ST — SATISFACTION POUR VOS COLLÈGUES
Dans l’état actuel de la société, tout individu est attaché à une profession intellectuelle oumanuelle, excepté les mauvais sujets et les rentiers, classe encore plus sotte et plus méprisable, qui cherche dans la vie des jouissances obtenues sans travail. Accroître la considération de la corporation dont on est membre, est un des succès qui procurent le plus de jouissance, le plus de bonheur à celui qui lobtient. Vous êtes médecin, monsieur Bougon, et le travaii auquel je vous invite à vous livrer est celui qui peut accroître le plus rapidement la considération de la Faculté et la pousser aussi loin qu’elle est susceptible d'arriver. Pour raisonner sur ce sujet, je dois commencer par fixer nos idées sur la quantité de considération dont les médecins jouissent dans ce moment.
D’Alembert, dans son discours préliminaire de l’Encyclopédie, et Condorcet, dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l'esprit humain, ont relaté le fait que l'astronomie et la médecine avaient été les premières sciences cultivées ; mais ils n’ont pas fixé l’attention du lecteur sur ce fait important, et ils auraient dû le faire. Ils auraient dû faire observer comment cette division scientifique, établie à l’origine de la science par l’instinct humain, a été depuis confirmée par le raisonnement. Une dissertation plus longue sur ce fait me ferait perdre de vue mon objet. Je me contente donc de dire : Il est
de fait qu'à l’origine de la science, la considération des
médecins était égale à celle des astronomes. Il est également de fait que la considération obtenue par Hippocrate, a égalé et même surpassé celle dont les astronomes ont joui en Grèce, sans en “excepter le fameux Hipparque. Il est encore de fait que, sous les califes, les médecins jouissaient d’une considération égale à celle des astronomes, et que les califes qui se sont distingués par leur passion pour les sciences, tels que le célèbre Almamoun, ont étudié la physiologie avec autant d’ardeur que l'astronomie. Il est enfin de fait que, jusqu’à ces derniers siècles, le premier médecin du Roi de France portait le titre d’archiâtre; qu’il présidait à tout ce qui concernait la santé publique, ce qui lui constituait une espèce de ministère, et qu'il fut décoré, sous le règne de Henri IV, da titre de comte, titre qui à cette époque était infiniment plus considéré et plus recherché qu'aujourd'hui, attendu qu’il n’était pas accordé à un aussi grand nombre d'individus et qu’on n’en décorait pas indifféremment des personnes de toutes les classes. Enfin il est de fait que, depuis environ deux siècles, la corporation des médecins a beaucoup perdu de la considération dont elle jouissait.
Ce dernier fait est celui qui doit fixer toute notre attention et que nous devons analyser sous ces trois rapports : 1° indiquer les causes de la déconsidération dans laquelle les médecins sont tombés; 2° préciser ce degré de déconsidération ; 3° faire voir comment ils peuvent recouvrer la considération qu'ils ont perdue et se replacer d’une manière honorable dans la société.
Trois causes ont amené la déconsidération des méde-
cins. La première: l’enseignement de la médecine a été le premier enseignement scientifique qui ait fait partie de l'instruction publique donnée par l'Université. Cela remonte jusque fort avant dans le moyen âge, à l’époque de l'établissement de l’école de Salerne. Quand la révolution de Luther a déconsidéré le clergé qui était à la tête de toutes les universités, la faculté de médecine faisant depuis longtemps partie essentielle et intégrante de ces corps, a partagé la déconsidération dans laquelle le clergé est tombé. Les écoles d'astronomie, émules et rivales par Ja nature des choses (ainsi que je l’ai établi plus haut) des écoles de médecine, ont pris dans le xvi° et le xvu° siècle un grand essor. Ces écoles, fondées par des laïques, à cette époque, et ne faisant point partie des universités, ont acquis toute la considération qui a été perdue depuis le xvr° siècle par le clergé, les universités et la Faculté, qui, sous un certain rapport, ne formaient qu'un même corps.
Seconde cause : Dans le xvu° siècle, la Faculté de médecine, poussée visiblement par le grand ordre des choses vers sa réorganisation (en même temps que le clergé et les universités, avec lesquels elle faisait corps), prêtait singulièrement au ridicule, sous le rapport de l'antiquité des formes et du langage, comme sous celui de la vétusté des idées et des principes, qui depuis longtemps n’avaient fait aucun progrès et qui étaient, par cette raison, visiblement en arrière des autres branches de la connaissance humaine. Poquelin de Molière, cet homme si spirituel aux yeux des savants, et si profond en comparaison des autres littérateurs, a répandu sur la
corporation le ridicule à pleines mains; il a, en un mot, déconsidéré les médecins.
Troisième cause : Ne perdons pas de vue que, dès l'origine de la science, l'astronomie et la médecine ont été rivales. Elles ont acquis toutes les deux de la généralité, sans que leur rivalité cessât. Elle ne peut pas cesser, puisqu'elle est un effet direct de la nature de l’intelligence humaine. L’astronomie, par l'effet de la généralisation des idées, est devenue la physique des corps bruts ; la médecine, en se généralisant, est devenue la physiologie. Newton, grand astronome, grand brutiste, inventeur de l’infinitésimisme, s’est élevé, à la fin du xvu° siècle, à la hauteur d’une idée générale, ou, si l’on préfère, il a observé un fait d’une généralité absolue, celui de la gravitation universelle. De ce moment, la considération des astronomes s’est accrue ; elle a absorbé presque en entier celle des physiologistes, que les beaux travaux de Locke n’ont pu mettre de niveau, parce qu’ils ne portaient point le cachet d’une grande découverte, parce qu’ils n'avaient point le caractère unitaire, parce qu’ils n'avaient pas le même degré de clarté et qu’ils n'étaient, en un mot, pas aussi importants.
Il était nécessaire d'établir les causes de la déconsidération des médecins, pour préciser le point auquel elle est arrivée (1), et pour avoir les moyens d’indi-
(1) Je m'aperçois bien, mon cher Docteur, que cette partie de ma Jettre est horriblement mal rédigée. Si je ne la recommence point, c'est un peu par paresse, c’est aussi parce que je suis fort occupé ; mais c’est surtout parce que j'ai confiance dans la sagacité de mes lecteurs, dans la vôtre surtout, qui est réellement admirable.
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