‹ Science de l'hommeChapitre 45 sur 84 · L.nii'.ue d<'s peuples qui l'ont précédé et de ceux qui · texte numérisé non relu

L.nii'.ue d<'s peuples qui l'ont précédé et de ceux qui

■«Mt .Nuivi.

{ [\c ivllexion piquante se présente certainement dans

, mvunrnt à l'esprit du lecteur : c'est que la grande

•. I»ul.iliun que les Romains ont acquise et dont ils jouis-

yi\[ iMicore aujourd'hui dans TÉcole, est fondée sur ce

qu'ils ont fait peudast les cinq cents années qu'ils ont vécu sous le régime républicain; tandis que c'est sous le régime impérial qu'ils ont fait des pas en avant de ceux des Grecs ; ces pas ou progrès ont été l'établissement du théisme et la fondation du droit civil. Ces deux progrès étaient bien importants, car il était impossible de fonder sur le polythéisme, religion qui n'avait pas le caractère unitaire, une société politique nombreuse, composée de peuples ayant des langues et des coutumes différentes, et obtenant de leurs sols des produits qui n'étaient pas les mêmes. Les Grecs, qui étaient polythéistes, ont beau avoir été grandis par leurs historiens, ils n'étaient cependant qu'une population peu nombreuse, parlant tous la même langue, et habitant un pays d'une très-petite population ; tandis que les Européens modernes, qui sont réunis en société politique, sont très-nombreux, habitent un vaste pays, parlent dix langues différentes, et usent, suivant la latitude qu'ils habitent, de nourritures très-variées. Il n'y avait en Grèce que très-peu d'hommes libres. Dans TEurope moderne, cent cinquante millions d'hommes jouissent de leurs droits civils; c'est l'institution du droit civil, inconnue aux Grecs, qui a amené cet heureux changement.

Les deux choses qui me restent pour le moment à dire sur les Romains ne concernent pas d'une manière très-directe les progrès de l'esprit humain, elles ne sont donc pas du premier degré d'importance ; mais le lecteur les trouvera, je crois, fort intéressantes, parce qu'elles sont relatives aux événements du jour, qu'elles ont un

- ^-inds Q^'cncmcnts qui se pa>liO <;st rcsquisse d'une compa-

...tiiis -.'t les Anglais, sous le rapport ;s .h?ux peuples h la domination ^>t Tcsquissc d'une autre compa-

.. .l'.u ontro la crise dans laquelle Tespocc ■MM't' sous les premiers empereurs, et a*.!i'? nous sommes engagés.

. ...wMJ.N E.MRE LES UOMAINS ET LES ANGLAIS.

•.iL\ pas établir cette comparaison d'une

Lirecte ; mon intention est seulement de con-

-iiuilitude, jusqu à un certain point et sous un

.. . tpport, des relations que les Romains ont eues

. ^ (irecs et de celles que les Anglais ont entrepris

.i.^iir i\ec les peuples du continent de l'Europe.

;.'tn*\ située au centre de la grande Grèce, était

.■ •lonie grecque, ou au moins elle était entourée de

..»,Mi."N qui avaient été envoyées par les Grecs. Ses

^..^;aieurs, Homulus, Numa, et peut-être d'autres dont

•> Mv»iMs no nous sont point parvenus, ont donné à la

.ojuiiation élémentaire de la nation romaine une consti-

u.ti>n rvulicalement différente de celle de tous les autres

:rupli*^ grecs. Ils ont donné à cette constitution des

:\or> religieuses et politiques essentiellement différentes.

Lr pi»l y théisme était bien la religion commune aux

iirec^ et aux Romains, mais il y avait cette différence

,|ur les t<Mnples de Delphes et d'Olympie étaient pour

les Grecs, de quelque nation particulière qu'ils Tussent, les plus respectés, tandis que pour les Romains, les dieux lares étaient les premitîres divinités. La confiance que les Grecs avaient dans les oracles de Delphes et de Jupiter olympien donnait le moyen aux prêtres attachés au culte de ces temples, de rappeler chacun des membres de cette société politique aux intérêts généraux, de fixer leur attention sur ces intérêts généraux, de les rendre prépondérants sur le sentiment de patriotisme national. Si les Romains avaient eu pour objet de premier respect religieux un tomple commun à eux et k leurs voisins Sabins, Volsques, Véiens, etc., ces différents peuples se seraient trouvés former une confédération dans la grande Grèce, comme les Grecs dans l'ancienne Grèce ; mais l'attachement de prédilection qu'on leur avait inspiré pour leurs dieux lares enflammait leur patriotisme et éteignait en eux tout sentiment d'intérêt commun avec leurs voisins.

L'institution religieuse, sous quelque aspect qu'on l'envisage, est la principale institution politique. Sous son rapport passif, c'est la croyance. Eh bien, des peuples qui sont voisins et qui ont des croyances différentes sont presque nécessairement en guerre sous le rapport actif, qui est l'interprétation des volontés divines par les prêtres. Quand des nations voisines n'ont pas des prêtres formant un même corps sacerdotal, les prêtres de chacune d'elles embrassent les intérêts de chacune d'elles, et, n'ayant pas d'intérêts plus généraux, ne s'opposent point à une ambition qu'ils partagent.

Les Romains, par reffet de l'exaltation de leur pa-

^ {jamnus b. dotninGr tous leurs voisins,

,L<: j-i l'ai dit, n'aurait pas eu lieu s'ilâ

: I ^ par un lien religieux. Il sera facile

a .;(>cn:cvoir le trait de ressemblance entre

; lies Romains et celle des Anglais.

u> i'origiiie de la Société européenne jusqu'à

- 1 .1.- -le la révolution de Luther, les Anglais ont iHé

. .;i [wupk-s du continent par un lien religieui;

.^aca nJiu' ambition nationale s'esl-elle renfermée, jusqu'à

oMU: >.poquu, dans de certaines bornes; mais h l'époque

i^ U nivolution de Luther, leur politique a complètement

^itéagiè, ils ont tout k fait brisé les liens religieux qui

les uiûssaient aux peuples du continent. La religion

qu'ils ont adoptée est une religion nationale, elle n'existe

■HW chez eux, elle est la religion anglicane. De ce

muurent, ils ont conçu ie projet de subalterniser à leur

(IgMil la masse entière de la population européenne, et

Us Uniront par y parvenir, si les Européens ne les for-

lul pas de se rattacher à eux par une institution gé-

Irftlc commune.

Cdci n'est qu'un aperçu que je ne pousserai pas plui loin pour le moment ; je reviendrai sur ce sujet quand je parlerai des modernes. Je passe à l'esquisse t|ui! j'ai annoncée, d'une comparaison entre la crise po- IUi(|uo dans laquelle nous nous trouvons engagés, et enllo dans laquelle les Romains ont été plongés lors de la chuta de la république.

L'idée d'une loi générale régissant l'univers est & celle de plusieurs lois particulières réglant les phénomènes des diverses branches de la physique, comme

celle d*un seul Dieu à celle du polythéisme. Il y avait mille ans environ que le polythéisme était établi quand les Romains, qui l'avaient adopté en se l'appropriant au moyen de quelques modifications, se sont trouvés plongés dans la crise politique la plus forte dont Thistoire fasse mention, à Toccasion du passage de Tidée de plusieurs dieux à celle d'un seul. C'est ce changement dans l'idée générale qui a été la grande cause du désordre épouvantable dans lequel le vaste empire des Romains s'est trouvé, pendant plusieurs siècles, état de désordre qu'on n'a jusqu'à présent attribué qu'à des causes secondaires. Je ne puis, à cette occasion, m'empécher de remarquer que bien peu de personnes sont en état de raisonner sur les grands faits ; que beaucoup de personnes doivent aimer la lecture de l'ouvrage qui a pour titre : Les grands évéfiements par les petites causes, et que cependant cet ouvrage n'a été, n'a pu être que le développement d'une conception essentiellement vicieuse, puisque tout effet est nécessairement proportionné à sa cause ; ce dont il résulte^ pour en faire l'application au cas présent, que le plus grand désordre dans lequel la société se soit trouvée, depuis qu'elle js'est élevée à une certaine hauteur de civilisation, a nécessairement été occasionné par la plus grande cause morale qui puisse agir sur des hommes éclairés. Or cette cajuse est évidenmient le changement de l'idée la plus importante de toutes, de celle qui est la plus générale, et qui, par conséquent, sert de lien à toutes les autres. En un mot, le passage du polythéisme au théisme a dû occasionner la plus grande crise dans laquelle l'espèce humaine se soit trouvée.

Je vais parler maintenant de Tétat de crise dans lequel nous nous trouvons, et je dis que cette crise (qui est extrêmement violente, puisque toute l'Europe est en guerre et que les armées se composent aujourd'hui, en comprenant les combattants des deux côtés, de plusieurs millions d'hommes) est nécessairement déterminée par la plus grande cause qui puisse agir. Or la cause qui peut agir le plus fortement sur la société est un changement, un perfectionnement dans l'idée, dans la croyance générale. C'est effectivement celle qui agit ; c'est , pour la classe instruite, le passage de plusieurs lois particulières , réglant les phénomènes des diverses branches de la physique, à celle d'une seule et unique loi les réglant tous. Il est piquant d'observer, d'une part, qu'il y a maintenant mille ans que les savants arabes, sous le calife Almamoun, ont fondé les sciences d'observation, et qu'ils ont, par conséquent, conçu des lois particulières régissant les phénomènes des différentes branches de la physique, et que c'est précisément ce même temps qui s'est écoulé entre Tépoque à laquelle le polythéisme était enseigné par les prêtres égyptiens à leurs initiés, et celle où la masse entière de la population passa à la croyance de l'existence d'une seule cause. Je me sers de l'expression came, et non de celle Dieu , parce qu'elle me conduit naturellement à une explication importante, ce que l'autre expression n'avait pas fait.

La croyance à une seule cause a été fondée, bien solidement fondée par Socrate ; mais cette croyance était susceptible d'un perfectionnement que l'esprit hu-

main n*a, comme on voit , obtenu qu'après des travaux qui ont duré des siècles. Il y avait deux manières de concevoir cette idée : une seule cause. Dans l'une, c'était l'imagination qui jouait le rôle capital; dans l'autre, c'était l'observation et le jugement. L'esprit himiain a nécessairement commencé par imprimer à l'idée une seule cause, le cachet de l'imagination ; car l'imagination est une faculté qui s'est développée, dans l'espèce comme dans l'individu, avant celle du raisonnement. J'ai dit plus haut que le développement de l'intelligence générale avait suivi la même marche que celui de l'intelligence individuelle, et cette observation ne doit pas être perdue de vue, puisqu'elle tend à éclairer la question qui nous occupe. Un enfant qui se heurte contre une pierre se fâche contre elle, il lui dit : Méchante pierre ! Sa vive imagination lui adresse des reproches ; il la regarde comme un être animé. A cet âge, il y a surabondance de vie, on est porté à la considérer comme abondamment répandue dans la nature. Enfin, et sans pousser la comparaison plus loin, il est tout naturel que les hommes aient commencé par animer la cause de tous les effets produits dans l'univers ; il est également naturel qu'ils envisagent aujourd'hui cette cause comme étant une loi , et cela par un grand nombre de raisons dont je vais énumérer les plus importantes.

1° La croyance à un Dieu ne fait que reculer la difficulté, car cette croyance ne dispense pas de l'étude de la nature, puisqu'elle n'éclaire aucunement l'esprit sur les lois auxquelles l'univers est assujetti.

2"* La croyance à un Dieu, sans la croyance à la

révélation, ne serait d'aucune utilité, comme Ta fort bien prouvé le chancelier d'Aguesseau, puisque cette croyance ne donne par elle-même aucune règle de conduite. Or la croyance à la révélation a dû être altérée dès le moment que les connaissances acquises se trouvèrent en avant de celles des hommes qui parlaient au nom de Dieu, et que les erreurs contenues dans les écritures réputées divines ont été mises en évidence.

3* Le bon sens est choqué de la quantité de contradictions qui se trouvent dans le système théologique. Dieu est présenté comme tout-puissant ; on dit qu'il a eu en créant l'homme Tintention de le rendre heureux, et il n'en vient point à bout. Dieu est parfait, dit-on, et, la page d'après, on parle de sa colère contre l'homme. Dieu est d'une prévoyance sans bornes, et cependant l'homme jouit du libre arbitre. L'homme doit être puni de ce qu'il fait do mal et récompensé de ce qu'il fait de bien. Ces récompenses et ces châtiments n'ayant lieu que dans une autre vie, les bons ne sont point encouragés ni les mauvais contenus par l'exemple. Quand on réfléchit sur le système théologique, on ne peut s'empêcher, d'une part, d'admirer cette conception pour l'époque où elle a été produite; d'autre part, d'être frappé de la distance énorme à laquelle elle se trouve de l'état actuel des lumières, et, par conséquent, de la nécessité de la perfectionner, surtout sous ce rapport : produire la démonstration physiologique que celui qui cherche son bonheur dans une direction qu'il sait être nuisible à la Société^ est toujours puni par un effet inévitable des lois de r organisation.

Revenons maintenant à la comparaison principale. Je veux parler de celle entre la crise dans laquelle Tesprit humain s'est trouvé lors de rétablissement du théisme, et celle dans laquelle il est engagé dans ce moment.

Gcéron, un des plus grands politiques de cette époque, a dit dans son ouvrage Sur la nature des Dieux :

c Ego vero eas defendam semperque defendi, nec me i ex ea opinione quam a majoribus accepi de cuitu

• deorum immortalium , alius unquam oratio aut docti

• aut indocti movebit. Scd cum de religione agitur, » T. Cornucanium, P. Scipionem, P. Scœvolam, ponti- 9 fices maximes, non Zenonem, aut Elianthem, aut » Chrysippum sequor, habeoque 0. Lelium augurem, 9 eumdem sapientem quem potiùs audiam de religione,

• dicentem in illa oratione nobili, quam quemquam prin- » cipem stoïcorum. Cùmque omnis populi Romani reli- » gio in sacra et in auspicia divisa sit, tertium adjunc- » tum sit, si quid praedictionis causa exportentis et » monstris Sybillse interprètes aruspicesve monuerant. . Harum ego religionum nullam unquam contemnendam » putavi, mihique ita persuasi Romulum auspiciis, Nu-

• mam sacris conslîtutis fundamenta jecisse nostrœ ci-

• vitatis quse unquam profecto sine summa placatione t deorum inmiortalium tanta esse potuisset (1). •

(1) De rifitura deorum, — Panckoucke, 4830, Bibliothèque Latine- Française. (Traduction de Matter.) — « Je la défendrai toujours, je l'ai toujours défendue, et jamais discours, ni de savant ni d'ignorant, ne me fera écarter de la doctrine que j'ai reçue de nos pères sur le culte

Cicéron aurait dû s'apercevoir que le polythéismeétait usé; que cette croyance, qui était très en arrière de rétat des lumières, était devenue tellement ridicule, que lui-même disait souvent qu'il ne concevait pas comment deux augures pouvaient se regarder sans rire; qu'on ne pouvait rendre la vigueur à cette religion, et qu'elle serait inévitablement remplacée par une autre plus proportionnée à l'état des lumières.

Aujourd'hui beaucoup de personnes très-instruites et très-capables commettent la même faute que Cicéron ; elles voudraient rendre à une religion usée sa vigueur ; comme lui, elles font des plaisanteries sur le paradis , l'enfer, la maternité de la Vierge, le paradis terrestre, l'infaillibilité du pape, de même qu'il en faisait sur les aruspices, et, comme lui, elles voudraient que ces idées, qui sont l'objet de leurs plaisanteries, fussent respectées.

Une comparaison secondaire découle de celle que nous venons d'établir. Cicéron ne croyait pas à la pos-

des dieux. Quand il s'agit de religion, je suis Cornucanius , Scipion, ScéYola, les grands prêtres, et non pas Zenon , Cléanthe ou Chrysippe, et j*ai devant moi Lélius Taugure, Tun de nos hommes les plus sages, que, sur ce sujet, j'aime mieux écouter (dans son célèbre discours) que le plus grand des stoïciens. Et puisque toute la religion du peuple romain se distingue en sacriGces et en auspices, pratiques auxquelles se joignent, à l'occasion de quelque phénomène extraordinaire ou de quelque prodige, les avertissements des interprètes de la Sybille, ou les aruspices, j'ai toujours cru qu'il fallait respecter chacun de ces points de notre religion , et je me suis persuadé que Romulus, en instituant les auspices, et Numa en établissant les sacrifices, ont jeté les fondements de notre république, qui jamais ne se fût élevée, si elle ne s*était rendu les dieux favorables par ses hommages. »

sibilité de l'établissement d'un nouveau système religieux; beaucoup de personnes aujourd'hui regardent comme impossible un nouveau système de croyance. Une religion bien supérieure par sa morale au polythéisme s'est néanmoins établie peu de temps après les assurances données par Cicéron et par une multitude d'autres penseurs de cette époque. On peut avec confiance dire de même aujourd'hui, qu'un système de croyance dont la morale sera très-supérieure à celle du christianisme, s'établira nécessairement avant peu de temps, et que le seul moyen pour nous de sortir du bourbier est d'aller en avant : tout pas rétrograde ne peut nous être utile, heureusement il nous est impossible.

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