,e 9 septembre (i).

Il me semble encore que c'est un rêve, tout ce que j'ai entendu, tout ce que j'ai éprouvé hier. Ce fut un mélange de colère et de félicité qui manqua de me consumer ; je m'étais caché dans un coin bien sombre, pour n'avoir à rencontrer les regards de personne. Bien sûr tu ne m'as point aperçu, bien que je t'aie désirée très fort. Mais moi, je ne cessais de te voir, et aussi l'anneau à ta main gauche, au deuxième doigt. Comme il rayonnait ! Et maintenant, je veux bien te choyer porur tout ce que tu m'as fait entendre hier, bien te choyer. — Oui, c'était bien ma Clara, son cœur admirable, son art prestigieux tout entier. Tu as merveilleusement joué. L'humanité ne mérite pas de t'avoir. Et puis, tu as fait naître en moi mainte pensée, tandis que tu étais assise là, seule, que tu te montrais magistrale et maîtresse de toutes les œuvres que tu jouais, et que les gens parlaient de toi comme s'il ne pouvait absolument pas en être autrement. Et puis, j'ai pensé quel grand bonheur ce doit être que de pouvoir appeler sienne une créature telle que toi. Mais si le ciel pouvait m'accorder que nous n'ayons plus besoin de ceux qui ne sont bons qu'à t'entendre, et après sont forcés de t'applaudir ! En d'autres termes, tu es trop chère, trop noble pour une vie que ton père considère comme le but et le comble du bonheur. Quelles peines, quels voyages, que de jours pour une couple d'heures ! Et cela, tu consentirais à l'endurer longtemps, à en faire l'objet même de ta vie ! Non, ma Clara deviendra ime épouse heureuse, ime épouse satisfaite et bien-aimée. Ton art, je le tiens pour grand, pour saint, — c'est à peine si je puis penser aux joies que tu me donneras grâce à lui ; — mais le besoin absolu ne s'en impose pas, tu ne frapperas jamais une note, contre ta volonté, devant des

(i) Au lendemain du concert de Clara au Gewandhaus, auquel il est déjà fait allusion dans la précédente lettre.

QUELQUES ÉrRITS 165

gens qui ne sont même pas dignes qu'on leur joue une gamme. Pas vrai, ma belle, tu me comprends bien — tu me considères comme un artiste, qui croit bien pouvoir te conserver à l'art sans que pour cela nous ayons à faire de grandes tournées de concerts; tu trouveras en moi, bien siir, un musicien concentré, vibrant, se souciant peu que tu précipites ou bien retardes quelque mouvement, que tu joues avec plus de finesse un ou deux passages, poxir%'u que tout jaillisse bien du cœur — et chez toi, c'est ainsi qu'il en est.

Je voulais te dire encore bien des choses; mais je suis si profondément ému, je veux me réfugier en mon rêve et ne penser à rien qu'à toi.

Adieu, très chère, chère entre toutes, trésor de mon cœur, bonne, bonne Clara de mon cœur, je suis à toi et rien qu'à toi.

Vienne, i^'' décembre 183S, samedi de bon matin.

...C'est de toi que je reçois toute ma vie, de qui je dépends tout entier. Comme un esclave, je voudrais souvent te sui\Te de loin, attentif à ton signe. Ah ! laisse-moi te le dire encore — mais à celui qui me fermera les yeux, je le murmurerai encore : — « Un seul être m'a entièrement dominé ma vie durant, m'a attiré jusqu'au plus profond de son âme; et cet être je l'ai, à mon tour, chéri et vénéré par-dessus tout. »

As-tu reça mes petites poésies ? Vois-les : tout y est dit connue je le pense. Tu vas avoir pour mari im. poète, mais c'est toi seule qui l'as rendu tel. Donc, pardoim.e-moi.

Au dehors il fait toujours plus sombre ; dans mon cœur, toujours plus clair. Garde bien mes petits vers — ce sont les premiers que j'aie composés depuis bien des années. Ont-ils su t' arracher un sourire? ... Je Hs maintenant la biographie de Mozart, par Nissen; je viens de m'a\'iser qu'enfant, tu lui ressemblais par maint trait... Ta dernière lettre m'a rendu la joie; tu connais le ton qui me rassérène. Par ton amoiir tu obtiendras toujours de moi ce que tu voudras. Tu es trop bonne poixr moi, bien trop

bonne. Souvent, je prie pour toi, j'appelle sur toi, de mes vœux toutes félicités. Adieu donc, ô ma l»ien-ainiée.

Ton RoBKkT.

Vienne, 2 janvier 1839, mercredi de bon matin.

Avant-hier, à minuit, j'étais auprès de toi... Si je pouvais te voir une minute, rien que le temps d'un baiser, la joie me reviendrait peut-être...

Je me reproche souvent d'être ainsi mécontent. N'ai-je point im être fidèle qui m'aime, quelque certitude des lendemains, plus d'un ami qui pense affectueusement à moi, la Musique, la Poésie, l'espoir d'un fort bel avenir, ime ferme confiance en toi, eu ton attachement pour moi ? Et pourtant ! pourtant ! Tu sais tout, tu me connais, tu me pardonnes.

Comment as-tu, dis-moi, commencé la nouvelle année? As-tu fait de beaux rêves.? Lorsque tu te couches, me souhaites-tu bonne nuit, comme je te la souhaite chaque soir ? après quoi, je te donne tous les noms câlins que je sais, sans exception... puis je rêve de toi... et je me réveille, et je te revois devant moi dans tout ton charme séducteur. Souvent je t'oublie pour quelques minutes; c'est pendant im travail ou une improvisation au piano, c'est-à-dire quand je m'oublie moi-même ; — alors soudain m'apparaît ton image resplendissante; comme je suis heureux de t'avoir, d'avoir quelqu'un qui me comprenne ! Et c'est une belle coutume qu'au jour de l'an, ceux qui s'aiment demandent pardon de leurs torts. J'ai conscience d'une faute... Je n'ai véritablement pas assez fait pour toi, pas assez travaillé, je n'ai pas été, à beaucoup près, assez plein de zèle. Que le ciel me paidonae, qui m'a rendu si accessible au chagrin. Dieu juste ! Le fendeur de bois, lorsque les larmes ruissellent sur son visage, doit un moment s'arrêter pour les sécher. N'ai-je point le même droit? Puis-je travailler joyeusement, lorsque j'aurais envie de pleurer ? Combien tout serait différent si ton père me laissait simplement entrevoir l'ombre d'vme main secourable...

...Tes lettres, je les ai toutes reçues... ah ! .si tu pouvais toujours m'écrire aussi souvent ! C'est chaque fois un bonheur qu'une pareille lettre. Tu es bonne, toute bonne — tu mériterais un homme bien meilleixr que moi — vraiment je dois travailler bien davantage — • je suis loin d'être digne de toi. C'est pour cela que le destin ne t'accorde pas à moi.

13 mars 1840.

Voici ime modeste récompense pour tes deux dernières lettres. Les mélodies (i) sont les premières de moi qui paraissent. Donc, ne me les critique pas trop sévèrement. Lorsque je les composais j'étais tout en toi. Romantique fillette ! tu me suis de tes yeux partout ; et souvent je me dis que sans une pareille fiancée on ne pourrait pas faire de telle musique — ce par quoi j'entends te décerner un éloge tout particuher. Car je t'aime trop, et je veux simplement te dire que chaque soir je voudrais partir, je siais éternellement hanté par la crainte de ne pas te rejoindre à temps... Sais-tu que c'est aujourd'hui ton /?e/?^ jour de naissance? De bon matin j'y pensais déjà. . . Clairette, je n'aurais jamais cru que nous deviendrions de si vieux fiancés. Biles ont leur beauté, ces longues fiançailles : on s'apprend bien à se connaître, à s'aimer. Ecoute, veux-tu me permettre ime remarque ? Lorsque tu m'as fait tm peu de chagrit , et que je te le dis, tu fais toujours comme si c'était toi la cruellement aflBigée, et vas jusqu'à faire mine de me pardonner bien comme il faut. Vois-tu, fillette, deux fois ces tout derniers temps je t'ai, selon toi, causé de grands chagrins. . . et pourtant. Clairette, c'est toi qui étais en faute. Xe sais-tu donc pas que je suis un homme loyal?...

Allons, femme, avoue, et puis laisse-toi dire que tes deux dernières lettres ont amplement réparé tout cela : je ne t'en parle qu'en vue de l'avenir; il nous faudra de temps en temps causer et nous dire franchement nos réciproques inquiétudes...

(i) Op. 24.

Le 14 mars.

. . .Que ressentais-tu, ô petite Clairette, après le premier baiser ? Je veux te dire comment

I,e jasmin verdoie

S'endormant au soir.

I,orsqu'avec le matin tombent Sur lui les rayons du soleil, Il est couvert de blanches corolles.

« Que m'apporta cette nuit? »

Voilà ce qui arrive aux arbres Qui dans les nuits de printemps rêvent.

Cette chanson me rappelle toujours notre premier baiser. Bientôt je t'en enverrai la musique. Adieu, mon enfant. Reste bonne pour ton

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