QUATRIÈME OBSERVATION
A différentes époques et dans différents pays, des enfants, par des malheurs quelconques, se sont trouvés séquestrés de la société, livrés à eux-mêmes, obligés de pourvoir à tous leurs besoins par leur seule industrie, et cela, avant d'avoir participé, par Teffet d'une éducation suffisamment soignée et prolongée, au trésor des connaissances acquises par les travaux successifs et cumulés de toutes les générations qui nous ont précédés. Plusieurs
passé depuis qu'il a été saisi par des paysans qui Tont trouvé mangeant des légumes dans leur champ, jusqu'à son arrivée à Paris, où le gouvernement Ta fait venir. La seconde se compose de la narration des soins donnés à son éducation par l'abbé Sicard, à qui le gouvernement Ta confié. La série des observations faites sur lui par M. Itard, médecin de rétablissement des sourds-muets, constitue la troisième.
Première époque.
Ceux qui ont capturé le Sauvage de TAveyron Tont conduit dans l'hôpital de quelque importance qui était le plus voisin. Les officiers de santé attachés à cet hôpital ont fait sur lui des observations qui, sans avoir beaucoup de profondeur, étaient très-judicieuses et fort exactes. Ils ont constaté son état d'ignorance absolue relativement à nos connaissances acquises, son goût pour les aliments crus, végétaux ou animaux, son extrême répugnance pour ceux qui étaient cuits, sa résistance opiniâtre à toute tentative pour lui faire porter des vêtements, le désir qu'il témoignait de retourner dans les bois, les efforts qu'il faisait pour y parvenir, son évasion, la peine qu'on avait eue à le reprendre, etc. D'après le compte très-sage qu'ils ont rendu au gouvernement de cet être extraordinaire, le ministre de l'intérieur l'a fait venir à Paris pour le placer sous les yeux des savants les plus distingués et leur procurer la facilité de l'observer à leur aise.
Seconde époque.
Le Sauvage de l'Aveyron, arrivé à Paris, a été remis entre les mains de l'abbé Sicard. Cet abbé, beaucoup plus instruit en théologie qu'en physiologie, beaucoup plus confiant dans ses principes religieux que dans ceux de la physique, profondément convaincu que l'homme n'avait aucun besoin des secours de l'éducation pour s'élever à la connaissance de l'existence de Dieu, ne s'est point occupé d'observer le Sauvage de l'Aveyron, mais bien d'en faire un moyen de démopstration publique de la justesse de ses idées théologico-physiologiques L'abbé Sicard, se trouvant en lutte directe avec la vérité, a, comme de raison, eu le dessous. L'élève, armé de son impassible ignorance en fait de choses abstraites, a déjoué toutes les combinaisons de ce subiil métaphysicien, qui, à son grand regret, s'est vu forcé de renoncer aux brillantes espérances qu'il avait conçues. Il est facile de se faire une idée du château en Espagne que la fantastique imagination de l'instituteur des sourds-muets avait construit, à l'occasion du Sauvage de l'Aveyron. Il comptait, après l'avoir bien apprivoisé, bien dressé, le faire figurer en séance publique. Là, il lui aurait fait raconter des anecdotes si touchantes, si déchirantes, sur les dangers qu'il avait courus pendant sa vie solitaire au fond des forêts, qu'il aurait arraché des larmes de tout l'auditoire. Il lui aurait fait produire de si brillants élans d'âme vers TÊtre suprême, qu'il aurait proclamé du fond de son cœur, que les spectateurs les plus incrédules
auraient été convertis. Rien de tout cela n^ayant pa se réaliser, ce premier instituteur de Yictor (c*est le nom qu'on a donné au Sauvage de rAveyron) a déclaré relève né imbécile, il a cessé de s'en occuper et Fa relégué dans un coin obscur de rétablissement, comptant ainsi le consacrer à Toubli total de la société et même des savants.
Troisième époque.
Le Sauvage de TÂveyron était dans un état pitoyable quand Tabbé Sicard a renoncé à en tirer parti ; il avait été tant et si fort battu qu'il était couvert de plaies; il en avait, entre autres, une au ventre qui était fort dangereuse; ello provenait des coups de pied dans le ventre qu'il avait reçus, et dont plusieurs avaient porté sur la boucle d'une ceinture de cuir qu'on lui mettait pour l'empêcher de se débarratsser d'une houppelande dont on le couvrait malgré lui. Tel était le malheureux état dans lequel se trouvait Yictor, quand il est passé des mains de l'abbé Sicard dans celles de M, Itard, médecin de l'établissement des sourds-muets. Les premiers soins de M. Itard eurent pour objet de guérir les blessures de Yictor. Il s'occupa ensuite d'observer et d'éduquer ce jeune homme. Ce physiologiste a constaté : !• que Yictor n'était point né imbécile, qu'il ne l'était pas même devenu après les mauvais traitements qu'il avait endurés, et qui auraient infailliblement produit cet effet s'il y avait eu faiblesse constitutive dans l'organe de la pensée; 2« que Yictor n'était pas né sourd et qu'il ne l'était pas
logie en particulier* et même du système général de la science .
Résumé de r histoire du Sauvage de VAveyron et des faits démontrés par les observations précédentes.
L*honune est si enclin à systématiser, c'est-à-dire à coordonner les idées qu*il produit et les faits qu'il observe, il a un si vif désir de connaître la liaison qui existe entre lobjet qui l'occupe et l'ensemble des choses, qu'une idée, qu'un fait isolé (quelque intéressant qu'il soit) est très-froidement accueilli s'il n'est pas généralisé, en cas que son essence soit la particularité. Je terminerai donc cet article en coordonnant les faits observés sur le Sauvage de l'Aveyron avec ceux énoncés dans les observations précédentes.
Avant les observations faites sur le Sauvage de l'Aveyron, plusieurs hommes instruits et d'un esprit solide n'étaient pas encore convaincus de la nécessité des signes de convention pour former et combiner les idées de quelque importance, ni de Timpossibilité de s'élever à la conception d'une cause unique sans le secours de ces signes; mais depuis les observations faites sur lui, il n'y a plus à cet égard d'incrédules que ceux qui sont intéressés par esprit de corps (comme l'abbé Sicard) à soutenir des principes théologiques arriérés, et à maintenir la croyance que l'idée de l'existence de Dieu est chez nous une idée innée. Les observations faites sur le Sauvage de l'Aveyron ont été les plus probantes qui puissent exister, puisqu'il a été d'abord soumis à des expériences
ayant pour objet de prouver que l'idée d'une cause unique n'était pas une idée acquise (expériences qui n'ont eu aucun succès), et qu'il a été ensuite mis en expérience avec des intentions tout à fait opposées, avec celles de prouver que nous n'étions susceptibles de combiner aucune idée de quelque importance, ni de nous élever à une grande hauteur d'abstraction sans le secours des signes de convention, expériences qui ont complètement réussi. .
Pour la vingtième fois, je le répète, et je ne crois pas l'avoir dit trop souvent, tant il me paraît important de fixer l'attenlion du lecteur sur cet objet : depuis les expériences faites sur le Sauvage de l'Aveyron, la démonstration de la nécessité des signes de convention pour former et combiner des idées de quelque importance est complète. Ainsi, il est certain que les premiers hommes ont été les plus ignorants de tous, et ceux dont les combinaisons ont été les plus bornées.
Sans plus long préambule, établissons la série des différentes nuances observées dans le développement de l'intelligence humaine.
PB£MI£R TEAME:
Les premiers honmies n'ont eu d'autre supériorité d'intelligence sur les autres animaux que celle qui résultait directement de leur supériorité d'organisation ; leur mémoire n'était guère plus étendue que celle du castor ou de l'éléphant. Ce fait doit être classé au
nombre des faits observés, parce qu'il a été observé et bien observé dans le Sauvage de rAveyron.