SIXIÈME OBSERVATION
L'homme et le castor sont les animaux les mieux or» ganisés ; mais il existe entre eux des différences bien importantes et bien tranchées, quoiqu'ils se suivent immédiatement sur l'échelle organique. Celle de ces difl'érences sur laquelle je désire fixer dans ce moment toute l'attention du lecteur, est, d'une part, que le castor n'a
pourrait disposer, et qui deviendraient des instruments pour lui. Alors le fait de la perfectibilité des aniniaux, dans la proportion du degré de perfection de leur organisation, aurait été difficile, peut-être n)ême impossible h prouver. En effet, oublions pour un moment le castor, et cherchons les preuves qu'un animal autre que rhomme se soit sensiblement perfectionné, nous ne les trouverons pas. L'éléphant a une organisation très-avantageuse ; il a une ébauche du sens du toucher ; il montre beaucoup d'intelligence; mais le même degré d'intelligence a été observé à toutes les époques dans les individus de cette espèce ; elle ne s'est point accrue, et plusieurs individus ne se sont jamais combinés, coalisés pour des travaux de société. Cela n'est point extraordinaire, puisque l'homme, qui est un animal infiniment mieux organisé que lui, s'est trouvé en contact avec lui, dès l'origine de l'existence de ce grand corps organisé sur cette planète, et qu'il a nécessairement fait avorter la disposition de cet animal à se perfectionner. Quelle immense supériorité l'homme a eue sur les autres animaux, dès l'instant qu'il a su faire du feu et Tentrctenir, faire une corde et l'employer !
Je reviens à la question, et après m'étre félicité de cette disposition primitive des choses, par laquelle l'homme et le castor se sont trouvés, d une part, être les animaux les mieux organisés, et de l'autre, appelés à vivre dans des climats très-différents, ainsi qu'à n'avoir aucun intérêt commun k débattre, je rappellerai purement et simplement le fait que le castor s'est perfectionné ; que des individus de cette espèce se sont
combinés pour des travaux communs; qu'ils en ont exécuté, dont un examen détaillé a fait à juste titre Tadmiration des naturalistes les plus éclairés, et qu'à l'instant où l'homme a troublé ces travaux, l'intelligence du castor a rétrogradé, et s'est ravalée au point de ne pas être supérieure à celle du lapin.
Je terminerai cette dernière observation par une réflexion qui est à mes yeux de la plus grande importance.
Pour travailler utilement à la comparaison de Tintelligence des différents animaux ; pour raisonner avec fruit sur les progrès que l'intelligence humaine a faits et sur ceux dont elle est encore susceptible, il faut attacher des idées bien claires au mot intelligence ; il faut analyser ces idées et distinguer l'intelligence positive de celle qui n'est que relative. Les castors, lorsqu'ils vivaient en société, ont donné preuve d'intelligence positive, quand ils ont construit des digues, quand ils y ont fait plusieurs rangs de loges, ce qui leur donnait les moyens d'habiter toujours au niveau de l'eau à ses différents degrés de croissance ou de décroissance, et d'y entretenir leur queue dans un bain continu ; quand ils plaçaient leur magasin de vivres de manière à. le mettre à l'abri des inondations. Le chien de berger qui empêche un troupeau d'entrer dans un champ de blé; le caniche qui rapporte le mouchoir de son maître, ne prouvent par ces actes que de l'intelligence relative. La véritable intelligence, l'intelligence positive, consiste à prévoir la marche des phénomènes avec lesquels on est en relation ; à savoir se garantir de ceux qui peuvent être nuisibles,
et à profiter de ceux qui peuvent être utiles. Elle consiste à influencer la marche de ces phénomènes pour les faire tourner à son avantage. Le chien que nous admirons le plus pour ses jolis tours de passe-passe se trouverait, s'il était abandonné dans le fond des forêts, inférieur en intelligence positive au loup le plus médiocre.
Je suis tout naturellement conduit à diviser les connaissances humaines en deux classes, Tune composée des acquisitions directement faites par rintelligence positive, l'autre renfermant l'immense collection des conceptions secondaires et des jeux d'esprit de tous les genres. A la tête de cette dernière figureront les belles tragédies, les bonnes comédies et les meilleurs ouvrages de littérature ; car la littérature la plus transcendante n'a encore qu'une manière superficielle d'envisager ces questions. Il y aurait sur ce sujet des volumes à écrire, ils feraient suite au bel ouvrage de Bacon sur la dignité des sciences. Je les écrirais peut-être si j'étais placé dans d'autres circonstances, mais pour celles où je me trouve, ce travail serait un fort mauvais emploi du temps. Quand l'Espèce humaine est dans une situation calme, elle ne songe presque qu'à ses plaisirs, elle se livre avec passion à des jeux d'esprit, elle néglige les occupations les plus importantes, et il est nécessaire de lui en rappeler l'utilité pour rendre la considération aux savants et encourager par ce moyen la culture des sciences. Mais quand» par l'effet de son ignorance et de son imprévoyance, elle est tombée dans une situation critique, le meilleur moyen de relever l'intelligence consiste à lui tracer la route par laquelle elle peut rentrer dans le calme. 11 y a dans ce
rateur qu'elle emploiera comme elle le jugera à propos.
Que j'ai encore dit :
En communiquant ce commencement de mon travail à quelques physiologistes, je fais appel d'un collaborateur dont j'ai grandement besoin ; je fais appel d'une personne qui soit plus capable que moi de remplir une tâche aussi importante pour l'espèce humaine, et qui est, je le crois, infiniment au-dessus de mes forces.
Que j'ai dit aussi :
Ce travail doit être le résultat des efforts combinés des physiologistes et des philosophes.
Or il est bien vrai que je l'ai projeté avec un physiologiste, mais il est également vrai que j'ai travaillé seul et sans aucun secours à son exécution.
Enfin que j'ai terminé cette préface en disant :
Je suis convaincu qu'il existe des personnes infiniment plus en état que moi de mettre ce plan à exécution. Je les invite à en prendre la direction ; le plus beau jour de ma vie sera celui où elles primeront mes idées, et où elles présenteront des conceptions plus capitales, plus utiles et plus claires que les miennes.
11 est bien essentiel que ces idées soient présentes à l'esprit du lecteur, quand il jugera cette première livraison de mes pensées ; car s'il les perdait de vue, s'il considérait l'ébauche que je lui présente comme un travail définitif, le jugement qu'il porterait serait trop sévère et ne déciderait pas la question ; il s'agit seulement de savoir si ce brouillon renferme l'idée d'un bon ouvrage ; quant à moi, j'en suis convaincu ; ma conviction à cet égard se fortifie à mesure que mon travail avance.
ComparaisoD des diflérenfs corps organisés, rapport de leor degré d*organisatioiL
En résultat de celte conqMuaîscHi, déiawislrarion : 1« que rbomme est le mieiix organisé, c'est-ànlire le plos organisé de toos les corps qui noos sont connos; 2» que plus un animal est organisé et plus il est intdligent
TEOISlilfB sisoE,
Comparaison entre Tintelligence des animaux, aux différentes époques de leur existence.
En résultat de cette comparaison, démonstration que tous les animaux sont susceptibles d'un perfectionnement proportionné au degré de perfection de leur organisation primitive, et que si .rhomme est le seul animal qui se soit perfectionné, c'est par la raison qu'il a empéché l'intelligence des autres animaux de prendre le développement dont elle était susceptible.
QUATEIÈlfB SÉRIE.
Comparaison de l'état des connaissances de l'Espèce humaine, à différentes époques de sa durée.
En résultat de cette comparaison, démonstration que l'intelligence humaine n'a jamais cessé de faire des progrès ; qu'elle n'a jamais eu une marche rétrograde.