‹ SchumannChapitre 7 sur 12 · I.A. FIX · texte numérisé non relu

I.A. FIX

Robert Schumann.

(D'après le portrait de E. Bendemann

« 1° Congestion de tous les vmsseaux sanguins, principalement à la base du cerveau.

« 2° Surcroissance des os de la base du crâne, caractérisée tant par le développement anormal de saillies normales que par la formation de masses osseuses anormales dont les pointes avaient par endroits pénétré la dure-mère.

0 30 Epaississement et dégénérescence des deux autres ménin-

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ges et adhérences, en plusieurs endroits, entre la pie-nicre et la substance grise du cerveau.

« 4° Atrophie sensible de l'ensemble du cerveau, qui pesait près de sept onces (étalon médical de Prusse) de moins que la moyenne pour l'âge de vSchuniann.

« Ces quatre points correspondent exactement à l'état physique de Schumann tel qu'il était depuis de longues années déjà : réunis, ils décèlent ime grave maladie de la personnalité entière, maladie dont régulièrement les premières et plus faibles racines apparaissent dès la jeunesse, qui se développe graduellement, et s'accroît avec l'ensemble de l'individualité pour n'éclater qu'après avoir longtemps couvé. La marche s'en observe assez clairement dans l'histoire de la vie de Schumann ; en particulier cette difficulté de parole sensible chez lui depuis longtemps constitue habituellement le premier des symptômes pathologiques d'un tel état du cerveau.

« Une des principales causes extérieures de cette maladie, c'est le surmenage intellectuel... produisant un afflux de sang au cerveau : d'où dilatation des vaisseaux et exsudations sanguines, surcroissance des os, épaississement et dégénérescence des méninges : la pie-mère adhère au cerveau, devient incapable d'accomplir sa fonction vasculaire et d'alimenter de sang le cerveau qui dépérit et s'atrophie.

« La maladie mentale qui résulte de cette maladie organique offre toujours le caractère d'une faiblesse d'esprit, d'un déclùi graduel des forces de l'intelligence; l'esprit est alors, de règle, exalté, quoique puissent intervenir de courtes périodes de dépression. Chez notre grand musicien, c'est le contraire qui s'est produit : son organisation offrait sans doutes les conditions par suite desquelles la dépression et la mélancolie se sont substituées de bout en bout, chez lui, à la gaîté égarée, à la folie de dignité, à l'optimisme sans mélange qui ravissent et flattent de grandioses mirages, en dépit de leur faiblesse, ceux qm sont atteints de la sorte. Lui a sans cesse souffert d'une mélancoUe qui, à coup sûr, était la conséquence de son fonds primitif

LA FtN

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de force intellectuelle plus grand que celui des malades qui deviennent des exaltés. Cette paix consciente, cette mélancolie dans la souffrance montrent la force, et contrastent avec la tendance aux vaines réactions qui caractérise les faibles. Ainsi Schumann garda mieux conscience de soi, mais aussi de ses souffrances. »

Wassiliewski a laissé de Schumann le portrait suivant :

a Robert Schmnann était de stature moyenne, presque grande et tm peu corpulente. Les jours de santé, l'attitude de sa personne avait quelque chose d'altier, de noble, de paisible et de digne; sa démarche par contre, restait lente, douce, quelque peu traînante, paresseusement. De même l'œil était le plus souvent abaissé, à demi clos, poixr ne s'animer que pendant les entretiens avec des amis intimes, mais alors de la manière la plus cordiale. L'aspect du visage prodiusait ime impression agréable et sympathique, sans qu'on pût dire que ce visage fût beau. On ne peut guère dénommer spirituelle sa physionomie : la bouche finement découpée, la plupart du temps poussée en avant et comme prête à siffler, était, après l'œil, le trait le plus attirant de son visage plein, rond, au coloris assez vif. Au-dessus du nez épaté se dressait un front haut, à la courbe hardie, qui aux tempes s'étendait en largeur de curieuse façon. Et svirtout, sa tête couverte d'ime chevelure brun foncé, épaisse et assez longue, avait quelque chose de rude, de très puissant, on voudrait dire : de carré.

« L'expression de sa physionomie était habituellement douce et grave, mais bienveillante. La richesse de la vie spirituelle ne s'y reflétait pas avec autant de vivacité que chez les hommes de tempérament sanguin. Lorsqu'il prenait sa mine amicale — ce qm n'arrivait guère souvent — Schurhann pouvait exercer sxrr ceux qui l'entouraient la plus vive séduction.

« Son attitude envers les autres était des plus simples. Il parlait peu ou même se taisait, voire lorsqu'on lui posait une question ; ou bien il s'exprimait en paroles sans lien, qui montraient poiu1;ant qu'il pensait au sujet touché. H ne fallait point

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chérchet là du maniérisme. Sa manière de parler ressemblait le plus souvent à une « conversation pour soi ». d'autant plus que sa voix restait alors faible et sans timbre. Sur les questions coutumières et quotidiennes il ne savait absolument pas converser; et il ne se laissait aller que rarement et peu volontiers à parler de sujets importants et qui l'intéressaient. Avec lui, il fallait guetter le moment favorable; et l'on pouvait rester en sa compagnie des heures sans provoquer d'entretien. Mais le fait qu'il restait silencieux en présence d'une personne n'indiquait ni sympathie ni antipathie. C'était im trait de caractère, manifeste au surplus dès sa jeunesse... »

« Il avait, rapporte Jérôme Trunh qui fut collaborateur de la Neue Zeitschift et le rencontra en 1837, un crâne spacieux, véritablement allemand, orné d'une abondante chevelure souple blond foncé, le visage plein et glabre, les lè\Tes formées et placées de manière telle qu'il semblait toujours prêt à se mettre à sifiEler. Ses yeux étaient d'un beau bleu, mais pas grands ni énergiques, et paraissaient exprimer qu'il cherchait, examinait, écoutait sans cesse quelque chose dans le plus profond de son âme. Il se tenait droit et ferme, mais marchait avec tant de mollesse qu'il semblait que son corps puissant et carré fût enlièrement dépourvu d'ossature. Il était myope et faisait grand usage de lorgnons, mais sans aucvme apparence de coquetterie — ce qu'il est à peine besoin de souligner, vu que sa nature fort simple allait diamétralement à rencontre de tout ce qui aurait pu être étudié ou affecté. »

On peut rapprocher de ces remarques celles de Ferdinand Hiller :

K De tous les artistes que j'ai connus, Schumann est un des plus diflEiciles à décrire quant à l'aspect physique. Par sa manière de se comporter il était bien le contraire de ce qu'il se montre dans ses compositions : car dans celles-ci il s'exprime dans toute la plénitude de son âme aux émotions nombreuses — tandis que dans la vie, son élément propre était le silence. ><

Tous les biographes de Schumann, tous ceux qui connurent

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le maître insistent d'ailleurs sur ce dernier trait, qu'illustre mainte anecdote caractéristique . Ainsi Henriette Voigt raconta à W. Taubert qu'un soir elle avait fait avec Schumann, après une séance musicale, une promenade en barque. Ils restèrent ime heure entière sur l'eau sans dire mot, et au retour Schumann, pressant affectueusement la main de sa compagne, lui dit ces simples paroles : « Aujourd'hui, nous nous sommes parfaitement compris. » .

« Schumann, dit Brendel, avait découvert à Gohlis un excellent vin de

Markobriinner, et me demanda d'y aller déjeuner avec lui. Par une chaleur ardente nous traversâmes de compagnie, sans mot dire, la vallée de Rosen. Le but atteint, l'affaire principale était positivement le Markobriinner : impossible de tirer de Schumann une parole. Au retour il en fut de même et nous gardâmes un complet silence. Il ne fit qu'une remarque, grâce à laquelle je pus immédiatement entrevoir l'objet de ses méditations. Il parla de la beauté particulière d'un tel après-

La tomb? de Robert et de Clara Schumann, au cimetière de Bonn.

midi d'été, où se taisaient tous les bruits, où un calme parfait régnait sur la natiire entière. Il était plongé dans cette impression et fit simplement observer que les anciens la traduisaient avec bonheur par la phrase : « Pan dort ». Nous fîmes deux de ces pèlerinages au Markobriinner, et chaque fois gardâmes le même silence absolu. En de pareils moments, Schumann ne prenait garde au monde extérieur que lorsque celui-ci se mêlait un moment, par hasard, à ses rêveries. La compagnie ne lui servait qu'à le libérer du sentiment d'être isolé. »

Hiller raconte vme plaisante visite qu'il fit avec le chef d'orchestre Schubert à Schumann, en 1845, afin de lui présenter Félicien David :

« Nous fûmes reçus le plus amicalement du monde et nous assîmes. Schubert et moi prîmes la parole — surtout pour rompre le silence presque pénible qui avait suivi les premiers compliments. Schumann et David écoutaient nos propos sans y rien ajouter, en dépit de toutes les occasions que nous nous efforcions de leur donner. Après un certain temps, alors que je commençais à me sentir mal à l'aise, Schumann se tourna^ vers moi et me dit à mi-voix : « David, n'est-ce pas, ne parle pas beaucoup? — Pas beaucoup, répondis-je. — Voilà qui est bien, dit Schumann avec im sourire amical. »

Un jour que Dorn, après une assez longue absence, était allé rendre ^-isite à Schumann, il tomba au milieu d'une soirée musicale donnée pour fêter l'anniversaire de Clara. La compagnie étant nombreuse, les deux amis purent à peine échanger quelques mots; et Schumann, lorsque Dorn prit congé, lui dit d'un ton triste : « Hélas ! nous n'avons pas du tout pu nous entretenir. — Bah ! répondit Dorn en souriant, à une prochaine rencontre, nous nous en donnerons du silence ! » Schumann rougit et dit à mi-voix : « Oh ! vous ne m'avez donc pas oublié ! »

Il avait conscience des inconvénients que pouvait ofirir sa tacitumité, qui lui avait valu quelques brouilles ou mésaventures diverses. <( Ne me tenez pas pour endurci, écrit-il affec-

r.A KIN ITm

tueusement à Henriette Voigt, si, quand vous me revoyez, je reste sans parler. » De même à Zuccalmaglio qui venait de lui annoncer sa vnsite : « Je me réjouis vivement de vous voir. Mais il n'y a rien à tirer de moi, car je ne parle guère, si ce n'est un peu le soir; mais surtout au piano. »

Pourtant — on a pu en juger tout au long de ces pages — il était généralement aimé. On ne pouvait s'empêcher d'apprécier sa bonté cordiale, sa sensibilité vive, sa modestie qui était, dit Brendel, si grande « qu'on avait envie de se mettre en colère à le voir s'effacer en faveur de gens qui lui étaient inférieurs.

« Lorsqu'il se rencontrait avec des personnes étrangères et qui ne lui plaisaient point, il savait donner à son attitude quelque chose de rebutant. Il prenait facilement ombrage d'une certaine « famiharité cordiale « et de l'importunité déplacées... Il montrait le mieux sa bonne humeur lorsqu'il se trouvait au milieu d'un petit cercle d'amis, le cigare à la bouche et devant un bon verre de bière ou de vin — il préférait le vin de Champagne, dont il avait coutume de dire : « Celui-là vous tire des étincelles de l'esprit. »

« On était rarement admis à le voir en famille ; mais quand on y parvenait, on ressentait une impression des plus douces; il n'aimait pas moins ses enfants que sa femme, bien que n'ayant point le don de s'occuper des premiers bien régiilièrement ni bien sérieusement.

« Durant la dernière partie de sa \'ie, il :nena une existence miiforme et régulière. Il travaillait jusqu'à midi, puis allait ordinairement se promener avec sa femme et quelque intime, (lorsqu'il rencontrait alors ses enfants il s'arrêtait, tirait son lorgnon, les considérait un instant, et disait amicalement : « Hé bien ! chers petits ? » Mais ses traits reprenaient aussitôt leur expression habituelle et il poursuivait sa route comme si de rien ne fût.) Il prenait son repas à ime heure, puis, après un bref repos, travaillait jusqu'à cinq ou six heures. Ensviite il allait soit à im endroit pubhc, soit à un. cercle dont il était

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nieiubrc, lire les journaux et boire un verre de l)ièrc ou de vin. Vers huit heures il rentrait dîner.

« Il ne se rendait que rarement et à titre exceptionnel aux thés et aux soirées, mais recevait parfois chez lui vm certain groupe d'amis et de collègues. Alors, quand il était en bonnes dispositions, il pouvait être un hôte charmant : il lui arriva même une ou deux fois, durant les années de Dusseldorf, de montrer une gaîté et un entrain insolites. Un soir, après la musique et le souper, il alla jusqu'à proposer une danse générale ^t y prit, au joyeux étonnement de tous, une part fort active...

(^ Envers ses collègues il ne montra jamais ni envie, ni malveillance. A cet égard, il mérite d'être érigé en modèle. »

Un certain cantor thuringien était venu à Leipzig, cherchant à faite éditer une cantate de sa composition. Il alla d'abord présenter rœu\Te à Finck. directeur de la conservatrice Allgemeine Musikzeitung, de qui il obtint un mot de recommandation, puis de là s'en fut chez Schumann avec l'espoir d'en obtenir un second. Mais là, il commit l'imprudence de mentionner sa précédente démarche... « Mon Dieu, s'écria Schumann, ne savez-vous pas que la vieille gazette musicale est avec la nouvelle sur le plus féroce des pieds de guerre? que moi et mes collaborateurs, nous sommes honnis par les vieux comme « néo », voire comme « diabolo-romantiques », et qu'il nous faut tous nos efforts pour ne pas succomber? Une recommandation de moi, le général des « diabolo-romantiques », serait un outrage à celle de Finck et l'invaliderait ; isolée, elle aurait pour résultat d'empêcher à jamais la publication de votre œuvre. Cherchez votre salut avec celle de Finck : elle vous portera bonheur ! » Quelques jours après, Schumann rencontra le cantor, qui le salua et lui annonça non sans fierté que l'éditeur était trouvé. « Vous voyez que mon conseil était bon ! » lui dit Schumann ; il reprit son cigare entre les lèvres et continua sa promenade ( i ) .

(i) I<es citations de Truhn sont faites d'après l'excellent livre de M. Jansen, Les Davidsbundler .

L'écriture de Schumann était petite et fort peu lisible : aussi, la tâche de publier sa correspondance ofiErit-elle de grandes difficultés. « Pour déchiffrer ce que j'écris, dit -il un jour, il faut ou un Champollion, ou la bien- aimée. » Il écrivait couramment et rapidement, sautant parfois im mot dans sa hâte, mais ne raturant pour ainsi dire jamais.

C'est ainsi qu'apparaît, tant à travers .ses propres écrits qu'à travers ceux de son entourage, la personnalité puissante et cordiale, déconcertante parfois mais pleine d'attraits, de Robert Schumann. Sa vie. pour mouvementée qu'elle est au point de vue intime, et lourde parfois en afflictions, resta moins agitée, moins difficile que celle de maint autre grand musicien; et s'il ne connut point la joie d'une gloire pompeuse, il n'eut point non plus la doulevu: de se voir complètement méconnu.

La postérité ne devait pas tarder à lui assigner son juste rang parmi les maîtres de l'art, et à honorer ses œuvres comme elles le méritaient. Son influence se fit .sentir non seulement sur l'école allemande presque entière, mais même sur des compositeurs comme ceux de la jeune école russe (i).

Il ne faut point s'étonner de constater que ses œuvres et ses tendances ont pu de la sorte se répercuter sur deux courants modernes aussi différents, aussi contradictoires même; ni de constater que depuis, les musiciens les plus opposés par leurs convictions se trouvent d'accord pour les admirer. Car ce qui constitue le trait essentiel de sa personnalité artistique, c'est que Schumann est à la fois im classique et un moderniste : classique par la mesure, la tenue, le respect des traditions et de l'ordre, par la plupart de ses goûts et de ses idées comme par le style de sa musique ; moderniste par la hardies.se de son inven-

,1) Voir M.-D. C.^LVOCORESSi, Moussorgsky, p. 22. Borodine et Balakirew sont les maîtres russes sur qui l'influence de Schumann reste le plus manifeste.

tion, sa sympathie pour le progrès, la finesse de sa sensibilité et les ressources nouvelles qu'il a su se forger poiur s'exprimer tout entier et en toute indépendance. On a déjà signalé, en quelques mots, ses qualités novatrices à propos de ses oeuvres de piano, qui sont celles où on les discerne le mieux — sa musique symphonique et de chambre montrant plutôt ses attaches traditionalistes. C'est ainsi que ses œuvres confirment ce que fait pressentir, par exemple, un rapprochement entre son enthousiasme pour Chopin et son enthousiasme pour Brahms. L'alliance est rare, chez un homme de génie, de ces deux formes de tempérament quasi-contradictoires. Elle est ici singulièrement heureuse en ses résultats : dans sa sympathie pour l'ordre traditionnel comme dans les plus franches envolées de son esprit curieux et inventif, Schtmiann fut libre, resta lui-même, comme le doit faire tout véritable artiste. Il n'est pas ime manifestation de sa nature qui ne porte la marque d'ime noble et ingénue cordiaUté et ne donne par là ime leçon haute et féconde.

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