GLOIRE POUR LA NATION FRANÇAISE
Il faut qu’une nation réunisse deux sortes de supériorité sur toutes les autres, pour être décidément classée comme premier peuple par les historiens impartiaux. Ces deux genres de supériorité sont la supériorité militaire et la supériorité scientifique. Les Anglais et les Français sont, dans ce moment-ci, les deux peuples rivaux. Je veux croire que nous avons la supériorité mitaire, mais je ne puis me dissimuler que, sous le rapport
scientifique, nous avons l’infériorité, puisque c’est l’Anglais Bacon qui est le patron de notre école en philosophie; puisque dans la physique des corps bruts, c’est Newton qui nous sert de guide; et puisque le peu de mots que nous bégayons sur la science de l’homme nous ont été enseignés par Locke. Or Newton, Bacon et Locke sont Anglais, et nos savants les plus distingués, depuis l'apparition de ces trois grands hommes, n'ont été que leurs commentateurs. Je descendrais un échelon plus bas, j'examinerais les auteurs qui ont fait des découvertes du second ordre, je trouverais que ce sont encore les Anglais qui ont eu la supériorité. L'amour-propre national a pu seul nous porter à classer Lavoisier comme auteur en première ligne dans sa direction, car ce sont Cavendish et Priestley qui ont les premiers décomposé l'air et l’eau. C'est Cavendish qui a prouvé par des expériences l'effet de l’attraction des montagnes, faisant dévier de la verticale les corps qui gravitent dans leur voisinage vers le centre de la terre. En descendant encore un échelon plus bas, en examinant les décou-
vertes les plus récentes, je trouve que ce sont encore ces diables d'Anglais auxquels on est redevable de la vaccine, que ce sont eux qui ont trouvé te moyen de congeler l’eau à volonté, etc.
Que cet aveu franc et naïf de la vérité ne fasse point naître dans votre esprit l’idée que je suis anglomane, je ne le suis pas; je vois les choses telles qu'elles sont; mon âme n'a point été amollie, amoindrie par la littérature, qui est une manière superficielle d'envisager et de traiter les questions les plus importantes. Je ne
m'abuse pas au point de croire que ce soit avec des littérateurs que nous puissions lutter contre des colosses scientifiques tels que Bacon, Newton et Locke. Voici exactement quelle est mon attitude : j'ai un œil fixé sur les progrès que les Anglais ont fait faire aux sciences ; l’autre est dirigé vers le pays des découvertes. Déjà j'y ai aperçu des vérités dont l'analyse nous placerait infiniment au-dessus des Anglais. Mais l'analyse d’idées du premier degré de généralité exige un travail auquel un homme ne peut pas suflire ; c’est pour cela que je vous convie de venir à mon secours. Dites-moi, mon cher Docteur, pensez-vous que si vous et moi, associés ad hoc avec quelques autres Français, nous parvenions 1° à élever la physiologie au rang des sciences d'observation dans toute son étendue ; 2° à la faire admettre dans l'instruction publique ; 3° à organiser la science générale, de manière à la rendre positive dans toutes ses parties ; 4° à réorganiser le corps scientifique européen, de manière à en faire le régulateur des prétentions des Français et des Anglais et à en former une digue assez forte pour contenir les ambitions nationales de ces deux peuples, nous aurions fait ce. qu'il y aurait de plus glorieux pour notre patrie, en même temps que de plus utile pour l'espèce humaine? Vous le pensez. Eh bien, vous êtes obligé de convenir que le travail auquel je vous propose d'employer toutes les forces de votre intelligence, est, en effet, celui par lequel vous pouvez contribuer le plus grandement et le plus directement à la gloire de vos compatriotes.