TROISIÈME OBSERVATION
Depuis cinquante ans, l'esprit humain a pris un grand essor ; il a secoué ses vieilles habitudes ; il a fait les plus généreux efforts pour s'affranchir des préjugés
auxquels il était soumis ; il s'est aperçu qu^à la sublime conception qui a servi de base à l'organisation sociale actuelle, plusieurs idées fausses s'étaient trouvées mêlées, amalgamées, et il a pris la ferme résolution de faire le départ de Terreur et de la vérité. Les faits constituant la croyance qui, depuis dix -huit cents ans, se transmettait de confiance, de génération en génération, ont été passés au creuset le plus sévère. Ne perdons pas de vue qu'au nombre de ces faits, les deux suivants jouaient un rôle très-important. L'un, que les premiers hommes avaient eu des signes de convention au moyen desquels ils avaient pu fixer leurs sensations, les comparer et les combiner de même que nous. L'autre, qu'ils s'étaient élevés à Tidée éminemment abstraite Diew, ou, si on le préfère, qu'ils avaient conçu la démonstration de l'existence de Dieu.
L'enthousiasme pour la recherche de la vérité est devenu, à cette époque, vraiment national chez les Anglais et les Français. Ces peuples ont fait l'un et l'autre des expéditions maritimes dispendieuses, ayant en grande partie pour objet l'apurement des principes servant de base à l'organisation sociale. Je veux parler des voyages de découvertes confiés à la direction de l'ingénieux Bougainville, du sage et intrépide Cook, et du malheureux La Peyrouse. Ces illustres navigateurs ont visité avec l'esprit le plus philosophique une grande quantité de peuplades diverses qui, jusqu'alors, nous avaient été totalement inconnues. Grâce à leurs recherches, à leurs observations et à leurs ingénieuses expériences, tous les états intermédiaires entre leis hommes les plus ignorants,
les plus bruts (tels qu'ont dû être nos premiers pères) et les peuples qui sont parvenus au plus haut degré de civilisation, nous sont parfaitement connus. Ces renseignements sont bien précieux, car nous pouvons maintenant baser sur des faits observés ce que, sans cela, nous n'aurions pu fonder que sur des conjectures et des raisonnements. Nous pouvons maintenant monter par une série non interrompue de faits observés, depuis les premiers hommes, qui ont nécessairement été les plus ignorants de tous, jusqu'aux Européens actuels qui, sous le rapport de la civilisation ainsi que sous celui des sciences, ont infiniment dépassé les peuples qui les ont précédés. Cook nous parle de peuplades ne reconnaissant point de chefs, n'ayant aucune idée religieuse, point de vêtements, aucune autre habitation que des cavernes ou des trous faits dans la terre, mangeant crus les aliments dont elles se nourrissent, étant anthropophages sans avoir besoin d'être excités par la vengeance, le goût de prédilection pour la chair humaine stimulant suffisamment leur cannibale appétit. Il nous parle d'autres peuplades un peu plus élevées sur l'échelle de la civilisait ion. Elles reconnaissent des chefs, elles ont quelques idées religieuses (constatées par des idoles révérées) , elles font cuire leurs aliments, elles se couvrent de peaux de bâtes, elles ont des habitations construites et une langue si peu étendue que la numération ne s'élève pas au delà de trois. L'anthropophagie y est considérablement diminuée; elle y est presque réduite au cas résultant d'homicides commis par ctTct de vengeance individuelle ou nationale. Enfin, il nous parle des peuples d'Otaïti, des îles Sandwich et
quoique le trop phîlinlhTOpe Cook ait été en partie muge pir les iaauUnt de SuKiwidi.
Ce (pâ Di'a ■vtoiri Erappi dans ks naôÊ rAdte de Cmlc» c'est : I* qa'O ho a ëté ûmpoeâUe de faire comprendre ■m don preitùèfcs daaees de peupbdes Tidée d'âne e nmqne, oo. si Tos préfère. ropmîoD de l'existence d'un Dien tont-ptàssant ; qa'D lai a été par conséqoent ioipoaible de leur laîre voir que rbomnte était d'une autre natnre que tes aolres aniinaai. cbo«e qu'il a Tait facilement coDccToir aux babitants cfOtaîti, des iles Sandnich et de celles des Amis : 3<> que ranaLomie n'aarait éprouvé aucun obstacle pour se liiiTer à la dissection da corps humain chez les deux premières classes de peuplades, et qu'elle aurait été impraticable chez la troisième.
QDATBtEllE OBS£ETATIO:«.
A différentes époques et dans différents pays, des enfants, par des malheurs quelconques, se sont trouvés sequ^rés de la société, liviés à eux-mêmes, obligés de pourvoir à tous leurs besoins par leur seule induslrie, et cela, avant d'avoir participé, par l'effet d'une éducation suffisamment soignée et prolongée, au trésor des connaissances acquises par les travaux successifs et cumulés de toutes les générations qui nous ont précédés. Plusieurs
de ces individus ont été pris après avoir enduré un isolement plus ou moins long. Nous avons des mémoires sur de pareils sauvages, entre autres sur un qui fut arrêté en Suède, sur un autre qu'on a saisi dans les forêts de la Lithuanie, sur une fille qui avait habité longtemps dans un état de séquestration absolu les bois de la Champagne. Enfin nous avons sous les yeux l'individu auquel on a donné le nom de Sauvage de l'Aveyron. Les observations faites sur ces sauvages prouvent que l'homme abandonné à lui-même. avant d'avoir été mis au courant des connaissances acquises, est très-peu supérieur en intelligence aux animaux les plus élevés après lui sur l'échelle d'crganisalion. Sa supériorité intellectuelle correspond précisément et uniquement k celle qui résulte directement de sa supériorité d'organisation. Le Sauvage de l'Aveyron me paraît avoir été, pendant tout le temps qu'a duré sa séquestration de la société, dans un état d'intelligence très- rapproché de celui dans lequel ont dû se trouver les premières générations de l'espèce humaine. I! a dû cependant jouir de quelque supériorité à leur égard, parce qu'une partie du développement de l'intelligence se Iransmet par voie de génération.
L'histoire du Sauvage de l'Aveyron, depuis ie moment qu'il a été pris et arraché à la vie isolée qu'il menait depuis son bas âge, et pour laquelle une longue habitude lui avait donné un grand attrait, mérite de fixer d'une manière particulière l'attention des personnes qui cultivent la science de l'homme et qui s'efforcent de hâter ses progrès. Cette histoire se divise naturellement en trois époques ,- la première comprend ce qui s'est
passé depuis quMI a été saisi par des paysans qui l'ont trouvé mangeant des légumes dans leur champ, jusqu'à son arrivée à Paris, oij le gouvernement l'a fait venir. La seconde se compose de la narration des soins donnés à. son éducation par l'abbé Sicard, à qui le gouvernement L confié. La férié des observations faites sur lui par M. Itard, médecin de l'établissement des sourds-muels, constitue la troisième.
Première époque.
Ceux qui ont capturé le Sauvage de l'Aveyron Pont conduit dans l'hôpital de quelque importance qui était le plus voisin. Les officiers de santé attachés k cet hôpital ont fait sur lui des observations qui, sans avoir beaucoup de profondeur, étaient très-judicieuses et fort exactes. Ils ont constaté son état d'ignorance absolue relativement h. nos connaissances acquises, son goût pour les aliments crus, végétaux ou animaux, son extrême répugnance pour ceux qui étaient cuits, sa résistance opiniâtre à toute tentative pour lui faire porter des vêtements, le désir qu'il témoignait de retourner dans les bois, les efforts qu'il faisait pour y parvenir, son évasion, la peine qu'on avait eue à. le reprendi'e, etc. D'après le compte très-sage qu'ils ont rendu au gouvernement de cet être extraordinaire, le ministre de l'intérieur l'a fait venir à Paris pour le placer sous les yeux des savants les plus distingués et leur procurer la facilité de l'observer à leur aise.
Seconde époque.
Lge de rAveyron, arrivé à Paris, a été remis DQains de l'abbé Sicard. C^t abbé, beaucoup l en théologie qu'en physiologie, beaucoup tnt dans ses principes religieux que dans ceux »ique, profondément convaincu que l'homme besoin des secours de l'éducation pour i connaJssance de l'existence de Dieu, ne s'est é d'observei le Sauvage de l'Aveyron, mais 5 d'en faire un moyen de démonstration publique de Justesse du ses idées théologico-physiologiques L'abbé d, se trouvant en lutte directe avec la vérité, a, î de raison, eu le dessous. L'élève, armé de son sîbie ignorance en fait de choses abstraites, a délié toutes les combinaisons de ce subtil mélaphysicien, i son grand regret, s'est vu forcé de renoncer aux allantes espérances qu'il avait conçues. Il est facile de 1 faire une idée du château en Espagne que la fantastique imaginaUon de l'instituteur des sourds-muets avait construit, à l'occasion du Sauvage de l'Aveyron, 11 comptait, après l'avoir bien apprivoisé, bien dressé, le faire figurer en séance publique. Là, il lui aurait fait raconter des anecdotes si touchantes, si déchirantes, sur les dan- ■ gers qu'il avait courus pendant sa vie solitaire au fond des forêts, qu'il aurait arraché des larmes de tout l'auditoire. Il lui aurait fait produire de si brillants élans d'âme vers l'Être suprême, qu'il aurait proclamé du fond de son cœur, que les spectateurs les plus incrédules
auraient été convertis. Rien de tout cela n'ayant pu se réaliser, ce premier instituteur de Victor (c'est le nom qu'on a donné au Sauvage de rAveyron) a déclaré l'élève né imbécile, il a cessé de s'en occuper et l'a relégué dans un coin obscur de l'établissement, comptant ainâ le consacrer à l'oubli total de la société et même des savants.
Troisième époque.
Le Sauvage de l'Aveyron était dans un état pitoyable quand l'abbé Sicard a renoncé à en tirer parti ; il avait été tant et si fort battu qu'il était couvert de plaies; il en avait, entre autres, une au ventre qui était fort dangereuse; elle provenait des coups de pied dans le ventre qu'il avait reçus, et dont plusieurs avaient porté sur la boucle d'une ceinture de cuir qu'on lui mettait pour l'empêcher de se débarrasser d'une houppelande dont on le couvrait malgré lui. Tel était le malheureux état dans lequel se trouvait Victor, quand il est passé des mains de l'abbé Sicard dans celles de M. Itard, médecin de l'établissement des sourds-muets. Les premiers soins de M. Itard eurent pour objet de guérir les blessures de Victor. Il s'occupa ensuite d'observer et d'éduquer ce . jeune homme. Ce physiologiste a constaté : 1" que Victor n'était point né imbécile, qu'il ne l'était pas même devenu après les mauvais traitements qu'il avait endurés, et qui auraient infailliblement produit cet effet s'il y avait eu faiblesse constitutive dans l'organe de la pensée; 2» que Victor n'était pas né sourd et qu'il ne l'était pas
devenu, qu'ainsi il n'existait pas sous ce rapport d'obstacles à ce qu'il apprît à parler; 3» il a également constaté que les organes de la parole étaient en bon état chez ce jeune honome, et il a poussé à cet égard la démonstration jusqu'à l'évidence, en lui faisant prononcer distinctement le nom de plusieurs aliments, entre autres du lait, qu'il aimait beaucoup. Enfin, il a très-clairement prouvé que les véritables, que les seuls obstacles qui s'opposaient aux progrès de Victor, provenaient de ce que son éducation avait été commencée trop tard ; que son larynx, que son organe élaborateur de la pensée étant restés longtemps dans l'inaction, avaient perdu la souplesse nécessaire pour être employés à la combinaison et à la prononciatian des signes de convention.
H. Itard a publié un mémoire dans lequel il a rendu compte des observations et des expériences qu'il a faites sur le Sauvage de l'Aveyron, ainsi que des procédés qu'il a employés pour faire fonctionner le mieux possible ses organes élaborateurs de la pensée et producteurs de la parole. Il a dit avec beaucoup de franchise les succès plus ou moins importants qu'il a obtenus. Ce mémoire a été rédigé avec beaucoup de clarté et de sagesse, et cependant il a fait peu de sensation, il a obtenu peu de succès. J'ai cherché pendant longtemps quelle pouvait être la cause de l'indifférence de l'École pour cette production scientifique utile. Je me suis enfin aperçu .que cette indifférence avait pour cause la trop grande réserve de l'auteur, qui, n'ayant point généralisé les faits qu'il avait observés, n'a pas fait sentir le parti qu'on pouvait en threr pour l'organisation de la physio-
logie en particulier, et même du système général de la science .
Résumé de r histoire du Sauvage de VAveyron et des faits démontrés par les observations précédentes.
L'homme est si enclin à systématiser, c*est-à-dire à coordonner les idées qu'il produit et les faits qu'il observe, il a un si vif désir de connaître la liaison qui existe entre lobjet qui l'occupe et l'ensemble des choses, qu'une idée, qu'un fait isolé (quelque intéressant qu'il soit) est très-froidement accueilli s'il n'est pas généralisé, en cas que son essence soit la particularité. Je terminerai donc cet article en coordonnant les faits observés sur le Sauvage de TAveyron avec ceux énoncés dans les observations précédentes.
Avant les observations faites sur le Sauvage de l'Aveyron, plusieurs hommes instruits et d'un esprit solide n'étaient pas encore convaincus de la nécessité des signes de convention pour former et combiner les idées de quelque importance, ni de Timpossibilité de s'élever à la conception d'une cause unique sans le secours de ces signes; mais depuis les observations faites sur lui, il n'y a plus à cet égard d'incrédules que ceux qui sont intéressés par esprit de corps (comme l'abbé Sicard) à soutenir des principes théologiques arriérés, et à maintenir la croyance que l'idée de l'existence de Dieu est chez nous une idée innée. Les observations faites sur le Sauvage de l'Aveyron ont été les plus probantes qui puissent exister, puisqu'il a été d'abord soumis à des expériences
ayant pour objet de prouver que l'idée d'une cause unique n'était pas une idée acquise (expériences qui n'ont eu aucun succès), et qu'il a été ensuite mis en expérience avec des intentions tout à fait opposées, avec celles de prouver que nous n'étions susceptibles de combiner aucune idée de quelque importance, ni de nous élever à une grande hauteur d'abstraction sans le secours des signes de convention, expériences qui ont complètement réussi.
Pour la vingtième fois, je le répète, et je ne crois pas l'avoir dit trop souvent, tant il me paraît important de fixer l'attenlion du lecteur sur cet objet : depuis les expériences faites sur le Sauvage de l'Aveyron, la démonstration de la nécessité des signes de convention pour former et combiner des idées de quelque importance est complète. Ainsi, il est certain que les premiers hommeâ ont été les plus ignorants de tous, et ceux dont les combinaisons ont été les plus bornées»
Sans plus long préambule, établissons la série des différentes nuances observées dans le développement de l'intelligence humaine.
PJEUBMIER TERME.
Les premiers hommes n'ont eu d'autre supériorité d'intelligence sur les autres animaux que celle qui résultait directement de leur supériorité d'organisation ; leur mémoire n'était guère plus étendue que celle du castor ou de l'éléphant. Ce fait doit être classé au
nombre des faits observés, parce qu'il a été observé et bien observé dans le Sauvage de TAveyron.