DES SCIENCES
Page Cl.
NoTB B. — (Page 01).
 II. LES lEIBRES DE L'AGÂDÉIIE DES SCIENCES
(fteleneM phyilqvM.)
Paris, ig Juillet 1840.
Messieurs,
Permettez-moi de garder l'anonyme (1) en vous adressant le fruit d'observations auxquelles mon nom ne donnerait point une autorité consacrée, aux yeux du public et de vous-mêmes, par des travaux spéciaux sur la matière qui fait le sujet de cette lettre. Qu'il vous suffise,
(l) L'Académie ne recevant pas de mémoire anonyme, je me suis empressé de décliner mon nom. Je n*ai pas eu l'honneur de recevoir une réponse quelconque.
je vous prie, de savoir que l'auteur de cette lettre, ancien élève de T École polytechnique , s'est occupé pendant dix années d'agriculture pratique, et qu'il a employé dix autres années à des voyages dans presque toutes les contrées de l'Europe et en Afrique, où il a cherché sans relâche à résoudre le problème agricole qui l'avait particulièrement occupé dans ses expériences personnelles, et dont il prend aujourd'hui la liberté de" vous soumettre la solution.
Il s'agit de la culture des arbres, et particulièrement de ceux qui exigent, dans l'état actuel de l'agriculture, les soins les plus coûteux, c'est-à-dire du mûrier, de l'olivier, du noyer. Il s'agit aussi de la culture de la vigne et des principaux arbres fruitiers, tels que pommiers et poiriers, mais non des arbres forestiers.
Pour tous ces arbres, je me suis convaincu, et il me paraît démontré, que la culture au pied est indispensable jusquW un certain âge ; — qu'après cette période elle est indifférente en' elle-même pendant quelque temps, et, par conséquent, superflue^ puisqu'elle est coûteuse ; — et que plus tard, enfin, elle devient nuisible sous tous les rapports, c'ebt-à-dire quant à la vie du sujet et quant aux frais que cette culture exige.
Telle est la proposition que je vous demande la permission de développer et de soumettre à votre appréciation éclairée. Elle est bien simple, bien facile à vérifier, et pourtant les résultats de son application seraient considérables ; mais vous savez que la simplicité et l'importance d'une idée ou d'une observation nouvelle ne sont pas des raisons suffisantes pour déclarer qu'elle
n'est pas fondée, car c'est toujours ainsi que se présente la vérité.
Messieurs, vous devez comprendre à l'instant combien, si cette proposition Qst vraie, l'économie agricole pourrait être modifiée avantageusement dans une de ses branches les plus importantes. Que deviendraient les frais si considérables de la culture de la vigne, si cette culture était réduite, après six ou huit années de plantation, à l'entretien par le provin, et à la taille^ seules opérations qu'elle exigerait depuis cet âge jusqu'à l'époque de son renouvellement intégral, par effondrement nouveau ? — Et si, après une même période de six ou huit années, suivant les terrains et selon les espèces, le mûrier, l'olivier, le noyer, n'exigeaient plus le travail de l'homme, que pour en cueillir les feuilles ou les fruits et émonder leur branchage , combien seraient diminués les prix de l'huile et de la soie !
Or, j'en appelle au souvenir de tous les agriculteurs ; tous ont sans doute observé les arbres plantés dans les promenades publiques, dans des jardins ou dans des cours, sur le bord des grandes routes, en un mot dans des lieux où le sol est battu, dallé, pavé ou macadamisé, garanti de toute végétation, mais aussi ( et par conséquent) isolé de toute communication sensible avec la chaleur et l'humidité extjêrieurës. Eh bien, dans tous ces lieux, à terrain égal, les arbres prospèrent d'une façon supérieure.
La vigne de Fontainebleau, pavée a son pied, est un exemple remarquable. Les mûriers au pied desquels les paysans de quelques villages du Midi amoncellent
des cailloux^ sont d'une végétation splendide, comparés à leurs voisins dont le pibd est labouré deux ou trois fois par année. Ceux qui ont été plantés dans des lits de torrents, où la terre végétale est recouverte d'une couche épaisse de catltouœ, comme chez M. de Gasparin, ne le cèdent pas (j'en suis convaincu, sans avoir visité ceux de rhonorable académicien) à ceux qui, plantés dans les mêmes terrains d'alluvion, seraient privés de cette ' précieuse couverture de pierres ^ et dont le sol nourricier serait déchiré et ouvert par la charrue ou par la bêche.
Enfin, les palmiers en Egypte et dans T Algérie, les oliviers et les caroubiers gigantesques de ce dernier pays, les figuiers et les orangers même, sont d'autant plus beaux qu'ils sont placés dans des conditions analogues à celles que je viens de décrire, et cette observation est doublement confirmée par le triste état des mûriers introduits en Egypte par Méhémet-Ali, et dont la culture a été confiée à des Européens qui les labourent, que dis-je, qui les arrosent par inondation !
Les sources de vie de tout arbre sont dans la terre et hors de terre ; il vit par ses racines et par ses branches. Jusqu'à un certain âge, les racines ne plongent et ne puisent qu'à la surface du sol ; alors il est évident que la culture de cette superficie, son épuration de toute végétation étrangère, son mélange 'avec quelques engrais qui l'ameublissent, qui la garantissent des inconvénients et la font jouir des avantages de l'humidité et de la chaleur extérieures, sont des conditions nécessaires à son développement. Mais assez promptement vient une époque, surtout dans les bonnes terres, où
cette vie intérieure, cette vie par les rAcincs, ne s'alimente plus du tout à la superficie, et puise par le chevelu, à une profondeur où l'opération de la charrue, à la surface, ne se fait pas sentir. A cette époque, les racines supérieures sont épaisses et durcies plus que le tronc tui-mênae ; c'est à un ou deux mètres sous terre, et souvent à une distance de six à huit mètres en terre, que les radicules vivaces aspirent les sucs nourriciers.
Dans un pareil moment, la culture de la superficie du sol est nulle, quant à l'alimentation de l'arbre, ou du moins elle n'a d'effet utile que la destruction des plantes parasites qui pourraient absorber quelques-uns des aliments destinés à l'arbre. Bien plus, j'ose affirmer que cette culture est nuisible, même quand elle détruit immédiatement les plantes qui sont nées, car elle favorise la naissance de celles qui vont nécessairement germer dans ce sol remué. Bien plus encore, ce travail qui ouvre la terre est essentiellement nuisible, car il appelle inutilement à la surface des sucs que les racines ne cherchent plus que dans les profondeurs du sol.
De même que le mûrier ne saurait être dépouillé sans danger de ses feuilles durant ses premières années, de même, il souffrirait si, pendant ces mêmes années, ses racines qui rasent alors le sol, ne recevaient pas de cette première couche de terre tout ce qu'elle peut donner de. vie, et par conséquent si la main de l'homme n'y détruisait pas activement toute autre végétation. Mais lorsque les racines mères s'enfoncent dans la terre et que les branches mères s'élèvent dans l'air, ce sont les pointes des branches et les pointes des racines qu'il faut surtout
protéger, les unes contre le gel, les autres contre la sécheresse; les premières contre le grand fléau extérieur, l'absence de chaleur ; les secondes contre le grand fléau intérieur, l'absence d'humidité. Or la meilleure manière de protéger les couches inférieures de la terre contre la sécheresse, c'est d'isoler la superficie du contact de l'air. C'est en même temps un moyen sûr pour préserver de la rigueur du froid les couches supérieures, celles qui touchent le pied de l'arbre, point important et délicat, puisque c'est là que se joignent les deux modes d'existence, la vie par les racines et la vie par les branches. C'est, pour ainsi dire, construire les caves de l'habitation de Tarbre, dans lesquelles les racines jouissent d'une température à peu près constante, condition essentiellement avantageuse pour la conservation et le développement de la rie intra-terrestre.
Il est facile de comprendre que ce principe général rencontrerait dans la pratique des exceptions apparentes qui le conflrmeraient pleinement. Ainsi, dans des terrains déjà trop humides pour la végétation de certains arbres, on rendrait ces terrains moins aptes encore à cette végétation particulière, si l'on solidifiait, si l'on murait pour ainsi dire leur surface ; il faudrait, au con* traire, la c«ltiver, la retourner, l'ameublir, ouvrir en quelque sorte de larges soupiraux à ces caves humides, pour les approprier à l'habitation de ces arbres, sous peine de voir pourrir leurs racines.
Mais comme, en général, les terrains propres à la culture des espèces dont il est particulièrement question dans cette note, sont presque toujours situés dans des
climats chauds, dans des localités sèches et jamais dans d^s Ueux marécageux, la règle générale que nous venons de poser serait presque partout applicable.
A Paris, en admirant les arbres des Tuileries, des boulevards intérieurs et extérieurs, ceux du Luxembourg et des Champs-Elysées, peu de personnes, à ce qu'il paraît, sa sont demandé par quels engrais, par quels labours, par quels arrosages ils ont atteint leurs dimensions si remarquables. En Languedoc, en Provence, en Dauphiné, des localités analogues plantées d'oliviers, de mûriers, de noyers, sans engrais, sans labours , sans arrosages, présentent des résultats aussi frappants. Et cependant, personne encore, je le crois, n'a tiré de cette simple et facile observation la véritable conséquence. Cette conséquence n'est autre, ce me semble, que la règle générale dont je viens d'exprimer les termes.
C'est surtout pour la vigne que j'appelle toute l'attention de l'Académie. A qui connaît le détail de la culture des vignobles les plus importants de la France, je demande quelle serait l'économie prodigieuse qui résulterait de la suppression du labour ou du travail à la main dans ces vignobles. Toutes les dépenses annuelles sacrifiées à cette culture représentent l'intérêt d'un capital énorme. Si, après six années de plantation, le sol était battu, légèrement salpêtre, ou môme, selon les localités, s'il était pavé ou dallé, la dépense exigée pour cette opération devant durer quarante, cinquante années, ne serait rien en comparaisoti de ces frais annuels de culture.
Dans le cas où, conmie j'en ai l'espoir, l'Académie
jugerait digne d'examen la question que je viens d*exposer devant elle, je serais très-reconnaissant si elle voulait bien exprimer le désir que l'auteur de cette lettre fût adjoint aux études et aux expériences qu'elle ferait faire; ce serait pour lui une précieuse récompense de longs et pénibles travaux, consacrés à Tamélioration de la condition humaine.
Agréez, Messieurs, l'assurance de ma haute considération.
-aAATJVWa-
Note C.
LEME A CHARLES DUVEYRIER