‹ Science de l'homme, physiologie religieuseChapitre 56 sur 125 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Cette première partie se composera de l'examen

des divers ouvrages de Vicq-d'Azyr.

INTRODUCTION

On a beaucoup loué et fort bien loué Vicq-d’Azyr, sous le rapport de sa capacité littéraire, et sous celui des services qu’il a rendus à l'anatomie de l’homme, à l’anatomie comparée et à la médecine; mais on n’a pas encore fait valoir convenablement son plus beau titre à la gloire; on ne l’a point considéré comme le fondateur des bases positives de la science de l’homme. C’est à ce point de

vue que je vais me placer pour examiner ses œuvres.

Les œuvres de Vicq-d’Azyr sont une mine féconde qui n’a point encore été exploitée; elle enrichira tous ceux qui poursuivront un de ses innombrables filons. L'histoire des sciences nous offre plusieurs exemples d'ouvrages auxquels on n’a rendu toute la justice qu’ils méritaient, que longtemps après la mort de leurs auteurs; en compensation de ce fait, elle nous présente celui très-fréquemment répété d’ouvrages qui, à l’instant de leur publication, ont été estimés beaucoup au-dessus de leur valeur. Ceux dont nous allons rendre compte appartiennent bien certainement à la première de ces deux classes.

Je diviserai mon examen en deux parties, sous le nom de sections. Je m’occuperai dans la première des idées physiologiques de Vicq-d’Azyr. J’analyserai dans la seconde ses idées psychologiques, c’est-à-dire celles qui ont directement la science de l’homme pour objet.

TRAVAUX PHYSIOLOGIQUES DE VICQ-D'Azyr.

Voici la manière dont Vicq-d’Azyr s'exprime dans le discours préliminaire qu'il a placé en tête de son anatomie comparée. Je commence mon examen par ce passage, parce qu'il renferme le plan des travaux anatomiques et physiologiques de l’auteur; parce que c’est de tous ses ouvrages celui dans lequel les généralités physiologiques se trouvent en plus grand nombre et le plus rapprochées.

« Nulle science ne touche l’homme d’aussi près que l’anatomie, et cependant il n’en est aucune qui soit aussi négligée, Les médecins et les chirurgiens sont les seuls qui s’en occupent, parce qu'ils en ont indispensablement besoin pour leur instruction, et que le public les estime d'autant plus qu’ils l'ont étudiée plus longtemps et d’une manière plus approfondie. Mais elle n’est point, comme l'histoire naturelle et la chimie, cultivée par des amateurs qui consacrent à son avancement leur fortune et leurs veilles. Sans doute il répugne à l’homme de voir d'aussi près son néant; il fuit ce triste spectacle et il consent à s’ignorer lui-même plutôt que de s’afiliger à la vue de tant de misères. Le premier dégoût une fois surmonté, cette étude offre cependant un champ vaste et fécond en merveilles; elle détruit des préjugés nombreux ; elle donne une explication satisfaisante d’un grand nombre de phénomènes que chaque jour reproduit; elle rectifie les idées fausses qu’on peut avoir prises sur l’é-

conomie animale, et parmi les erreurs qu’elle dissipe, il n’en est aucune qui n’expose à quelque danger. Les philosophes devraient au moins prendre une teinture de cette science, sans laquelle, lorsqu'ils auront à parler de la nature de l’homme, de ses appétits et de ses besoins, ils demeureront toujours au-dessous de leur sujet.

» L'homme est, parmi les corps vivants, celui dont l'organisation est la mieux connue. On a aussi disséqué les autres animaux et les plantes, et on s’est enfin aperçu que c’est la comparaison des organes, considérés à différents intervalles dans le système des êtres, qui peut répandre le plus de jour sur le mécanisme et sur l’usage de leurs parties.

» Cette comparaison, au reste, est très-peu avancée ; on a beaucoup recueilli et on a peu comparé. Jamais on n’a travaillé sur un plan convenu; chacun a décrit à sa manière et dans l’ordre qui convenait le mieux à son système ou à ses habitudes, quelquefois même sans aucun ordre déterminé. 1l n’y a eu jusqu'ici rien d’arrêté dans la nomenclature; et parmi tant de morceaux si dissemblables, quel œil serait assez habile pour distinguer sans un long et pénible examen les différences et les rapports ?

» Blasius et Valentin sont les anatomistes qui ont recueilli le plus grand nombre de descriptions d'animaux; mais ils les ont publiées telles qu’elles sont sorties des mains de leurs auteurs. Ils n’ont épargné à leurs lecteurs que la peine de chercher dans plusieurs volumes les différentes pièces qu’ils ont rassemblées en un, et ils n’ont rien fait pour rendre la comparaison plus facile. Collins,

dans son Système anatomique; Haller, dans sa Grande Physiologie, et Mouron, dans son Abrégé d’anatomie comparée, ont présenté quelques résultats; mais ces différents travaux n’offrent qu'une très-petite partie de la science qui n'existe encore nulle part dans son entier.

» Je divise tous les corps en deux classes ; la première comprend les corps bruts; la seconde les corps vivants (1).

» Dans ceux-ci, les organes, par des mouvements propres, inhérents et spontanés, croissent dans toutes les dimensions à la fois, se nourrissent et se reproduisent.

» Dans ceux-là, l'attraction, soit qu’elle agisse seulement sur les masses, soit qu’elle donne aux parties similaires des corps diverses impulsions, d’où résultent des formes déterminées, est le grand agent qui les fait passer par plusieurs états successifs.

» C’est l’attraction qui règle les nombreuses variétés des cristaux dans la composition desquels entrent des parties intégrantes, homogènes et d’une combinaison parfaite (2).

» Ainsi, veut-on distinguer les corps bruts d’avec les corps vivants? Toutes les fois qu'on trouvera un corps naturel ayant une forme constante, mais qui peut être divisée mécaniquement en parties d’une nature différente et cependant essentielle à sa formation, on en pourra

(1) Les motifs qui ont déterminé Vicq-d'Azyr à adopter cette division seront déduits et développés dans la seconde citation.

(2) On trouvera dans ma critique de ce passage mon opinion sur la manière dont Vicq-d'Azyr envisage la loi de la gravitation.

conclure que c’est un corps végétal ou animal, c’est-àdire un corps vivant.

» Quelques naturalistes ont donc eu tort de regarder les fungus comme des cristallisations, puisque ces corps sont composés de parties très-différentes les unes des autres,

» En général, les formes cristallines sont angulaires ; tandis que les formes végétales et animales sont arrondies.

» La forme organique des végétaux et des animaux est toujours disposée de la manière la plus avantageuse à la vie, à l'accroissement de l'individu et à la conservation de l'espèce; rien de semblable ne peut résulter de la forme constante des cristaux, dont la masse ne s’augmente que par juxta-position, et dont les diverses molécules n’ont rien de commun entre elles que la force qui les unit.

» Les corps vivants sont toujours composés de parties solides et de parties fluides très-distinctes les unes des autres, tandis qu’on ne trouve dans les cristaux que des parties solidifiées.

» La formation des cristaux qui croissent par l’application de lames successivement ajoutées à leur surface, offre quelque analogie avec celle des végétaux. Dans ceux-ci les couches se répandent sous l'écorce, c’est-à-dire sous un organe digestif qui prépare la matière avant qu’elle serve au développement de l'individu. Mais le cristal n’a pas besoin d’un tel organe, puisque la substance qui sert à son accroissement est déjà semblable à ses autres parties; la propriété d’attirer les principes homogènes et de

rejeter les principes hétérogènes est attachée à chacun de ses points, et elle ne dépend pas, ainsi que dans le règne vivant, de la mobilité d'un organe.

» Tous les cristaux qui appartiennent à une même espèce renferment comme cristal un polyèdre inscrit d’une

figure constante. Quelque variées que soient les formes extérieures, ce polyèdre est la forme primitive, les autres ne donnent que des formes secondaires. Celles-ci sont produites par une superposition de lames appliquées sur le noyau et qui décroissent suivant des lois simples et régulières, par des soustractions d’une ou de plusieurs rangées de molécules intégrantes. L'existence de ces lois, prouvée par l'accord des calculs avec l'observation des angles, est le fondement de cette théorie. La plus légère réflexion fait voir combien ces principes sont loin de pouvoir être appliqués, soit à la composition, soit au développement des corps vivants.

» Nous reconnaissons neuf caractères ou propriétés générales de la vie, savoir : la digestion, la nutrition, la circulation, la respiration, les sécrétions, l’ossification, la génération, l’irritabilité, la sensibilité.

» Tout corps dans lequel on observe une ou plusieurs de ces fonctions, doit être considéré comme corps organisé et vivant.

» Il est hors de doute que les végétaux doivent être rangés dans cette division. Ils se nourrissent; quelquesunes au moins de leurs parties se meuvent ; ils croissent et se reproduisent; leurs humeurs circulent; il se fait en eux des sécrétions, et ils ont une sorte de respiration;

mais la sensibilité est le grand caractère de la vie animale. pil

» Il y a deux manières de ranger les corps vivants dont on décrit la structure : la première, qui est la plus usitée, consiste à placer l’homme en tête, et à décrire successivement après lui ceux des corps vivants avec lesquels il a le plus d’analogie; de sorte que dans cette série, le nombre des organes aille toujours en décroissant, comme il suit : l’homme, les quadrupèdes vivipares, les serpents, les poissons, les vers, les végétaux. La seconde méthode serait absolument l'inverse de celleci, en marchant du simple au composé, en arrivant des végétaux aux quadrupèdes et à l’homme. Soit qu’on monte, soit qu'on descende cette échelle, l'examen méthodique des faits constatera que la vie de l’animal à sang chaud n’est que celle de l'animal à sang froid, plus certaines propriétés; et que celle de ce dernier n’est que celle du végétal, plus certaines modifications. »

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