‹ SchützChapitre 39 sur 146 · La Mara, Musikerbriefe , I, p · texte numérisé non relu

La Mara, Musikerbriefe , I, p

1. Memorial de 1 65 1 (La Mara, ouv. cité, p.81). Il recherche d'ailleurs les bons chanteurs : en 1 635 , on allègue, pour la louange de Michael Lohr, qui veut être cantor à la Kreuzkirche, que Schütz aurait désiré le recevoir parmi ses choristes, à cause de sa voix (K. Held, Das Kreuzkantorat zu Dresden , dans la Vierteljahrsschrift fiir Musikwissenschaftj X, p. 3oo).

3. L’expression est de lui (préface des Psaumes de Becker, qu’il met en musique, et publie en 1628, vol. 16 de led. Spitta) .

lecture des livres saints, et clans le travail. Il avait entrepris, quand il fut ainsi frappé, de composer une musique nouvelle pour les psaumes traduits en allemands par Cornélius Becker : quelques psaumes étaient déjà terminés, et les enfants de chœur que Schiitz élevait dans sa maison les chantaient, à la prière du matin et à la prière du soir, mais l’ouvrage serait resté longtemps incomplet, parce que le musicien en était souvent distrait par d’autres affaires. Après la mort de sa femme, il n’eut plus de courage que pour cette tâche, qui l’apaisait par la méditation de la poésie biblique. Martin Opitz lui conseille aussi de calmer sa douleur par la musique. Mais il ne lui propose point de prendre dans l’Écriture le sujet de ses chants. C’est la bien-aimée elle-même qui doit l’inspirer. « Célèbre sa vertu, dis combien elle était aimable, quelle était la grâce de sa jeunesse, et la douceur des jours que tu passas près d’elle... » Au début des six strophes où le poète exhorte son ami à ressusciter, par sa musique, la femme qu’il pleure, quelques mots ont une force imprévue. Elle est peut-être seulement dans l’interprétation que la connaissance de l'art de Schùtz nous en inspire. Mais on ne saurait non plus refuser de parti pris à Opitz d’avoir compris quelque chose à la musique du maître qu’il

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admire. Aussi demeurons-nous indécis devant ces deux vers, qui ont peut-être un sens très profond, si l’écrivain n’a pas rapproché ces noms sans y penser, soumis à la routine des accords mythologiques : « O toi, l’Orphée de notre temps, qui fus instruit par Thalie1. »

Quand Schütz reçut d’Opitz ces encouragements et ces louanges, il était presque à la veille de collaborer avec lui. Au mois d’avril 1627, pendant les fêtes du mariage de Sophie-Eléonore, fille aînée de Jean-Georges, et de Georges de Hesse-Darmstadt, on représenta une « tragicomédie pastorale », Dafne , dont les vers étaient de Martin Opitz ; Heinrich Schütz l'avait mise en musique. Le sujet était emprunté à la Dafne d’Ottavio Rinuccini ; mais ce n’est pas une traduction, et le poète allemand imite son modèle avec assez de liberté. Il tient à bien montrer la destination de la pièce. Elle est faite pour des noces princières ; il importe que les spectateurs le reconnaissent, et qu’ils découvrent, çà et là, de jolies allusions aux fiancés, et des compliments distincts. Ovide paraît, dans le prologue : il vient des Champs-Elysées, tout exprès pour redire la puissance et la cruauté de l’amour, qu’il a chantées jadis sur sa harpe fameuse;

1. La pièce est citée par Schafer, Sachsen- Chronik, I, p. 533.

son discours comprend sept strophes de six vers. Dans le premier acte, trois bergers se lamentent : un monstre est caché dans la campagne, et il y répand l’effroi. Pour donner un peu d'agrément à ce concert de plaintes, et y mêler comme des tons d’oracle, l’écho, par monosyllabes, dialogue avec les pâtres, et finit par leur annoncer qu’un dieu les délivrera bientôt : en effet, Apollon survient, qui tue la bête : joie des bergers qui célèbrent le pouvoir d’Apollon (quatre strophes).

Au commencement du deuxième acte, Cupidon est en conversation avec sa mère. Opitz veut être spirituel ; Cupidon raille Vénus, toujours prête à s’enflammer, la déesse l’appelle « petit fripon », mais leur dialogue sera bientôt interrompu. Cupidon s’écrie : « Voyez! le dieu de Délos ! » et Vénus répond, avec infiniment d’àpropos (n’oubliez pas qu’on joue devant un parterre de princes) : « Qu’adviendra-t-il du ciel ? voilà déjà presque tous les dieux sur la terre. » Apollon se moque du petit archer (on dirait qu’Opitz s’amuse à répéter le nom de Schütz ; il y a là sans doute une intention comique dont il escompte le succès) 1 : l’enfant, qui est très ferré

i. Ainsi quand il écrit, dans le chœur des bergers, O du kleincr nackter Schiitze (p. 71 de l’éd. de Ludwig Tieck, Deutsches Theater , ac vol., 1817). Observons que le rôle de Cupidon a été ajouté par Opitz à la pièce de Rinuccini.

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sur la hiérarchie (il a certainement été élevé avec les pages), riposte avec aigreur; il est « du même ordre » qu’Apollon, comme lui, il a le titre de dieu, il saura bien lui faire payer ses railleries déplacées : l’acte se termine par un chœur des bergers, qui chantent à la gloire de Cupidon.

Troisième acte : Cupidon se venge, Apollon est tombé amoureux de Daphné. Il a été « percé par les traits trop acérés qui sortent de ses yeux » ; il le lui dit, elle ne l’écoute pas; il voudrait bien la suivre; tout occupée de sa chasse, elle l’éconduit. Les bergers vantent les bienfaits de l’activité.

Le quatrième acte montre Cupidon vainqueur : il s’en réjouit auprès de sa mère. Les bergers célèbrent le triomphe de l’amour; tout aime sur terre, disent-ils, et les plantes mêmes ont, entre elles, des accointances mystérieuses.

Apollon et Daphné reparaissent au dernier acte. Le dieu supplie la nymphe qui s’éloigne de lui. « Je ne suis pas ton ennemi, et pourtant tu me fuis comme un agneau poursuivi par le loup. » Daphné est à bout de forces; elle implore le secours de son père : « O Penœus mon père, prends-moi ; reçois ton enfant sans tache. Porte-moi secours, si toutefois un fleuve peut le faire. O Terre, protège-moi »... Changée en lau-

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rier, elle donnera, éternellement, la couronne verdoyante aux poètes. Ce sera la revanche d’Apollon.

Les bergers et les nymphes dansent autour de l’arbre : ils chantent aussi, et longuement. Dans Tune des neuf strophes de ce chœur, Opitz compare, au laurier toujours vert, la plante noble par-dessus toutes les autres, la rue (c’est l’emblème de la maison de Saxe) dont les serpents n osent pas s’approcher, une tige en sera détachée, pour le « lion qui l’emportera dans la Hesse »\

Cette pastorale fut jouée au château du Ilartenfels, à Torgau, le i3 avril, dans la salle du festin. La composition de Schiïtz est perdue : il eût été intéressant de comparer la musique des scènes où le texte allemand est le plus près du texte italien, avec la musique de Jacopo Péri et de Marco da Gagliano1 2. Le poème d’Opitz a, d’ailleurs, fort peu de mouvement dramatique, mais offre au compositeur quelques épisodes lyriques, et le sert assez bien par la variété de

1. Je renvoie à l’étude d'Otto Taubert, Dafne , das erste deutsche Ooerntextbuch (1879), et a 1 art* de M. H. Kretzschmar, Das erste Jahrhundert der deutschen Oocr , dans les Sammelbànde der internationalen Musikgesellschaft , III, p. 272.

2. Sur ces pièces, voyez L'opéra en Europe , etc. de R. Rolland, pp. 77 et 108.

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la rythmique : cela suffit pour susciter des chants alertes et émouvants.

Un autre musicien de la chapelle électorale avait aussi écrit pour les noces de Torgau. Du moins, il est vraisemblable que, dédiant ses Villanellen à Sophie-Eléonore et à Georges de liesse Darmstadt, le jour même de leur mariage, Johann Nauwach en fit chanter quelques-unes dans les intermèdes de la fête. Les vers d’Opitz en sont aussi la matière ; Heinrich Schiitz a consenti à joindre une villanelle de sa composition à celles de Nauwach, et il en a demandé aussi le texte à Martin Opitz1.

Les chroniqueurs de la cour accordèrent assez peu d’attention à toute cette musique. Ils avaient bien autre chose à décrire : un combat de 3 ours avec des bœufs et avec des chiens anglais (7 avril); la chasse donnée à vingt loups dans la cour du château, le 9 avril, et, le lendemain, une

1. i5° vol. des œuvres complètes de Scliülz. Voici le titre de Nauwach :

Erster Theil Teutscher Villanellen mit 1, 2 and 3 Slimnien aufdie Tiorba , haute, ClavicynibeL and andere Instrumente gerichlet; voyez la préface du 1 3° vol. des œuvres de Schiitz (éd. Spitla). Dans son troisième livre de compositions instrumentales, dédié en 1627 à Georges de Hesse-Darmstadt, le violoniste Carlo Farina ajoute celte remarque au texte d’une gaillarde à 4 voix • « Questa Gagliarda e stala sonata et cantata in Ecco, sopra le nuzze dell' Eccellentissimo Landgrafia d J/assia, quan do fu rappresentata in musica la Comedia délia Dafne à Torga » (cité par YY.-J. von Wasiclewski, Die Violine und ihre Meister, éd. de 1904, p. 39).

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nouvelle bataille d’ours, de bœufs et de chiens, scène dont l'Électeur apprécia tout particulièrement la violence et le comique1.

Schiitz avait sans doute choisi, pour représenter Daf/te, les musiciens les plus habiles de sa chapelle.

La liste qu’il établit, pour le congrès des princes électeurs à Miihlhausen, quelques mois plus tard, nous apprend le nom des instrumentistes et dqs chanteurs que le maître peut produire sans crainte. Il nomme, parmi les instrumentistes, Wilhelm Günther, Augustus Tax, Carlo Farina, Johann Kôckeritz, Ernst Trost, et Friedrich Scliulz. Les chanteurs qu’il voudrait emmener sont Johann Hasselt (s'il est de retour à temps), Bastian Hirnschrôtel, Philipp Nusser, Johann Kramer, et Joli. Muller. Il aimerait bien que John. Nauwach vînt aussi, ainsi que Beltz (Peltz), avec sa petite cithare anglaise. 11 demande enfin deux enfants pour chanter le discant, et trois jeunes garçons instrumentistes. Pour transporter les instruments, les bagages et les enfants, il faut, ajoute-t-il, deux voitures et un fourgon 2.

Il semble aussi qu’il prit quelques artistes pré-

i. W. Langhans, Die Gesch. der Musik des 17. 18. und io Jahrhunderts , I, 1884, p. 335.

‘i. L’assemblée dura du 4 octobre au 5 novembre 1627. La liste dressée par Sclnitz est publiée dans l’ouvr. déjà cité de Schàfer, p. 5s3.

férés avec lui, quand le Landtag fut tenu à Torgau, le 17 février 1628. Mais il lui manquait déjà de savoir comment payer les musiciens qu'il entraînait en de telles expéditions. En ce temps de guerre, le trésor de l'Electeur s'épuise rapidement. On crée de nouveaux impôts, mais en vain, car le peuple s'appauvrit1. Le jour des Rameaux de 1628, les musiciens adressent une supplique à Jean-Georges : ils n'ont guère eu, dans l’année, qu'un mois de solde, et ceux qui n’ont pas été à Mühlhausen ni à Torgau ont particulièrement souffert de l'absence de paiement. Même parmi les artistes qui furent de ces voyages, on trouve des mécontents : Johann Kramer, que Schiitz considère comme le meilleur chanteur pour la basse, veut prendre congé, et ce serait vraiment déraisonnable de le laisser partir. Un tel homme obtiendra toujours une place, mais, pour le même salaire, « nous aurons bien du mal à en regagner un pareil », estime Schütz. Par différents « mémoires », qu'il rédige dans ce temps-là, le compositeur nous montre avec quel soin il administre sa chapelle, s’efforçant d’en conjurer la ruine, en préparant, pour l'avenir, de jeunes artistes qui la soutiendront. On leur donne de bons maîtres. Depuis plusieurs

. Müller, ouvr. cité, ie,‘ liv., p. 218.

années, Caspar Kittel étudie en Italie; c’est à Berlin que Joli. Peltz peut parvenir à « comprendre quelque chose à la petite cithare anglaise » ; Joli. Yierdanck, qui a déjà bien travaillé avec Wilhelm Giïnther, et qui, de tous les enfants, a la meilleure tète pour la musique, sera confié à Giovanni Sansoni, joueur de trompette et de cornet à la cour de Vienne1, et il faudrait qu’il restât deux ans avec lui ; quant à Gabriel Giinther, il paraît que quelqu'un de la noblesse doit le conduire à Vienne, à ses frais : il aura bien soin d’écouter attentivement la musique chez l’empereur, et il tâchera de saisir ce qu’il pourra de la bonne manière de chanter; Martin Zehme2, de son côté, essaiera de devenir habile sur le luth.

Ces pensions, ces permissions de voyages, sont des récompenses fructueuses pour les élèves qui en profitent, et pour la chapelle même ; le désir de les obtenir doit singulièrement exciter au travail les disciples de Sclnitz si, comme l'était leur maître, ils sont « curieux de voir le monde ». L’Electeur n’accorde point, d'ailleurs,

1. Schàfer, pp. 4‘22> 523 et 624. Le souffleur même, Peter Gliemann, est pris d’émulation : en i63o, il demande 20 thalers parce qu’il a commencé d apprendre le fifre, et il a un grand désir d’étudier le hautbois, et la cornemuse (Schafer, P- 4^3).

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