M. BOUGON
Je vais parler de l'obligation que j'ai au docteur Bougon. Il n’y a pas, à cet égard, la moindre exagération,
Le hasard m'a fait rencontrer le docteur Bougon, qui a été ci-devant prévôt de M. Dubois à Paris, et qui exerce maintenant la médecine en province.
C’est un homme d’une sagacité extraordinaire ; il a dans sa pensée un grand avenir physiologique. Après lui avoir communiqué mon plan de travail, je lui ai dit que j'étais embarrassé relativement à deux endroits de la série, où il se trouvait pour moi solution de continuité
dans les faits. Il a fait disparaître complétement la première de ces deux difficultés, M. OElsner m'a aplani l'autre. Parlons d’abord du service que m’a rendu le docteur Bougon. Je lui ai dit: Un des points importants pour la physiologie, et par conséquent pour mon travail, est de démontrer que l’intelligence de chaque animal est proportionnée à son organisation ; que, par conséquent, elle en est une conséquence, un effet, et que l'échelle intellectuelle est la même que l'échelle organique. Or je vois que les physiologistes ont placé sur l'échelle organique le singe immédiatement après l'homme, tandis que le castor mérite évidemment d’être placé sur l'échelle d'intelligence avant le singe.
Après de longues réflexions et recherches, le docteur Bougon m'a dit : Les physiologistes se sont trompés en - plaçant le singe après l’homme ; il ne doit occuper cette place ni sous le rapport du degré de perfection de son organisation, ni sous celui de sa capacité en intelligence, de son acquis dans ce genre et des résultats auxquels elle l’a fait parvenir. La vérité est que l’organisation du castor est supérieure à celle du singe, sous ce rapport : que le singe n’a dans la main que des moyens de préhension, et que le castor possède le muscle abducteur du pouce, ce qui lui constitue le sens du toucher (1). La vérité est également et constitutionnellement (puisque ces deux vérités. sont organiquement unies), que l’intelli-
(1) À cette occasion, le docteur Bougon a fait une belle application du caleul. Il a dit : L'animal le mieux organisé, c'est-à-dire le plus organisé, est le plus intelligent. L'animal le plus organisé est celui dans la structure duquel il entre le plus grand nombre de tubes,
gence du castor est, ainsi que ses travaux l'ont prouvé, très-supérieure à celle du singe. Les travaux qui prouvent dans une espèce le plus haut degré d'intelligence sont les travaux de société. Le castor s’est distingué sous ce rapport ‘essentiel, tandis que le singe ne s’est jamais élevé au-dessus des actes d'intelligence individuelle ; et, dans ce genre, il fait preuve de vivacité dans les conceptions, mais d'incapacité pour la tenue et la suite dans les combinaisons.
Le docteur Bougon m'a encore dit : Après avoir redressé l'erreur commise par les physiologistes dans la classification des animaux, relativement à la place qu’ils
avaient donnée au singe, j'ai cherché quelle pouvait avoir |
été la eause de cette erreur qui est bien grossière, puis-
les plus variés en dimensions, placés respectivement dans un plus grand nombre de positions, et contenant en circulation des fluides qui diffèrent davantage de densité. Plus un animal est organisé, plus son organisation se compose d'appareils distincts, c’est-à-dire de viscères à l'intérieur et de sens à l'extérieur ; ainsi, on peut classifier les animaux d'après le nombre d'appareils distincts dont ils sont composés. L'esprit, soulagé par cette division, pour établir la comparaison entre les espèces qui diffèrent peu d'organisation, cherche le degré de perfection d'organisation de chaque appareil. L'animal qui a un sens complet de plus qu'un autre n’a pas seulement une nuance de plus d'intelligence, il a une grande supériorité. La quantité de supériorité peut ètre déterminée par le calcul des combinaisons dont le binôme de Newton donne la formule. Ainsi l'homme, par exemple, qui a six sens et qui est le seul de tous les animaux possédant le sens du toucher d’une manière complète, est plus de sept cents fois plus intelligent que l'animal le plus élevé après lui sur l'échelle d'organisation. Cette manière d'envisager les choses vous sera fort utile quand vous serez occupé à établir que la faculté de se perfectionner n'est pas possédée par l'homme exclusivement ; que tous les animaux en jouissent en proportion du degré de perfection primitive
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qu’elle porte sur une combinaison extrêmement facile de faits qui avaient été isolément bien observés dans le singe et dans le castor, savoir : que le premier n’a pas vestige du sens du toucher, et que le second en a une ébauche. Voici quelle m'a paru en être la @ause, dont je crois que l'analyse est importante à faire avec soin.
Depuis l'établissement de la religion chrétienne, tous les hommes reçoivent une première instruction, qui est l'instruction religieuse. Cette instruction est fondée sur la croyance que le monde a été fait pour l’homme et que l'homme a été créé à l’image de Dieu ; ainsi, ce qui après l’homme lui ressemble le plus, est ce qui existe après lui de plus parfait. Les physiologistes, comme les autres, reçoivent cette première instruction. Leur seconde instruction, qui est l'instruction scientifique, détruit une
de leur organisation ; que si l'homme est le seul qui se soit perfectionné, c'est par la raison qu'il a mis obstacle au perfectionnement des autres. Car on vous fera l’objection suivante, on vous dira : Pourquoi ne trouvons-nous pas perfectionnés les animaux habitant depuis longtemps des lieux qui n'ont point été fréquentés par l’homme? A cela vous pourrez répondre, au moyen de la considération que je viens d'établir : L'homme est sept cent et tant de fois plus intelligent que l'animal le mieux organisé après lui. La faculté de perfectionnement est, dans chaque animal, en proportion de la perfection de son organisation primitive. Ainsi, l'animal le mieux organisé après lui doit se perfectionner sept cents fois plus lentement que lui, et ceux qui sont à des échelons plus bas, des milliers de fois plus lentement. Il n’est donc pas étonnant que les perfectionnements obtenus par ces animaux ne nous frappent pas; mais dans le castor cependant, la dégradation de l’état d'intelligence à laquelle il était parvenu avant que l’homme eût troublé ses travaux est sensible, ete. Le développement de cette question constituera une partie importante de votre ouvrage ; je n'entreprends pas de le faire, je me borne seulement à l'indiquer.
partie de l'impression produite par les premières idées données, mais ne l’anéantit pas tout à fait, attendu surtout que cette seconde instruction n’est pas fondée, comme la première, sur une idée générale impérative. Les savants occupés d'anatomie comparée ont plutôt obéi à la croyance acquise dans leur première éducation qu’à l'impulsion de la raison, en plaçant le singe après l’homme sur l’échelle de l’organisation.
Le docteur Bougon m'a rendu un service bien plus important que ceux dont je viens de parler. C’est d’avoir conçu clairement en quoi consiste l’entreprise scientifique à l'exécution de laquelle je me livre. Personne plus que lui, peut-être autant que lui, n’est en état d’en exécuter la partie physiologique.
Il me vient à l’instant une idée que je vais mettre sur-le-champ à exécution. Je vais écrire au docteur Bougon et placer ma lettre dans cette préface. Dans les pensées les plus particulières du philosophe , il y a de la généralité. Si la nature m’a réellement donné l’organisation philosophique, ce que je vais dire au docteur Bougon doit être un langage convenable à tenir à plus d'un savant.