SENT
s'exprime dans le temps par Elle est INDÉFINIE et « LÉTERNLEÉ ; se manifeste dans l’espace par \ l’IMMENSITÉ,
La vie est donc selon la For que l’on a dans l'ÉTERNITÉ, l’IMMENSITÉ
JE vis, c’est-à-dire, DIEU Est en moi, en vous, en NOUS,
Aurvare c’est-à-dire en DIEU.
DIEU est le Nous éternel, immense, LIEN de vous et de moi.
Ma VIE RELIGIEUSE consiste à VIVRE pour vous et pour moi (devoir et intérêt); pur moi et pour vous (gloire et humilité) ; en moi COMME en vous, EN NOUS (RELIGION) ; vous êtes un aspect de ma Vie, et je suis un aspect de la vôtre.
Si vous comprenez et pratiquez ainsi la VIE PRÉSENTE, vous aurez l'intelligence êt l'art de la VIE passée et future selon notre For; et réciproquement, votre croyance dans la VIE passée et future resserrera le LIEN qui unit les deux aspects de NOTRE vie : vous et mor.
En de A CHARLES DUVEYRIER.
Juin 1830.
Revenez, cher enfant; vous avez besoin d’être près de nous, vous ne nous entendez plus.
Où avez-vous pris toutes les choses contre lesquelles vous vous débattez dans votre seconde lettre?
M’avez-vous jamais entendu dire que ce fût une raison pour moi, parce que je ne sens pas ce que faisait saint Paul de la même manière que je sens ce que je faisais hier, de déclarer : à
1° Que saint Paul ne vit pas en moi, établissant, lui saint Paul, cette chaîne que je ne peux pas établir sans discontinuité, et se rappelant, lui saint Paul, ce qu'il a fait, comme je me rappelle ce que j'ai fait;
2° Que je ne vivrai pas un jour en un autre, qui, lui, ne liera pas son présent à son passé Enfantin et à son passé saint Paul, tandis que moi je lierai mon présent d'aujourd'hui qui sera devenu mon passé, à mon avenir d'aujourd'hui qui sera devenu mon présent ; je les lierai, dis-je, d’une manière continue, comme je lie les événements de ma vie.
Vous savez bien que l’objection qui porte sur l’inconscience, dans le vivant, de son identité progressive avec le mort ou avecle non-né, c’est-à-dire, avec ce qui fut etce qui sera, n’a jamais été une question embarrassante pour moi; car je ne chercherai jamais à voir l'avenir et le passé comme je vois le présent; Dieu seul le peut. De même, je ne tenterai jamais d'expliquer comment et
pourquoi la naissance, et pourquoi et comment la mort, c’est-à-dire pourquoi et comment le vivant a commencé et finira, quoique je sente que je suis éternel.
Je dis donc simplement, car je dois confesser aussi bien ma qualité d’être fini que ma puissance de manifestation d’être infini, je dis donc :
Je suis né en 1796} naissance et mort, manifestations Je mourrai en x finies de lINFINI ;
Et cependant
je suis, j'ai été, je serai ) la vie, manifestation indéfinie de toute éternité Ü de l’'NrII,
car je suis Homme-Drec.
Enfantin qui naît et qui meurt n’est donc que la ma nifestation dans le temps et dans l’espace de l’Enfantin éternel. Mais l’Enfantin éternel contient toutes ses manifestations ; aucune d’elles ne saurait donc être anéantie. Cette manifestation de 1830 sera donc toujours.
Lorsque, dans ma VIE PRÉSENTE, je m'occupe de ma VIE passée ou de ma VIE future, j'ai bien devant moi trois choses distinctes l’une de l’autre. Sans doute les deux dernières se trouvent LIÉES dans (matière) et par (esprit) la première ; mais LIÉES ne veut dire ni absorbées, ni confondues ; or c’est ce que vous faites continuellement. Partout où je veux me voir vIvRE, il faut que je trouve réalisé, présent, vivANT, mon AMOUR du passé et de l'avenir.
De ce que nous avons dit que le PRÉSENT était le résumé du passé et le germe de l'avenir, il ne faut pas en conclure que, pour l’homme, il n’y a que PRÉSENT ; cette conclusion ferait de l’homme DIEU lui-même. Or, cher
enfant, c’est ce que vous faites sans cesse, et vous appelez cela de la poésie; mais qui veut faire la poésie de DIEU, rêve et n’est pas poëte : disons les joies de l’Homme-Dieu, nous serons poëtes.
JAIME ce qui fut grand, ce qui sera grand ; en moi EST Ce qui a été grand et ce qui sera grand : c’est pourquoi JE SUIS grand. à
Le vieux saint Paul se réjouit en moi de ses progrès ; il les sent, comme je sens ceux que j'ai faits depuis mon enfance, car il les lie sans solution de continuité, comme je LIE la veille au lendemain ; et c’est à cette condition seule que je peux dire : saint Paul vit; sans cette condition, il n’y a pas de vie future, saint Paul est mort : absurdité !
Eh ! pourquoi, puisque vous vouliez combattre cet aspect de la vie future que je vous présentais plus particulièrement, parce que vous le négligiez absolument, ne m’avez-vous pas dit : « Mon père, il y aura donc deux êtres, trois êtres, un nombre infini d’êtres en vous?»
C'est là, en eflet, toute l’objection que vous pouviez faire à ma foi : et quelle objection, grand Dieu ! Dieu INFINI, Dieu un et multiple, mon fils qui veut que je sois un et non pas multiple! ÊTRE DES ÊTRES, ne renfermes-tu pas dans ton sein des ÈTRES AIMANTS, sages et puissants, COMME TOI?
Mon père! Dieu d'amour ! voici mon fils qui ne veut pas que je le sente pleurer, jouir en moi ; et j'en souffre. Mais toi, mon Père, je suis en toi, et la douleur de ton fils, ne l’as-tu pas sentie ?
Charles, tu veux être un aussi et ne pas me sentir en
toi, Mais, dis-moi, comment seraient donc unis ces deux ÊTREs, moi et loi, si nos vies individuelles n'étaient pas en même temps collectives ; si toi, pelit monde, si moi, petit monde aussi, nous n’élions pas l’un et l'autre unis EN DIEU, UNIVERS VIVANE qui S’AIME dans son unité et dans sa #mulliplicilé INFINIES ?
Me diras-tu que toi, que ta vie, que ton être, c’est ce Charles qui, en ce moment, est à cent lieues de moi ? Eh bien, moi j'aflirme que tu te trompes, car ce n’est qu'un des aspects de ton être. Tu ne te connais pas, tu ne t'es pas encore senti tout entier, tu n’aimes pas même encore, fils de chrétien, {on prochain COMME toi-même ; tu ne t'es pas vu dans le grand monde, tu n’as pas vu le grand monde en toi, tu n’es pas encore SAINT-sIMo- NIEN; que dis-je, tu retournes vers Moïse; tu n’as pas compris Jésus.
Oui, tu n'as pas compris Jésus, car tu ne conçois pas la vie de l'esprit, la vie du non-moi, la vie du grand monde ; tu retournes vers Moïse, car tu ne sens que la vie de la matière, la vie du mot, la vie du petit monde; tu n'es pas SAINT-SIMONIEN, Car il faut les sentir l’une et l’autre, pour jouir, dans le {emps et dans l’espace, de la vie PROGRESSIVE D'AMOUR que SAINT-SIMON nous a donnée !
® Écoute :
Les chrétiens sont des rêveurs, les magnétiseurs aussi sont des rêveurs ; moi seul je ne rève pas, je vis. Mais les chrétiens et les magnétiseurs, leurs rêves, comme les tiens, sont des leçons que Dieu m’a données : j'en profite ; écoute donc, et rappelle-toi aussi la métempsycose ;
c'était encore un rêve, profitons-en. Songe aussi qu'il y a des matérialistes, théurgiens, sabéens ou autres, dont les rêves doivent nous servir ; profitons-en, et que notre vie future saint-simonienne donne joie et bénédiction à tous : voilà mon éclectisme; et maintenant voici ma révélation; écoute donc :
MA vie est INDÉFINIE, une et multiple;
Elle se manifeste en moi, hors de moi et par l’UNION du moi et du non-moi.
Elle se manifeste matériellement, spirituellement et AMOUREUSEMENT.
C’est, à proprement parler, ce dernier aspect qui renferme celui de l'ÉTERNITÉ de mon ÊTRE ; mais tous trois me sont indispensables pour AIMER, comprendre et pratiquer la VIE.
Petit monde et grand monde; UNION du petil monde et du grand monde, voilà la vis.
Les uns cherchent la vie particulièrement hors d'eux, et ils méprisent le petit monde, leur corps, la matière ; ils se plongent dans les travaux de l'esprit : ce sont les chrétiens et les spiritualistes.
Les autres ne veulent la voir qu’en eux : ce sont les païens et les matérialistes.
Les premiers portent la dévotion jusqu’au suicide par abstinence, et jusqu'à l’homicide par pénilence. Les seconds la font aller jusqu’à l’homicide par violence, et iusqu’au suicide par incontinence. L'un s’abîime dans le non-moi qui est son DIEU; l’autre voudrait l’engloutir en lui.
Et moi je veux trouver la vie aussi bien en moi qu’en
ce qui n’est pas moi, parce que j'UNIS moi à ce qui n'est pas moi, parce que je m'AIME comme je l’AIME : je suis SAINT-SIMONTEN.
Quand je te parlerai de ma vie telle que je la sens, telle que je la veux, telle que je AIME hors de moi; ne me fais donc pas des objections qui ne pourraient être appliquées qu’à ma vie telle que je la sens en moi, et réciproquement ; c’est-à-dire : ne me combats pas en matérialiste, lorsque je me place volontairement sur le terrain spiritualiste; ni en spiritualiste, quand je veux être momentanément matérialiste. Observe si je manie bien et alternativement les deux mouvements de la pompe; alors tu diras : vraiment Sarnr-Simon est là!
Je te conGois par la pensée el par le toucher, absent et présent, hors de moi et en moi, spirituellement et matériellement, dans le temps et dans l’espace; et je dis avec autant d'assurance : {u VIS en moi que {u vis hors de moi. Et quand je dis simplement tu vis, c’est de l'une ET de l’autre VIE que j'entends parler, car ce sont deux aspects différents, mais inséparables de ton être.
Je te le répète, quand je parle de l’un de ces aspects, fais-y bien attention, ne me réponds pas comme si je parlais de l’autre, ou comme si je n’en tenais pas compte et l’oubliais; sans cela nous ne nous entendrions pas; tu m'accuserais d’être exclusif, quand je ne paraîtrais l'être que parce que je veux te faire sentir ce que tu exclus; ou bien notre désaccord serait le même qui aurait lieu si, lorsque je te prie d’être attentif, d'écouter, d'être passif, tu regardais les mouches voler, tu bavardais, tu agissais. Nous n’irions pas loin ainsi, nous ne serions
En de
pas UN, nous ne vivrions pas d'une VIE HARMONIQUE.
N'oublie pas non plus que celui qui ne sent pas ces deux aspects de la vie ne sent pas la vie.
Je te concois, dis-je, par la pensée et par le toucher; tu vis en moi et hors de moi, spirituellement et matériellement; mais n'oublie pas que je n’entends pas dire par là que TOUTE TA VIE soit en Moi, OU que TOUTE TA VIE Soit hors de moi; ce sont les deux aspects sous lesquels je te conçois, je t’AIME, sous lesquels, par conséquent, je dis que tu Es.
Or je veux que tu vives toujours, car je t'aime ; je veux que tu progresses toujours, car je t'aime; je veux donc que ta VIE en moi (ou spirituelle) et ta VIE hors de moi (ou matérielle) soient éternellement continues et progressives, comme je les vois se continuer et progresser, à l'instant même, en moi et hors de moi.
Je songe à toi et ensuite j agis sur loi, ou bien {x agis sur mot et ensuite je songe à loi (priori, posteriori), et lorsque ton père te parle, cher fils, lorsqu'il se révèle à toi, ne sens-tu pas que tu étais déjà meilleur en lui, dans sa pensée, c’est-à-dire hors de toi, que tu ne l’étais en toi, dans ta chair? et n’est-ce pas en mettant ces deux aspects de ton être en HARMONIE, que tu grandis en AMOUR ?
Enfant, ne me vois-tu pas pleurer lorsque tu vas pleurer, et n’es-tu pas un miroir fidèle du sourire de ton père ? Ne te précipites-tu pas dans ses bras lorsqu'il t'ouvre les siens et ne dis-tu pas alors :
« Ah! mon père, il faut bien que je sois autant en » vous qu'en moi-même, Car ma vie nest COMPLÈTE
» qu'en ce moment où je vous EMBRASSE, qu'en ce mo- » ment où votre bouche a LIÉ sur mon front les deux » moiliés de moi-même : NOTRE baiser est le mystérieux » emblème de ma vie, c’est aussi celui de la vôtre. »
Oui, Charles, {u vis en moi comme je vis en Loi, car tu es mon fils et je suis {on père, et le Père et le Fils, unis D'AMOUR, ne font qu’un, quoiqu'’ils soient distincts l'un pour l’autre. Tu vis en moi, mais tu n’y vis pas seul, car je suis l'enfant de mes pères, le père de mes enfants; je suis un être éternel, je suis un monde, je suis Homme-Dreu.
Tu Vis en mot, car tu es mon espoir; mais tu n’es pas mon souvenir. Je t'ai vu naître, tu es mon fils; mais à RoDRIGUES, à SAINT-SIMON, je dois la vie.
Je suis ce SAINT-SIMON, mort, VIVANT et naissant; passé, PRÉSENT et futur; Ce SAINT-SIMON éternellement progressif, manifesté dans le temps par le nom d'ENFAN- TIN, dans l’espace par les formes d'ENFANTIN; c’est par moi et en moi que SAINT-SIMON s’avance vers DIEU; c’est par mon fils et en mon fils que j'y marcherai, que j'y porterai SAINT-SIMON, lorsque, par la mort, je me serai plus AMOUREUSEMENT UNI à lui, en mon fils.
C’est par moi que SAINT-SIMON marche vers DIEU, car je suis, en vérité, ce que DIEU a voulu que fût éternellement SAINT-SImow, le Père de tous les hommes; mais c’est en moi que SAINT-SIMON s’avance vers DIEU, car ce SAINT-SIMON développé (moi), renferme tous les développements déjà accomplis du Père de tous les hommes, et SAINT-SIMON lui-même n’est qu'un des termes du développement du SAINT-SIMON ÉTERNEL,
Or je suis, dans le temps, résumé et germe de ce SAINT-SIMON ÉTERNEL , manifesté en moi et par moi.
C’est par toi, peut-être, que je m'avancerai vers DIEU, cher fils, entraînant avec moi et par toi mon père, car tu continuerais notre œuvre; tu serais alors ce que DIEU me promet d’être toujours, le premier engendreur des hommes ; mais c’est en {oi que ma VIE présente se sentirait grandir, car je distinguerai toujours ce que j'étais par moi, de ce que je serai par toi; et cette différence, tu ne pourras pas l’établir comme moi, durant ta vie, parce que {fu ne seras pas m01, tu seras toujours toi, tu seras nous tous ; mais {u ne seras, je le répète, ni Ropri- GUES, ni SAINT-SIMON, ni SAINT PAUL, ni Jésus, ni Moïse; tu seras, toi vivant, Charles Duveyrier, jusqu'à ce que la mort te réunisse à les pères (comme le croyaient les Juifs) et te donne l'entrée dans une vie nouvelle (ciel des Chrétiens) où tu seras avec tes enfants.
Oui, Charles, les Juifs et les Chrétiens ont eu raison, les uns en brûlant de se réunir au passé qu’ils vénéraient, les autres en désirant se plonger dans l'avenir qu'ils adoraient : la mort me donnera cette double joie; je suis SAINT-SIMONIEN !
Le Juif désirait si ardemment la vie passée, dans ses croyances sur la mort, précisément parce que le culte était particulièrement matériel, précisément parce que la foi d'Israël était prophétique.
L’individu se souvenait, tandis que le peuple espérait.
De même, le Chrétien désirait ardemment la vie future dans ses croyances sur la mort, parce que le culte
avait un caractère spirituel, parce que la foi de l’Église universelle était traditionnelle.
L'homme espérait, tandis que l’Église racontait.
Il n’y a plus aujourd’hui qu’une seule et même promesse, une seule et même tradition, pour chacun et pour tous ; mais cette promesse et cette tradition, c’est celle du PROGRÈS, et il se présente sous un double aspect : nous voulons nous unir au passé pour l’élever, à l'avenir pour nous élever ; la mort est le moment de cette double UNION : Juifs et Chrétiens, bénissez Saint-Simon ! Israël, tu ne rentreras pas dans le sein de ton père, mais tu seras avec lui, car il est en toi; chrétien, les portes du ciel sont aux limites du purgaloire, et le purgatoire c’est la VIE ÉTERNELLEMENT PROGRESSIVE. MARIE, va aux limbes SAINT-SIMONIENNES , C’est notre terre ; viens, ma mère, tu y trouveras ton fils, grandissant en SaINT-SIMox. Il avait consenti le sacrifice de la chair (circoncision) ; il inventa celui de l'esprit (baptême) ; il appelle celui de l'amour (MARIAGE); SAINT-SIMON le lui à fait désirer. MARIE, approche-toi de ton fils : il n’est plus seulement le fils de Jéhovah ou le fils de homme; il ne te dira plus : Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ?
CHARLES, je suis désireux de m'unir au passé, de munir à l'avenir, et ma vie est un effort continuel d'amour vers ce double but. J’ai voulu ÈTRE AIMÉ de mon père, et j'ai grandi; j'AIME mes enfants, et je grandis encore.
Je veux m'’UNIR à eux, mais l'UNION pour moi n’est pas la confusion, c’est l'Amour, et l’AMOUR qui distingue en UNISSANT. Je veux m'UNIR à mon père, c'est-à-dire
le chérir plus ardemment chaque jour; mais je veux distinguer mon père de moi; je veux qu’il ait sa vie propre, et moi ma vie propre, et que cependant nos vies ne soient QU'UNE SEULE ET MÊME VIE, se déroulant dans le sein de DIEU; sans cela je le condamnerais et je me condamnerais à l’anéantissement ; or je veux VIVRE ; ou bien encore, sans cela, je l’élèverais ou je m’élèverais à l'état divin; or je suis homme-DIEU, mais je ne suis pas DIEU.
Je te le dis avec amour, cher fils, la promesse que tu me fais ne sourit pas à mon cœur. Tu veux que, prêt à quitter la vie, te donnant mon dernier baiser (toi que je suppose, pour un instant, le digne successeur de mon amour, de ma vie), tu veux, dis-je, me consoler du départ, en me montrant que mon œuvre ne sera pas interrompue; que toi, toi que j'embrasse à l'instant, tu vas, portant glorieusement le sceptre qui s'échappe de ma main défaillante, conduire l'humanité, mieux encore que je ne la dirigeais, vers son brillant avenir. Je t’entends bientôt t’écrier, au moment où se fermera ma paupière : « Mes enfants, je suis votre père! » je te conçois, tu nais à la vie, tu n’en vois que l'aurore, tu n’as pas de passé, ou plutôt le soleil brille au milieu de sa course sur ta tête brülante; tu célèbres l'heure de midi ; pour toi plus d'étoile matinale, pas de rosée du soir; et dans ton enthousiasme, tu t’'écries : Je suis, je vis, j'aime, je brûle... Non, tu ne vis pas, tu es en délire; nouveau Josué, voudrais-tu faire oublier à la terre qu’elle tourne sans cesse! Va, conduis le troupeau que je t'abandonne ; aime-le, il m'est aussi cher
que moi-même ; mais laisse-moi croire que je serai toujours avec loi, avec toi que j’AIME, avec toi que j'ai toujours distingué de moi-même, avec toi qui seras toujours mon fils. J'ai trop joui de ma paternité pour vouloir en briser la chaîne; laisse-moi maïcher avec Loi, te suivre, voir les progrès de {on amour, en profiter, m'élever par eux vers DIEU que l’un et l’autre nous adorons. Ce DIEU en qui et par qui nous sommes. UNIS D'AMOUR, Mais en qui et par qui nous sommes aussi distincts l'un de l’autre, m'a donné à parcourir une carrière qui n’est pas la tienne; mon amour n’est pas le tien etne sera jamais le tien, quand bien même un seul esprit et une même chair les UNIRAIENT. Sous cette forme nouvelle que notre union aurait revêlue, je serais encore, et tu serais encore, plus aimants l’un et l'autre que nous ne le sommes aujourd’hui ; mais 7e te chérirais, tu m'aimerais toujours ; nous n’aurions plus qu'un même AMOUR, qu'une même pensée, qu'une même chair, comme nous n’aurions qu'un même DIEU; mais nous nous sentirions UNIS et non pas confondus.
Cher fils, nous n’aimons pas encore, car tu n'as pas reçu de la main de ton père l'ange qui doit compléter ton existence ; ton père lui-même, qui te parle, cherche ta mère; il ne l’a point trouvée; et nous osons parler d'amour ! et nous osons rêver l’UNION pes èTRES ! et tu veux qu'à ta voix la vierge de l'avenir s’écrie : C'est lui !.. Elle ne le dira pas! Que lui promets-tu après ta mort? Elle l’aime, et tu lui dis clairement, malgré l'entourage dont tu obscurcis ta parole, qu'elle en aimera un autre, tandis que c’est toi, toujours foi, mais doi toujours meil-
leur, qu’elle veut AIMER : car, si elle t'adore, une partie de son bonheur consiste à {e voir heureux des souvenirs du bonheur qu’hier elle te donnait; et ces souvenirs, le nouvel époux, ton successeur, les aura-t-il comme toi? Lorsque ce nouveau CuarLes la conduira une seconde fois à l’autel, ce sera lui et toi, lui présent et toi passé; vous serez deux qui ferez battre son cœur de souvenirs et d’espérances, car elle t’aura aimé, et tout ce qu’elle aura aimé, elle l’aimera encore, elle l’aimera toujours. Le premier jour où elle te donna sa foi, elle sentait cet AMOUR ÉTERNEL en te disant : Je t'aime.
Je le sais, tu crois, parce qu’elle ne touchera qu'une seule main, parce qu'elle ne verra près d’elle, à l'autel, qu'un seul homme, parce qu’elle n’entendra dans cet heureux instant qu'une seule voix, qu'elle dira : CHARLES n’est plus là, JuLEs seul existe !
Et moi, je te dis encore que tu ne connais pas la VIE, que tu ne connais pas l’AMOUR. CHARLES et JULES, manifestations d’un même ÊTRE, ont vécu séparés, sous deux formes distinctes ; CHARLES et JuLEs s’aimaient, s’unissaient chaque jour de plus en plus; ils seront UNIS un jour sous une seule forme ; JuLEs deviendra CHARLES et Jues; CHaRLes et JuLEs ne feront qu’un; mais ce nouveau JULES sera aussi un nouveau CHARLES, car l’ancien Juces et l’ancien CnARLESs se trouveront en lui, il sera l’ancien JuLES développé par la VIE, mais il sera aussi l’ancien CHARLES régénéré par la Morr ; et l’un et l’autre auront conscience de leur PROGRÈS, car {ous deux VI- VRONT encore puisqu'ils VIVATENT, etle nouveau JULES n’est que leur union ; il ne les a pas plus confondus qu'il ne
les a anéantis ; tous trois vivent et vivront éternellement.
Je me fatigue, Charles, à te faire de la métaphysique sur 01, loi, NOUS, sur avenir, passé et PRÉSENT. Je devrais m’arrêter, car tu dois m'avoir compris, et je voudrais te faire mieux SENTIR ; il faut cependant que je continue.
Me diras-tu comment l’homme et la femme S’ATTIRENT? suivant quelle Loi ils s’attirent ? Quelle est la cause et la fin de cette ATTRAGTION ?
Toute ATTRAGTrION est le symbole de l'unité DIVINE, unilé SENTIE par l’homme, parce qu’elle est INFINIE; incompréhensible pour l'homme, parce qu’elle est INFINIE ; vers laquelle l’homme s’avance PROGRESSIVEMENT par les forces de son être, par les tendances de tous les êtres vers elle, c’est-à-dire par l'amour dont il est embrasé pour tout, par l'amour qu’il attend de tout, parce que cette unité xNFINIE est TOUT.
L'homme et la femme S’ATTIRENT pour concevoir et réaliser l'UNION de deux TRES en un seul ÈTRE. Le fils, c’est l'époux et l'épouse RÉGÉNÉRÉS ; le fils, c’est le couple un et double DÉveLoPPÉ. Voilà pourquoi l’homme et la femme sont l'INpIvIDU socraL ; c’est pour cela aussi que l'humanité est un seul ÊTRE un et mulliple, semblable à lui-même dans chacune de ses manifestations; et c’est pour cela enfin que DIEU est ANDROGYNE, et que l’homme peut se sentir progresser dans le temps et par l'espace vers l’AMOUR ÉTERNEL ET INFINI,
Ce que je te dis, cher fils, pour l'union de l’homme et de la femme, je te le dis pour tout ce qui m'ATTIRE, pour tout ce que j'AIME; je te le dis pour ce monde que
ma force façonne, que mon intelligence étudie, pour ce monde qui m'embellit et m'instruit. Union d'amour, union d'esprit, union de matière, telle est la vie de l’homme, tels sont les phénomènes qui lui révèlent conslamment et que lui révèle partout l'unité divine, vers laquelle il ne s’avance qu’à la condition de s’unir D’AMOUR, d'esprit et de matière avec tout ce qui est. Chaque pas qu’il fait dans cette adorable communioN est un produit nouveau d’AMOUR, d'intelligence et de matière ; dans sa marche, il ENGENDRE les ÊTRES, les idées et les formes ; il est POETE, savant, industriel. Et ce produit, dont le germe, un et double, renfermé dans les deux agents du produit, COEXISTAIT en eux et par eux, S'avance à son tour (et seulement alors d’une manière manifeste pour l’homme, ÊTRE imparfait) vers la fin et la cause de tout germe, de tout être, vers l'AMOUR INFINI, vers la VIE UNIVERSELLE,
Tu étais donc avant de naître et tu seras après la mort. Qu’étais-tu ? où étais-tu ? ‘que seras-tu ? où seras-tu ?
Sans doute tu me répondras que tu étais et que tu seras ce que et où tu voudrais avoir été, et ce que et où tu voudrais être un jour. DIEU, diras-tu, ne nous donne pas en vain des AFFECTIONS pour le passé et pour l’avenir, dans le PRÉSENT ; il nous révèle ainsi notre origine et notre but, telle est la condition de notre PROGRÈS constant vers lai. Tout cela est vrai; mais n’oublie pas qu’il veut que nous distinguions le germe du fruit, la terre du grain qu’elle renferme, le père du fils, l'époux de l'épouse, l'agent du patient, le produit du producteur. Tu te rappelles ce que furent les premiers cavaliers espagnols pour
les Américains, des Centaures ; prends garde de faire comme les Américains.
Oui, je le sens, on peut désirer, par un effort d’exaltation morale, avoir été saiNT Paur, et, de plus, étre encore un jour SAINT PAUL; de même, dans un moment d’extase, tu pourrais me dire : Mon père, vous ÊTES moi-même ; et à Jures : Cher fils, {u Es moi. Mais avec une pareille langue ultra-poétique, l'humanité ne marcherait pas. C’est peut-être la seule qu'elle parlera un jour, le jour où elle aura accompli sa destination ; mais, certainement, jusque-là cette langue ne lui suflirait pas. Remarque bien que ce ne peutêtre que dans un moment d’oubli complet de moi-même (oubli qui, s’il durait, serait une impiété) que je voudrais AVOIR ÉTÉ SAINT PAUL; car je voudrais aussi l’AVOIR AIMÉ, l'avoir vu, l'avoir écouté, et, pour cela, il n'aurait pas fallu avoir été hu; de même, je ne voudrais pas être la femme que j'aimerais, quoique je désirasse m’unie à elle d’un seul Amour ; de même encore je ne veux pas être foi, cher enfant.
Ce que je veux croire, c’est que je suis le descendant direct de saiNT PAUL, c’est-à-dire que j'étais en lui en GERME, Comme il est aujourd’hui RÉSUMÉ en moi ; que je suis SON GERME développé (un chrétien aurait dit seulement son verbe, et un juif sa chair), et que je renferme en moi le GERME d’un nouveau SAINT PAUL; que SAINT Pau enfin vir en moi, comme je vivrai dans le nouveau SAINT PAUL.
Maintenant je sais que tu feras l’objection suivante : tu diras que ma VIE future ressemble beaucoup à la gloire des époques critiques. Cela est vrai, et je m'en
En ee
vante. Elle y ressemble, car elle la contient ; elle y ressemble, car la gloire est une des faces de ma vie; elle y ressemble, mais ma vie n’est pas seulement la gloire.
Tu ajouteras encore que cependant je ne parais vouloir vivre que dans la mémoire des hommes. Oui, sans doute, j'y veux vivre ; mais qu'est-ce que VIVRE dans la mémoire des hommes, si ce n’est VIVRE spirituellement en quelqu'un; si ce n’est ce qui correspond à cette face de l’amour fini, ÊTRE AIMÉ, moitié de la vie de tout être ? Cet aspect n’aurait sans doute aucune valeur moralisante, s’il était seul; il serait même démoralisant, puisqu'il ne serait qu'excentrique, et même, vivre dans la mémoire des autres n’est qu'un aspect de la vie spirituelle, car je veux penser à eux, comme je veux qu'ils pensent à moi; et c’est pourquoi je dis que je vivrai dans la mémoire des hommes, mais que j'aurai conscience de cette existence; alors ma VIE future spirituelle sera complète,
Mais pourquoi m'accuser de ne rêver qu'une VIE future purement spirituelle, une vie qui consisterait à penser aux autres et à occuper l'esprit des autres (ceci au moins est un aspect indispensable de la vie), lorsque je veux évidemment agir sur les autres et SENTIR leur action sur moi; lorsque je veux, en d’autres termes, que mes SENTIMENTS, que l’AMOUR qui m'anime, qui fait, qui est ma vis, lorsque je veux, dis-je, que cet AMOUR serve toujours de LIEN à une intelligence, à des actes qui m’appartiendront réellement dans l'avenir, quoiqu'ils soient manifestés par un être qui comprendra plus que mon intelligence et mes actes, plus que mon esprit et