J'AI HORREUR DU SANG
Les peuples sont mûrs pour entendre ce cri sortir de la bouche de leurs chefs ; ils ne peuvent plus l’attribuer à le faiblesse et à la peur; c’est le cri de la force, c’est le verbe de Dieu; ils ont crucifié Napoléon pour ne
l'avoir proféré et confessé que sur sa croix.
Quel réveil pour toutes les Églises chrétiennes, le jour
où les souverains prouveront qu’ils ont enfin compris le martyr du Calvaire par celui de Sainte-Hélène ; le jour où ils proclameront qu’ils ont horreur du sang de leurs sujets, qui sont leurs frères, du sang de leurs ennemis, qui sont aussi leurs frères, du sang des peuples faibles, ignorants, barbares même, qui sont, par-dessus lous,
leurs frères.
Para pacem ! para pacem! que tel soit le cri de cette croisade sacrée ! Que toutes les forces productrices, génératrices, vitales, se groupent à la voix des souverains, plus ardemment, plus vaillamment que ne se sont réunies sous leur épée les forces destructrices des plus glorieuses armées ! Qui donc oserait dire qu’un tel spectacle abaisserait les âmes? Qui donc ne rougirait pas de préférer la vieille guerre dévastatrice, spoliatrice, à cette sainte guerre de la science et de la richesse contre l’ignorance et la misère ?
Les sceptiques prétendent qu’un pareil avenir est im-possible, que l'humanité fut ainsi faite et restera éter-
nellement la même. Non! l'humanité est perfectible ;
elle a été fœtus, elle a été au berceau, elle a été dans
l'enfance : elle sera virile,
SIRE
J'ose en appeler à Votre Majesté : cet avenir est-il impossible ? N'est-ce pas vers lui que marche l'humanité et que vous vous efforcez de l’y diriger vous-même ? L'Empereur des Français n’a-t-il pas foi entière que les différends des peuples ne se résoudront pas toujours par la force ; que le droit des nations aura sa justice; que le Te Deum ne se chantera plus dans les temples de deux peuples chrétiens s’étant égorgés sur un
même champ de carnage?
Pourquoi ces traités de Paris sous votre règne? Ne commencent-ils pas le rôle de la justice internationale ? D’autres traités la consacreront et permettront de rédiger
son code.
Le Code Napoléon est un grand livre, mais il en reste un bien plus grand encore à écrire et qui modifiera même considérablement le premier. Le code des nations,
le Code de l'humanité, complément du divin Code de
— AN — l’homme, qui s'appelle l'Évangile, sera dévoilé au monde progressivement et selon le développement de l'humanité
elle-même. Gloire aux souverains qui en écriront les
premiers feuillets!
SIRE
L'Empereur des Français a certainement foi que le jour où ce peuple généreux voudra employer à maitriser les forces de la nature, la valeur, l'énergie, l’habileté qu'il à si vaillamment consacrées à la lutte de l’homme contre l’homme, il conservera dans la paix le rang glorieux qu'il à conquis par la guerre. Le peuple français sera plus que jamais alors le premier peuple de la terre, et sa puissance sera bénie de tous, puisqu'elle sera à tous profitable. |
C’est parce que j'ai foi moi-même que telle est la ferme croyance de l'Empereur, que je me déciare hautement
SIRE, de Votre Majesté
le très-respectueux et dévoué serviteur,
P. ENFANTIN
Paris, 15 août 1858.