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Sans doute, c’est une plaisanterie, et même une assez sale plaisanterie, que cette idée de Voltaire, je crois : le destin des empires dépend d’une bonne ou mauvaise selle ; mais si c’est une critique de la politique, c'est bien plus encore une critique de la science de l’homme, qui ignore et n’enseigne pas l'importance capitale, et par conséquent religieuse, sainte, morale, sociale, politique, de la fonction harmonique, équilibrée, du grand tube alimentaire.
C’est selon l’état de cette fonction, selon la manière dont le moi absorbe, s’assimile et excrète, en un mot se nourrit du non-moi, que les sentiments sont bons ou mauvais, et qu’en conséquence, l'être raisonne ou agit bien ou mal.
$ 2. Revenons aux sens actifs et passifs.
Vous faites la distinction entre voir et regarder, vous avez bien raison; mais votre distinction est presque uniquement verbale; vous signalez une différence, mais vous indiquez à peine en quoi elle consiste. Or vous savez qu’on à bien voulu, et je crois que vous-même avez bien voulu me faire une assez ridicule réputation, à propos de la fameuse théorie du regard; je me sens
ET
donc obligé de vous donner encore, sur ce point, de nouveaux motifs d’hilarité.
Quand je vois et que je suis regardé, j éprouve deux sensations, l’une active et l’autre passive; mais j'en éprouve encore une troisième qui est le fruit de la communion des deux autres; réciproquement, ceux qui votent que je les regarde éprouvent aussi une triple sensation. Des deux côtés, cette sensation est morale, intellectuelle et physique; elle fait éprouver des sentiments, elle force à combiner des idées, elle commande des actes.
Si je vois que le milieu qui me regarde, m'aime, me comprend, veut agir comme moi, le regard de mon non-moi, qui me le dit, me transfigure : je suis tout autre que je ne serais à la suite d’un regard hostile. Réciproquement pour ceux que je regarde et qui me voient. ;
Je crois donc qu'au moyen du regard, il y a une émanation, une émission, une excrétion de l'être, qui est absorbée par celui qui voit qu’il est ainsi regardé, et que si ce dernier regarde à son tour, il renvoie son émission propre, son excrétion personnelle, après digestion de celle que lui a envoyée le premier. Si cette excrétion est : bravo ! vivat! hurrah ! il y a exaltation de vie des deux côtés.
Je pousse cette idée extraordinairement loin : je l’applique même au regard qui se porte sur un être qui ne voit pas, qui n’a pas d’yeux, qui est inanimé, mais qui me renvoie pourtant une partie de son être, non pas puisque je le regarde, mais puisque je le vois.
Les ruines de Thèbes et les pyramides, prétend-on,
= ot
ne m'ont pas vu, ne m'ont pas regardé (je crois qu’on se trompe) ; toujours est-il que je les ai vues, que je les ai aspirées ainsi en moi, et qu’elles m'ont fait, je crois, grandir de quelques coudées, et qu’elles ont accru ma foi dans ma filiation du passé, danS ma paternité de l’avenir, dans ma vie éternelle.
Oui, j'aspire Dieu qui est dans le monde, et je l’unis à ce qui est de LUI en moi; je l’aspire par le regard et il entre en moi par la vue; c’est en partie par cette communication génératrice que je vis; et je rends au monde ce sentiment, en vous l’exprimant comme je le fais en ce moment, ce sentiment qui est ma foi religieuse et qui est aussi ma croyance physiologique sur la vision, active et passive, sur le regard et sur la vue.
Mais il est impossible que j'en dise autant pour l’ouïe ; il faut absolument que je conjugue la voix et l’ouie, pour avoir le sens passif du son entendu et le sens actif du son produit par l’homme. Votre distinction entre entendre et écouter n’est pas de même ordre que celle entre voir et regarder. Dans le premier cas, le moi est toujours passif à l'égard du non-moi ; que le moi écoute ou entende, le non-moi ne l'écoute ou ne l'entend que s’il parle, s’il chante, s’il crie; au contraire, si le moi voit et regarde, il peut être vu et regardé voyant ou regardant ; tandis que le moi entendant ou écoutant ne fait pas de bruit, de son, et par conséquent ne saurait être entendu ou écouté par le non-moi. N'y aurait-il donc pas des sens éminemment passifs comme l'ouie, d’autres éminemment actifs comme la voix, d’autres enfin mixtes, actifs et passifs comme la vision
et même comme le toucher, mais non encore comme le goût, qui est éminemment passif, mais non comme le sens de la motilité, qui est spécialement actif, ni comme le sens génératif, actif chez l’homme, passif chez la femme?
Ce n’est pas tout: j'ai osé dire qu'il y avait un sens digestif, commun à tous les appareils, organes, tissus, circulations, un sens de communion par excellence du moi et du non-moi, prenant, élaborant et rendant. Ce sens est répandu partout et n’a de siége nulle part ; mais son signe le plus frappant, le plus apparent, est le phénomène de la nutrition, et, par conséquent, son appareil matériel principal est le tube alimentaire.
Remarquez que, d’après ce qui est admis de l’universalité du sens du toucher, ou plutôt du sens d’être touche, il ne serait pas possible de faire objection au sens du digérer, sous prétexte de son universalité et de la présence partout d'agents d'absorption, d’assimilation et d’excrétion. De même qu’il y a partout des ramifications nerveuses qui transmettent la sensation d’être touché, j'affirme que partout le phénomène de la digestion s'opère dans le renouvellement de tous les solides et liquides constituant l’être ; que tous prennent, s’assimilent et rendent; qu’ils sont tous, en réalité, des appareils digestifs; que leurs moindres molécules infinitésimales sont elles-mêmes des appareils semblables ; qu’enfin le fait de la digestion est le plus général, le plus universel et en même temps le plus compréhensif et le plus compréhensible que l’on puisse constater dans le corps humain.
Je dis exprès le corps humain, parce que vous devez bien voir, et je tiens à montrer que je ne fais pas ici de la psychologie, mais bien plutôt de la physiologie anatomique, sauf à revenir sur l’homme considéré comme esprit. Mais là encore, je vous en préviens, vous me verrez traiter spécialement et mettre au plus haut rang la digestion intellectuelle, c’est-à-dire l’acquisition de l'idée, son assimilation génératrice de vie intellectuelle, et enfin l'émission, l’excrétion du produit, pour aller illuminer l'esprit du non-moi.
Seulement, à l'inverse de la digestion matérielle, l'absorption intellectuelle est rude, pénible, souvent nauséabonde ; l'esprit rencontre bien des ronces, bien des épines, bien des chardons, bien du fumier, dans ce qu’il absorbe pour le digérer ; mais, par compensation, l'émission, l’excrétion est souvent pleine de charmes, embaumée de parfums et brillante de lumière.
S à. Je vous fatigue exprès, cher Docteur, par ce mot d'eæcrétion, non pas que je tienne à vous traiter comme le prophète Ezéchiel, qui amusait tant Voltaire ; mais je désire que vous cherchiez un peu vous-même pourquoi un homme bien élevé, comme vous pensez que je le suis, affecte de se servir de termes d’apothicaires.
Molière nous les a cependant assez souvent mis sur la scène, dans le but de critiquer la médecine, pour que je puisse me permettre d’en faire autant dans le même but. Mais Molière n’avait pas l'intention de poser les bases d’une médecine, d’une physiologie et d’une
anatomie nouvelles, tandis que j'ai cette audacieuse prétention.
Voici donc le motif de ma persistance :
Vous êtes panthéiste et votre croyance n’est pas le panthéisme confus de Spinosa : vous avez foi dans votre propre eæislence, aussi bien que dans celle du milieu qui vous environne, et vous sentez ces deux vies, la vôtre et la sienne, unies en Dieu, qui vit en tous deux de sa vie universelle. |
Vous ne confondez pas ces deux existences unies, mais définies, et vous ne les confondez pas non plus avec l’être infini qui les comprend l’une et l’autre.
De même, vous distinguez dans toute existence imparfaite, l'ignorance de la science, la faiblesse de la force, le mal du bien, et vous croyez au progrès de l’ignorant par et vers le savant, du faible par et vers le fort, du mauvais par et vers le bon.
Mais ce dont vous ne paraissez pas avoir suffisamment conscience, c'est que, eussiez-vous en vous toute la science et la force humaines, votre loi morale, religieuse, serait toujours d'aimer votre prochain comme vous-même ; et que si vous étiez extrêmement savant et très-peu fort, votre devoir moral et votre intérêt moral seraient d’aimer la force en autrui, à l’égal de votre propre science ; enfin que si, par abstraction, vous vous supposiez esprit pur, Dieu vous dirait encore d’aimer la Chair, sa Sainte Chair, à l'égal de vous-même, fussiezvous le Saint-Esprit.
Le dualisme entre l'esprit et la chair n'est pas du out du même ordre que celui entre le bien et le mal.
On l’a cru si longtemps que vous le croyez encore. Mais comme cette, croyance n’a de sens que si l’on admet le diable et l'enfer avec son éternité, et que vous mavez pas cette croyance ; comme vous croyez, au contraire, au progrès indéfini du fini vers l'infini, de l’imparfait vers le parfait, vous ne pouvez concevoir ce progrès du mal relatif vers le bien absolu, que comme le fruit de la communion amoureuse, par égalité, du moi et du non-moi, de l'esprit et de la chair, des deux formes génératrices, mâle et femelle, de toute vie.
* Or, de même que je vous ai dit: vous n'aimez pas le cervelet, je vous dis, en général : vous n'aimez pas la forme physique de l’être, vous l'asservissez à la forme intellectuelle.
Et alors, par exagtration, je m’efforce de vous la présenter dans les termes les plus répugnants pour les préjugés actuels. Ainsi, jadis les premiers chrétiens se plaisaient à dire aux maîtres d’esclaves, qu’ils voulaient convertir, celte parole répugnante pour ces maitres d'hommes : tous les hommes sont frères !
Eh bien, oui, cher Docteur, l'organe de la génération et ses appendices excréleurs sont les frères du cerveau et de ses appendices excréteurs ; de même, l'æsophage n’est pas plus noble que l'anus; les poumons que la vessie ; les aliments ingurgités que ceux qui sont normalement expulsés ; les cheveux que les poils ; Minerve que Vénus ; Apollon qu'Hereule ; le père Félix, faiseur de discours spirituels, que tel ou tel faiseur de chemins de fer,
Je ne vous présente pas plus toutes les émissions
matérielles comme bonnes, que vous ne me donnerez comme agréables telles et telles émissions intellectuelles de cerveaux dévoyés, incontinents, indigestes, épuisés. Distinguons la santé de la maladie. Mais je prétends que si vous examinez avec moi, impartialement, ce merveilleux phénomène de NUTRITION qui s'opère dans l’homme, simplement par la respiration, rien de ce que je vous ai dit sur les déjections diverses, que le sang modifié produira et répandra sur tous les points de l'être (jusques et y compris la transpiration, ou l'urine, ou la jaunisse, ou la diarrhée, causées par les qualités de l'air aspiré), rien de tout cela, dis-je, ne vous paraitra honteux ou ridicule, mais, au contraire, sublime et divin.
Il importe donc au plus haut point que le physiologiste n’englobe pas dans la réprobation vulgaire qui frappe les matières fécales, la morve, la sueur et le crachat, toutes les déjections analogues opérées par la nutrition dans le corps entier, et que, de conséquence en conséquence, il ne repousse pas comme sale et dégoûtant, comme honteux, le sperme même qui lui a donné l'être,
Heureusement la théorie des animalcules spermatiques à fait des progrès. Je dis heureusement, parce que plus on s’habituera à voir partout des animalcules, et moins le préjugé contre les facultés animales fera de ravages dans les esprits. L'homme tout entier paraîtra lui-même animal, mais animal très-perfectionné, trèssupérieur aux autres espèces, non-seulement par l'esprit, mais par les sens, et surtout par l'harmonie
très-supérieure de cet esprit supérieur avec ces sens supérieurs.
Supposez qu'on vous pose ce problème : Des aliments solides, liquides et gazeux étant donnés à l'être organisé homme, pour entretenimet renouvelertsa vie, comment cette magnifique opération de nutrition s’opère-telle de manière : 1° à extraire de ces aliments tout ce qui est utile à la vie ; 2° à assimiler au corps cet extrait ; 9° à expulser non-seulement ce que ces aliments renferment d’inutile, mais tout ce que remplace, dans le corps, la portion assimilable et assimilée ?
Je ne sais vraiment pas comment une partie de cette opération pourrait vous paraître noble et l’autre ignoble, ni pourquoi celle-ci serait inférieure à celle-là, et je dis, en outre, que ce phénomène de nutrition matérielle est tout aussi élevé, merveilleux, divin, que le phénomène le plus distingué de nutrition rationnelle,
Supposez, en effet, que je nourrisse mon esprit de mathématiques : combien d’affreuses additions, soustractions, multiplications, divisions, je serai obligé d’avaler, de digérer, de rendre sur mon papier, avant de m'être assimilé l’arithmétique ! Veuillez me dire si, pour un vrai mathématicien, ces déjections de mon esprit ne seraient pas fort déplaisantes à examiner; il pourrait être enchanté que je me fusse nourri d’arithmétique et que mon esprit en ait profité; mais quant à mes travaux, il dirait: « Franchement ils sont bons à mettre au cabinet. » Ce sera bien pis encore si les mathématiques sont contraires à mon esprit. Hélas! celui-ci ne se les as-
similant pas, les digèrera fort mal et les rejettera sous
une forme plus désagréable encore, plus repoussante, plus nauséabonde ; ce sera une véritable diarrhée intellectuelle.
Vous n'aimez pas ces métaphores prises alternativement dans la nutrition matérielle et dans la nutrition intellectuelle, mais je les reproduis sans me lasser et en vous lassant, parce que je crois que la chose en vaut la peine.
Tant que l'esprit ne vous dégoûtera pas autant que la chair, dans plusieurs de ses fonctions principales, vous ne serez pas en disposition suffisamment religieuse pour concourir au progrès physique, matériel, industriel de l’homme et de la société. Il y aura toujours dans cette face de l'être des traits qui vous blesseront, tandis que n'étant repoussé par aucun des traits de l’autre face, vous aurez pour celle-ci une préférence inique.
Qu'aurais-je gagné si je vous faisais convenir que la matière composant le cerveau et la tête entière est noble? Vous ajouteriez qu’elle est noble, parce qu’elle est le siége de l'intelligence, et même, selon vous, de la moralité. Vous savez pourtant fort bien que cette matière organisée ne diffère pas, d’ailleurs, de la matière du reste du corps, et que la tête renferme des glandes, des muqueuses, aussi peu ragoûtantes que les plus dégoûlantes. Vous savez aussi qu'aucune partie de cet appareil n’est dispensée d’obéir à la double exigence de la nutrition : prendre et rendre. Mais vous n’aimez pas à reconnaître que ces deux exigences sont également nécessaires, indispensables, bonnes ; qu’elles ne sont pas,’ l’une par rapport à l’autre, ce que le bien est au mal;
qu’elles constituent toutes deux le phénomène vital ; enfin qu’elles sont, l’une par rapport à l’autre, ce que le mâle est à la femelle, c’est-à-dire qu’elles sont les deux agents générateurs du renouvellement de l'être.
Je le répète, toute votre science est entachée de ce terrible privilége que vous attribuez à l'esprit, et de la préférence que vous avez pour cette face de la vie; de sorte que les fonctions matérielles les plus repoussantes, les plus dégoûtantes, lorsque vous les supposez employées à digérer des syllogismes, vous paraissent respectables, tandis que vous les méprisez quand elles digèrent le pain du bon Dieu.
C’est là ce qui me désole en vous, cher Docteur; à la vérité, j'éprouve le même déplaisir, quant à l'humanité tout entière, au xix° siècle, car elle est malheureusement, aujourd'hui, semblable à vous, c’est-à-dire bien différente de ce qu’elle sera, grâce à Saint-Simon, au xxe siècle, el per omnia sœcula sæculorum.
Non-seulement il est providentiel, nécessaire et utile qu’il y ait parmi les humains des hommes et des femmes aimant spécialement le corps, la matière, la chair, l'industrie, d’une façon privilégiée, absolue même ; comme il y en a qui préfèrent d’une façon absolue l’esprit, le calcul, le raisonnement, l'intelligence, la science ; mais encore il est évident que l'être humain, considéré par rapport à la nature, et en général les corps organisés comparés aux corps bruts, répondent à ce dualisme providentiel. Par conséquent, si l’homme est signalé comme préférant l'esprit au corps, c’est à la condi-
tion que l’on reconnaîtra que la nature dite inorganisée "1
préfère le corps à l'esprit. Et comme la physiologie est la science des êtres organisés et des êtres dits inorganisés, et qu’elle est placée au point de vue de leur union qui constitue la vie universelle, la physiologie doit considérer avec un égal amour l’homme et son milieu ; elle ne doit donc pas établir entre eux une préférence impie, et elle doit traiter avec le même respect les appétits spéciaux de l’un et de l’autre.
Soyez certain que je ne ravale pas l’homme, en le forçant à aimer et à respecter les faits de la gravitation universelle, à légal de son amour et de son respect pour les diverses lois par lesquelles l'esprit humain combine, calcule, formule ces faits.
Ne craignez pas que je le rabaisse, en lui disant qu’il doit adorer les attractions que les corps exercent sur son propre corps; car, sans cette adoration plastique, vous ne verriez pas d'artistes amoureux, comme Pygmalion, de leur œuvre de métal ou de pierre.
Mais qu'est-ce donc pour vous que d’aimer la nature, si ce n’est pas admirer sa forme, ses contours, ses lignes, ses couleurs, sa lumière, ses parfums, la musique sublime de ses tempêtes et de sa harpe éolienne, et ses fruits et ses fleurs, et ses vins délicieux versés par sa corne d’abondance ? Or toutes ces choses sont des corps, dela matière, pour lesquels nos corps éprouvent une attraction invincible, indispensable à leur vie, et, j'ose le dire, indispensable surtout à notre élévation morale et religieuse.
Ah ! certes, la chair de la brute n’aime pas ainsi la uature ; la chair de l’homme est seule capable d’un tel
amour ; le paganisme l'avait senti et l’a démontré par des chefs-d’œuvre de l’art,
Hier j’entendais un des nôtres, prononçant un discours devant une assemblée de savants, le Cercle de la presse scientifique ; il parlait de l’utilisation de l'air comprimé, et il célébrait la gloire de l'esprit, son triomphe sur la matière, et il s’écriait : « Après avoir été tant de siècles dans sa servitude, il est parvenu, à son tour, à en faire son esclave!!! »
Alors, grands applaudissements de messieurs les savants. Il y avait bien là aussi des industriels et peut-être même des artistes ; mais le troupeau humain tout entier marche toujours sous la houlette du grand pasteur du pur esprit, de sorte que chacun était enchanté d'avoir un esclave, d’avoir son esclave.
Dans mon coin, je me disais tout bas : C’est cependant pénible d’être certain de me faire siffler, si je me levais et disais : « Messieurs, notre ami, qui est un de mes élèves, s’est trompé ; sa langue a fourché ; il vous a dit qu'après avoir été asservi à la matière, l'esprit en avait fait son esclave; il a voulu dire et aurait dà dire : son associée, Sa compagne, son amie, sa femme, sa génératrice, avec laquelle je lui souhaite, ainsi qu'à vous, de faire de bons, de beaux ct sages enfants. Amen ! »
Je me suis tu, mais j'enrageais, et avec vous je me dédommage.
Il m'aurait été facile, il y a vingt siècles, de parler aux adorateurs de Vénus, de l'Amour, de Priape, aux prêtres et desservants des bacchanales, d’une foule d'idées avec lesquelles j'ai fait rougir, il y a quelques années
nos pudiques bourgeois et vous-même. Les physiologistes du temps, Esculape à leur tête, n'auraient pas ” été offusqués, comme vous, de mes idées sur la sainteté de la nutrition ; ils adoraïent trop Cérès et Bacchus et avaient trop de respect pour les dryades et hamadryades, les faunes et les sylvains. Tous, dans leurs sacrifices religieux, connaissaient la valeur de leurs hosties; tous savaient y voir une idée, bien mieux encore, un sentiment; tandis que vous, fils du Dieu abstrait, pur esprit, et de cette mère impure, autre abstraction, créée de rien, dit-on, et que vous appelez la matière, vous ne voulez voir d'esprit, et de sentiment, et de Dieu, que hors de la matière; et lorsque vous croyez rencontrer celle-ci toute seule sous votre scalpel, vous la traitez . comme une marâtre ignoble et vile, afin de plaire au grand esprit, votre père.
Et moi je vous dis qu’il n'y a pas plus de matière abstraite que d'esprit abstrait ; que tout ce qui est vit spirituellement et matériellement; que si Dieu vous permet de raisonner comme si la matière était, il vous défend de vous égarer dans cette abstraction et vous ordonne de croire que ce n’est qu’une abstraction de votre esprit, mais qu’en réalité toute molécule vit de la vie universelle.
Oui, toute molécule est un esprit et un corps ANIMÉS; toute molécule est douée de cette puissance de nutrition qui consiste à communier avec le non-moi, en lui prenant une partie de son être et en lui donnant une partie du sien; et tout ce qu’elle prend porte en soi la vie, aussi bien que tout ce qu’elle donne ; et non-seulement
il lui est aussi nécessaire, aussi vital de donner que de recevoir, mais ce qu’elle prend au monde est ce que le monde rejette, et ce qu’elle donne au monde est ce qu’elle rejette elle-même hors d'elle.
Encore une fois, je ne prétends pas dire qu'il n’y ait rien en l’homme qui puisse lui déplaire, lui être personnellement désagréable, repoussant, mais je veux absolument finir par vous convaincre de ces deux grandes vérités; savoir : 1° qu'il y a des choses aussi dégoütantes dans l’ordre spirituel que dans l’ordre matériel, et des choses aussi admirables dans chacun de ces deux ordres ; que par conséquent, à ce double titre, ils peuvent se considérer comme frères et doivent se traiter réciproquement avec amour, avec charité, pour les grandeurs et les faiblesses de l’un et de l’autre; 2° que la vie d’un être quelconque n'étant pas seulement l'existence de son moi, ni l’existence de son non-moi, mais l’union, la communion, la nutrition réciproque de ces existences l’une par l'autre, la science de la vie doit être dominée par ce sentiment de communion, et qu'à ce point de vue elle a le religieux devoir de relever aux yeux du moi et aux yeux du non-moi ce que l’un ou l’autre pourrait regarder comme son imperfection propre, mais ce qui serait pourtant un lien de communion avec son conjoint.
Cette dernière vérité est la suprême vérité d'amour, sur laquelle toute science doit être fondée, sous peine d’immoralité pour ses maitres et pour ses élèves. Si cette base religieuse fait défaut à la science de la vie, à la physiologie, une des deux faces de l'être sera immoralement subalternisée à l’autre : la science sera matérialiste ou spi-
ritualiste; elle soumettra l’homme à la nature ou la nature à l'homme, mais elle ne les associera pas; elle mettra l'homme en servitude de la femme, ou maintiendra la femme en servitude de l’homme; elle ne les mariera pas en réciprocité de liberté, en égalité d'autorité. Si elle se divise en science des êtres dits organisés, et science des corps bruts, elle sera portée, ou bien à soumettre le soleil, les étoiles, les mondes, à la puissance d’un ciron, - d’un cryptogame, ou bien à courber le front de l’homme devant la puissance de l'atome.
Ni l’une ni l’autre de ces dispositions abstraites ne saurait constituer la science de la vie; l’une et l’autre tracent des routes qui doivent être toutes deux parcourues, mais à la condition de les faire converger l’une et l'autre vers une même direction, en remblayant réciproquement l’une avec les déblais de l’autre, en rectifiant l’un par l’autre, Aristote et Platon, Cuvier et Geoffroy- Saint-Hilaire, au moyen du sentiment de la vie universelle.
Que la physique soumette la puissance végétative à la puissance de cristallisation, d’agrégation minérale, à l'attraction moléculaire, c’est bien; pourvu que la physiologie complète et rectifie cette abstraction, en montrant que la terre n’est pas aussi brutale que le physicien le suppose; pourvu qu’elle fasse respecter la puissance végétalive, et surtout qu’elle fasse sentir et discerner les éléments de la vie animale qui résident dans la nature. Mais aussi, quand je vois un physiologiste s’enorgueillir de ce que l’homme raisonne, de ce qu’il est une puissance de cristallisation et de concrétion
d'idées, et se sentir humilié de ce qui ressemble en lui à l'animal, au végétal, au minéral, je me révolte au nom de la terre, au nom des végétaux et des animaux, au nom surtout de l'immense population humaine qui a de nobles instincts et peu de logique, de généreuses attractions et peu de calcul, une puissante industrie et peu de science, un riche cervelet et un pauvre cerveau; et alors J'aime, comme le chrétien, mais dans un autre but, à dire au physiologiste : Memento homo quia pulvis es ! et j'ajoute : In hoc pulvere vivit Deus. Et au physiologiste qui classe la femme au-dessous de l’homme, sous prétexte qu’elle est plus instinctive que raisonnable, je dis: Souviens-toi que tu as été femme dans le ventre de ta mère; que tu peux l'être dans le ventre de ta propre femme, puisqu'elle peut te donner, t’enfanter une fille ; que tu le seras encore dans le sang de cette fille chérie; en un mot, que Dieu créa l'être mäle et femelle, afin qu'il perpétuât amoureusement SA vie éternelle et universelle.
VIII. — $ 1. Je ne puis pas finir, cher Docteur, ce travail sur la science de la vie, sans le résumer, pour ainsi dire, en examinant les idées attachées aux derniers mots que je viens de prononcer : vie éternelle et universelle.
Par ces mots, j'embrasse encore, en les distinguant, les deux formes, spirituelle et matérielle de la vie, selon le temps et selon l’espace.
Vous connaissez ma lettre à Duveyrier sur la vie ÉTER-
NELLE (1). À l'époque où je l’ai écrite, nous étions sous l'influence du-point de vue synthétique où Saint-Simon nous avait placés, en nous enseignant la loi du développement de l'humanité à travers le temps. C'était donc la vie dans le temps, la vie dans le passé et l'avenir, résumée dans le PRÉSENT, qui devait particulièrement nous préoccuper. Aujourd’hui, c’est la vie UNIVERSELLE, la vie dans l’espace, et pour ainsi dire indépendante du temps, qui s’est emparée de tout mon être et que j'ai hâte de formuler comme dernière expression de ma propre vie, comme testament correspondant au testament de Saint- Simon : le nouveau christianisme. L
C’est même dans ce but que je m'adresse d’abord à vous, physiologiste, comme nous nous adressions spécialement, avant ma lettre à Duveyrier, aux savants qui avaient étudié l’homme dans le temps, c’est-à-dire aux historiens. Je veux maintenant considérer la vie de l’homme, quel que soit le temps, à quelque degré de civilisation qu'il appartienne, et uniquement pour exposer la communion qui s'opère entre son moi et son non-moi, et qui constitue sa vie dans l’espace, en quelque moment que ce soit.
En conséquence, j'éprouve le besoin de préparer l'émission de ma foi dans la vie IMMENSE, UNIVERSELLE, par l'examen de la foi des savants qui ont étudié spéciale. ment l’homme sous cet aspect, c’est-à-dire la foi des physiologistes et anatomistes.
J'ai répandu, dans ce travail que je vous adresse,
(1) Voir note GC, Lettre à Duveyrier sur la vie éternelle (page 195).
sans en faire une exposition directe de ma foi dans la vie universelle, les principes sur lesquels elle repose. Je m'en suis plutôt servi pour critiquer la science actuelle que pour fonder la science nouvelle ; plutôt pour détruire des préjugés acceptés que pour les remplacer par l’édification de vérités encore ignorées. Laissez-moi donc terminer par la répétition, sous une autre forme, de ces principes, qui serviront ainsi d'introduction à l'œuvre dogmatique par laquelle je me propose de clore ma vie intellectuelle.
$ 2. La vie universelle se manifeste dans chaque être et dans le milieu qui l’environne.
La vie de chaque être consiste dans l'union de ces deux existences; elle n’est ni dans le moi, ni dans le non-moi : elle est leur communion.
La physiologie a donc pour but principal de faire connaître cette union ; elle n’examine qu’abstraitement, d’une part, l'existence du moi isolé du non-moi; de l'autre, l'existence du non-moi isolé du moi.
Ces deux études spéciales et abstraites ont pour principal résultat de rechercher et mettre en lumière les moyens de communion des deux membres de ce couple, c’est-à-dire les organes générateurs de la vie dans chacun de ces deux membres.
Chacun d’eux doit être considéré, par rapport à son conjoint, alternativement comme mâle ou comme femeile, c'est-à-dire comme fécondant ou fécondé, comme actif ou passif, comme cause ou effet. Chacun d’eux doit être également considéré alternativement comme étant spéciale-
ment esprit ou matière, formule ou forme, petit monde ou grand monde, représentation psychique ou plastique, spirituelle ou corporelle l’un de l’autre.
De même que la vie ÉTERNELLE du moi est une abstraction spéciale qui s'exprime, en fonction du temps, par le lien de ce qu'a été et de ce que sera le moi, dans sa communion spirituelle avec le non-moi; de même, sa vie UNIVERSELLE est l'expression abstraite, en fonction de l’espace, de la transformation constante du moi, produite par sa communion matérielle avec le nonmoi.
Cette transformation du moi, corrélative de celle qui s'opère simultanément dans le non-moi, est perpétuelle : à chaque moment de l'éternité, l’être et son milieu se transforment, par influence mutuelle, par fusion réciproque de l’un en l’autre. :
Cette transformation est une création et une destruction perpétuelles de l’un et de l’autre et de l’un par l’autre, double expression de leur vie commune, qui est la vie universelle ; c’est donc le progrès de tous deux vers Dieu,
Je marche vers Dieu en me nourrissant de vous tous qui n'êtes pas moi; de même, vous marchez vers Dieu en vous nourrissant de moi qui ne suis pas vous; car nous sommes en Dieu et notre vie commune est Dieu.
Chacun des phénomènes d'attraction, d’aflinité, d’électricité qui nous lient, moi à vous, vous à moi, se manifeste sous trois formes : l'absorption, l’AssIMILATION et l’excrélion. La seconde de ces formes est celle qui exprime et qui représente essentiellement ma vie et la
= ir =
vôtre UNIES; la première et la troisième ne sont que l’origine ou la fin de la seconde ; elles ne sont, par conséquent, que des formes abstraites de votre être et du mien, c’est-à-dire des expressions et représentations spéciales, dans l’ordre limité, de la vie sans limites; dans l’ordre fini, de l'infini ; dans l’ordre des êtres, de l’être universel.
Ce qui est l'absorption, l’origine, la naissance de l’un, est en même temps l’excrétion, la fin, la mort de l'autre.
Donc, tous, nous naissons et nous mourons à chaque moment de l'éternité et dans chaque point de l’immensité, le moi par le non-moi, le non-moi par le moi; car ni l’un ni l’autre n’est et ne possède la vie éternelle et universelle; mais le moi ne meurt que pour revivifier ïe non-moi, et il revit en lui; de même, le non-moi meurt et revit dans le moi, et cet échange perpétuel de vie trace dans l’espace le signe matériel de la vie uNIvER- SELLE.
La vie de l'être limité, c’est-à-dire ayant un non-moi, en la considérant comme bornée dans le {temps par ce qu’on nomme la naissance et la mort (hypothèse impie, réprouvée par Dieu, qui est la vie ÉTERNELLE dont participe tout être), est une absorption du non-moi par le moi qui constitue la croissance ; mais elle est aussi l’absorption du moi par le non-moi qui conslitue la décroissance. Ces deux mouvements inverses sont simultanés, et leur puissance respective ne saurait se faire un parfait équilibre qu'en Dieu même. De là ces germes qui ne peuvent naître, ces enfants morts au berceau, n'ayant
pu absorber le non-moï; de là encore le malade, le vieillard, ne pouvant plus lui résister et absorbés entièrement par lui; mais de là aussi la virilité, la vie normale de l'être limité, expression symbolique la moins imparfaite de la vie divine, équilibre apparent, mais instable, des deux puissances de la vie universelle.
La virilité! état de la vie où la nutrition réciproque du moi et du non-moi, l’un par l’autre, s'élève à la majestueuse et divine puissance de la reproduction de l'être, de la génération, de la création.
C’est donc en elle surtout que nous devons chercher et trouver la traduction, le signe matériel de la vie universelle. Ce signe divin, c’est en effet la reproduction de l'être.
Alors cette communion du moi et du non-moi, qui m'était d’abord apparue sous la forme brutale d’absorption du moi et du non-moi, l’un par l’autre, cette communion barbare se transfigure ; elle semblait une lutte, une guerre, elle devient l'amour même : l’amour des deux formes de l'univers, l’une pour l’autre ; leur attraction aimante, génératrice, donnant pour direction à tous les êtres un même pôle, répandant sur tous une même lumière et une même chaleur, les électrisant en leur donnant la volonté et la puissance de renouveler en tous lieux le miracle de la création universelle.
Non! ce ne serait pas un vain et puéril changement de mots, si les sciences physiques nommaient amour universel ce qu’elles appellent gravitation universelle; alors elles verraient partout la génération, et elles .se-
raient bien forcées de voir aussi partout les deux sexes, agents générateurs de cet amour universel.
La reproduction, la génération matérielle de l'être, ai-je dit, est le signe, le symbole de la vie UNIVERSELLE. De même, le type, le mythe de la vieméreRNELLE est la pérpétuation, la génération spirituelle de l’être. Au point de vue de la vie ÉTERNELLE, la vie individuelle se prolonge et progresse dans la durée du temps; au point de vue de la vie UNIVERSELLE , la vie individuelle s’élargit et progresse dans l'étendue de l’espace. Dans le premier cas, ce que l’homme cherche et désire, ce qu'il croit, c’est surtout la perpétuité de son individualité à travers les siècles ; dans le second cas, c’est l’extension de sa personnalité au milieu des mondes. Pour jouir de la vie ÉTERNELLE, son esprit fait communier en lui ses traditions et ses espérances; pour jouir de la vie UNIVERSELLE, son corps fait communier en lui toutes ses puissances avec les puissances de la nature.
Chacune des molécules de ce corps est elle-même un être qui se transforme, croît ou diminue, au contact du milieu qui l’environne : chacune d’elles naît et meurt, comme l’homme lui-même, c’est-à-dire pour revivre en se transformant dans sa communion avec la nature. Aucune d'elles ne disparaît absolument ; aucune d’elles, en réalité, ne meurt. De même, chacune d’elles existait avant de revêtir telle ou telle forme, avant de faire partie de tel ou tel être, avant de naître. Toutes éprouvent des aflinités ou des répulsions spéciales, à l'égard de telles ou telles substances nécessaires ou contraires à leur propre vie ; toutes sont des pierres de touche avec
lesquelles l'homme découvre ou éprouve les matériaux qui renouvellent son existence; toutes sont douées de ce merveilleux instinct qui agit comme une électricité positive ou négative.
L'homme communie donc avec la nature entière par toutes ces molécules qui la représentent en lui : et il se sent ainsi représenté lui-même dans la nature par tous les points de ce grand monde, liés sympathiquement avec les myriades indéfinies de molécules constituant son propre petit monde. L'univers est en lui comme il est dans l’univers; toutes les modifications de son moi sont cause ou effet de modifications correspondantes dans son non-moi.
Quelle est la cause de la nostalgie, si ce n’est le brisement de cette communion intime et profonde du moi avec le non-moi, brisement d'autant plus douloureux que le non-moi auquel le moi a marié sa vie est limité, borné aux confins d’un contact éprouvé sur tous les points et dans tous les instants de la vie? Voyez, au contraire, ces amants passionnés des voyages : la terre est trop petite pour eux; ils voudraient traverser les cieux et communier avec tous les mondes. Ce sont eux qui ont inventé : ubi bene, ibi patria! et ils se trouvent bien partout... en arrivant; puis ils s’enfuient, courant après une nouvelle patrie.
Patrie! quel nom, si les femmes l'avaient inventé! Mais pourquoi les hommes ne diraient-ils pas matrie ?
O terre! tu m’as donné ta vie, et ils disent que je ne te donnerai que mon cadavre! Non, je te donnerai et je te donne sans cesse tout mon amour, tout mon
sang ; tu es ma mère! tu seras glorifiée, embellie, parée par ton enfant; tu seras bénie dans le fruit de tes entrailles, parce que je te rendrai meilleure encore pour tous, que tu ne l’as été pour moi. Et je vivrai dans la forme que je t'aurai donnée; je serai leslait de tes mamelles fécondes, la douceur de ta caresse pour tes enfants ; tous me sentiront en toi, ils m'aimeront en toi, et l'humanité entière voudra faire son pèlerinage sacré vers toi, comme le musulman à la Mecque, comme le chrétien à la Terre-Sainte, non plus pour y saluer un tombeau, mais pour y voir, y toucher la face de beauté de notre Dieu vivant, ma Mère!
Vous savez bien qu'un vrai sculpteur ne prend pas un marbre, sans vouloir et sans croire y mettre sa vie; vous savez bien qu’un vrai cultivateur sent que sa vie tombe goutte à goutte dans les sillons, et qu’à sa mort, si l’on trouve un cadavre et bientôt de la poussière, on trouvera aussi une belle et bonne terre, enrichie et embellie de toute cette vie qu’il lui a donnée. Vous savez bien que le Christ vit corporellement en nous tous, qui ne voulons plus d’esclavage et qui sommes amants de la liberté.
Vous aurez beau faire, cher Docteur, quand vous m'aurez lu, j'aurai pénétré dans toutes les molécules de votre être, dussé-je y faire l'office de l’opium; toutes en seront modifiées. Ma vie sera entrée en vous, au moyen de ces petites taches noires que je dépose sur ce papier, à la sueur de mon front, et en y mettant toute l'électricité qu'il m'est possible d'extraire de ma vie et d'adresser à la vôtre, afin qu’elles communient et fassent
de vous et de moi d’autres hommes; c’est-à-dire, afin que nous soyons d’accord, ce qui n’est pas, mais sera; je l'espère de tout mon cœur.
Rodrigues confessait que, quant à lui personnellement, selon sa nature spéciale, il croyait fermement, et néanmoins n’attachait pas une importance suprême à la perpétuation de son individualité; mais qu'il éprouvait une soif ardente de la diffusion de son être dans l’humanité et dans la nature entière, consentant, aspirant même à répandre toute sa vie en elle et pour elle, y trouvant son bonheur, sa gloire, la source de sa moralité, de sa religiosité.
Bazard éprouvait le sentiment inverse, et d’une façon aussi légitime, aussi religieuse ; car il avait foi que pour perpétuer sa personnalité dignement, il faut la consacrer au progrès de l’humanité et du monde.
Je sens que Dieu a mis en moi cette double source d'amour pour LUI.
Je crois à la perpétuité de ma personnalité à travers les siècles, dans le passé et dans l’avenir; j'ai foi que j'ai vécu et que je vivrai éternellement en Dieu ÉTERNEL, puisque et comme j'y vis en ce moment même, sentant que j'ai été, suis et serai un organe spécial, défini, personnifié, individualisé de SA vie ÉTERNELLE.
Et j'ai foi aussi que je sème et répands ma vie, à chaque instant, par tous les points de mon être, sans perdre ma personnalité, en l’augmentant même par ma communion avec l’immensité des êtres; j'ai foi que mon petit monde nourrit le grand monde qui l’environne, comme il est nourri par lui, puisque nous sommes le
corps vivant de Dieu; j'ai foi que chaque molécule de mon être porte en elle la substance de ma vie et en pénètre l’universalité des êtres, car elle est elle-même la substance de Dieu UNIVERSEL,
Mais distinguons! Que Reynaud, dégoûté de la terre (je ne sais pas pourquoi, car il est du nombre des privilégiés pour qui la terre travaille, et auxquels elle donne un grain qu'ils n’ont pas semé), que Reynaud, dis-je, désire faire un voyage dans les étoiles, je ne l’y suivrai pas encore; je suis moins pressé que lui de quitter la terre, notre mère; elle est trop souffrante, et je veux la guérir et la faire belle. Mon UniversaLITÉ ne va pas jusqu'à me faire aimer Sirius autant que la terre, ni ses habitants autant que l'humanité, ni même ceux de la lune autant que Reynaud. Je confesse que mon ambition, pour le moment, serait presque satisfaite, si Dieu m'assurait que notre chère humanité m'accepte dans son sein, à son foyer terrestre, certain que je suis d'être accueilli en elle, avec elle, dans notre système solaire, et plus tard encore dans la constellation d’'Hercule, vers laquelle je veux bien croire que nous marchons, mais où nous ne sommes pas encore arrivés. Je serais très-suffisamment satisfait, à l'instant même où je lance ma foi, mon âme, ma vie sur ce papier, si j'étais garanti contre un naufrage dans le néant, c’està-dire si j'avais l'assurance que cette portion de moimême va devenir partie intégrante de vous, et se répandre par vous et par d’autres: chez nos amis pour les raviver et reconforter ; chez nos ennemis, pour les désarmer et
les pacifier, à l'égard de moi et des miens; chez les
indifférents, pour les convertir à l'estime et à l’amour pour nous, dont ils auraient ainsi une parcelle en eux; chez tous les Français et Françaises que j'aime particulièrement et qui parlent le même verbe que moi; enfin, par traduction, chez tous les peuples, dans l'humanité tout entière, bien entendu hiérarchiquement, c’est-àdire en commençant par nos plus prochains et pénétrant successivement jusqu’à nos plus éloignés.
L’immense majorité des hommes n’est pas astronome comme Reynaud. Que l'Observatoire tout entier adore les étoiles et tombe dans son puits, rien de plus juste et de plus humain ; mais l'humanité n’est pas encore un bureau des longitudes ; elle a, en général, bien d’autres choses à faire que de regarder les astres.
Toujours est-il qu’il faut tenir grand compte de cet amour pour les étoiles, puisqu'il nous prouve une fois de plus que l’homme de cœur croit qu’il vit et vivra avec ce qu’il aime.
J'aime par-dessus tout l'humanité et la terre qu’elle habite. Hélas! je sais bien que je suis comme Reynaud, une exception, en ce moment où il y a des hommes qui n'aiment que leur pays, d’autres qui n’aiment que leur famille, beaucoup qui n’adorent qu’eux seuls, et un assez bon nombre qui n'aiment rien, pas même eux, ni un chien! Raison de plus pour que je fasse tout mon possible, afin de pénétrer dans l’âme de ces étroits amoureux et de l’élargir, en y entrant avec mon large bagage d'amour. Mais, encore une fois, il faut une mesure mo- * dérée, L’humanité et la terre, grand Dieu ! le morceau est déjà assez rude à saisir pour les égoïstes qui ont le
spleen; voilà pourquoi je désire et j'espère me faire absorber moi-même par ces malheureux dégoûtés de l'humanité et de la terre, et qui rêvent la mort sous la terre ou la vie dans les étoiles, ou simplement avec les habitants de la lune.
$ 3. Je vous ai annoncé que mon testament avait pour but principal d'exposer ma foi dans la vie universelle, et de confesser comment je sens matériellement ma vie se donnant sans cesse au monde et prenant sans cesse possession de lui, en lui-même. J'espère que Dieu me laissera le temps et la force nécessaires pour l'écrire ; car il ne me faut plus beaucoup de temps et de force, je l'ai préparé avec vous et je vous en rends grâce.
Je l'ai préparé aussi avec un grand maître auquel je veux et je dois rendre hommage, avant de quitter la plume. Ainsi que j'avais élaboré ma foi dans la vie éternelle avec le plus grand docteur du spiritualisme chrétien, j'ai élaboré ma foi dans la vie universelle avec le plus grand physiologiste du matérialiste xviu: siècle. Saint Augustin et Cabanis (1) ont été mes maîtres.
Cabanis à vu tout ce que je viens de vous dire, seulement il n’a pas tout regardé. Si au lieu d’intituler son ouvrage: Rapports du physique et du moral de l'homme, il l'avait intitulé : Rapports de la matière et de l'esprit dans l’homme, il aurait fait sciemment ce qu'il n’a fait qu'instinclivement; il aurait compris qu'il posait les
(1) Voir note À, Cabanis (page 161).
bases du traité de paix que doivent conclure les matérialistes et les spiritualistes.
Cabanis, Turgot et Condorcet sont venus clore le xvin siècle et ouvrir les portes du nôtre. Leur physiologie, leur économie politique et leur histoire sont bien des filles de Voltaire, mais elles le sont aussi de Rousseau ; elles portent en elles le germe de fusion, de conciliation de l’un avec l’autre, et par conséquent de génération d’un monde nouveau dont Saint-Simon. et nous sommes les premiers nés, ‘
Nous avons osé toucher, mais respectueusement, à l'histoire de Condorcet, à l’économie politique de Turgot, pour les délivrer de l’arrière-faix du laborieux enfantement qui les a données au monde. J’ose aujourd'hui accomplir respectueusement, religieusement la même délivrance, à l'égard de la physiologie de Cabanis, qui est la vôtre et qui est celle de tous les savants actuels. J’ose dire à Cabanis:« Mon maître, vous avez confondu les sentiments et la raison dans un seul nom : moral de l’homme, et vous avez eu le tort de mettre ce mot complexe en parallèle avec ce mot simple : physique de l’homme. Vous auriez dû mettre en parallèle le rationnel et le matériel de l’homme, l'idéologie et l’anatomie, et montrer leurs rapports, leurs liens, conditions vitales de l’une et de l’autre. C’est là ce qui constitue la physiologie, qui est la base scientifique de la morale, parce qu’elle fait connaître la loi de communion que Dieu impose à l'esprit et au corps, au moi et au non-moi, dans {out ce qui est, en leur disant : aimez-vous l'un l’autre et vous aurez la
vice élernelle et la vie universelle, car vous sentirez que vous vivez en moi, de moi et par moi qui suis l'éternité du temps, l’universalité des corps, l'être des êtres. »
Je viens encore de relire Cabanis, mon cher Docteur, et j'ai foi que Saint-Simon et moi nous avons continué son œuvre, comme nous avons continué celles de Turgot et de Condorcet; el je suis certain que ces grands hommes en jouissent, en ce moment et en moi, ainsi que Saint-Simon nous l’a affirmé pour lui-même.
Communions donc ensemble, vous et moi, dans la vie universelle.
P. ENFANTIN
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NoTE A. — (Page 155.)