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QUATRIÈME OBSERVATION

A différentes époques et dans différents pays, des enfants, par des malheurs quelconques, se sont trouvés sequestrés de la société, livrés à eux-mêmes, obligés de pourvoir à tous leurs besoins par leur seule industrie, et cela, avant d’avoir participé, par l'effet d’une éducation suffisamment soignée et prolongée, au trésor des connaissances acquises par les travaux successifs et cumulés de toutes les générations qui nous ont précédés. Plusieurs

de ces individus ont été pris après avoir enduré un isolement plus ou moins long. Nous avons des mémoires sur de pareils sauvages, entre autres sur un qui fut arrêté en Suède, sur un autre qu’on a saisi dans les forêts de la Lithuanie, sur une fille qui avait habité longtemps dans un état de séquestration absolu les bois de la Champagne. Enfin nous avons sous les yeux l'individu auquel on a donné le nom de Sauvage de l'Aveyron. Les observations faites sur ces sauvages prouvent que l’homme abandonné à lui-même avant d’avoir été mis au courant des connaissances acquises, est très-peu supérieur en intelligence aux animaux les plus élevés après lui sur l'échelle d’crganisation. Sa supériorité intellectuelle correspond précisément et uniquement à celle qui résulte directement de sa supériorité d'organisation. Le Sauvage de l'Aveyron me paraît avoir été, pendant tout le temps qu’a duré sa séquestration de la société, dans un état d'intelligence très-rapproché de celui dans lequel ont dû se trouver les premières générations de l'espèce humaine. Il a dû cependant jouir de quelque supériorité à leur égard, parce qu'une partie du développement de l'intelligence se transmet par voie de généralion,

L'histoire du Sauvage d2 l’Aveyron, depuis le moment qu’il à été pris et arraché à la vie isolée qu'il menait depuis son bas âge, et pour laquelle une longue habitude lui avait donné un grand attrait, mérite de fixer d'une manière particulière l'attention des personnes qui cultivent la science de l’homme et qui s'efforcent de hâler ses progrès. Cette histoire se divise naturellement en trois époques : la première comprend ce qui s’est

passé depuis qu’il a été saisi par des paysans qui l'ont trouvé mangeant des légumes dans leur champ, jusqu’à son arrivée à Paris, où le gouvernement l’a fait venir. La seconde se compose de la narration des soins donnés à son éducation par l'abbé Sicard, à qui le gouvernement l’a confié. La série des observations faites sur lui par M. Itard, médecin de l'établissement des sourds-muets, constitue la troisième.

Première époque.

Ceux qui ont capturé le Sauvage de l’Aveyron l’ont conduit dans l'hôpital de quelque importance qui était le plus voisin. Les officiers de santé attachés à cet hôpital ont fait sur lui des observations qui, sans avoir beaucoup de profondeur, étaient très-judicieuses et fort exactes. Ils ont constaté son étai d’ignorance absolue relativement à nos connaissances acquises, son goût pour les aliments crus, végétaux ou animaux, son extrême répugnance pour ceux qui étaient cuits, sa résistance opiniâtre à toute tentative pour lui faire porter des vêtements, le désir qu’il témoignait de retourner dans les bois, les efforts qu’il faisait pour y parvenir, son évasion, la peine qu’on avait eue à le reprendre, etc. D’après le compte très-sage qu’ils ont rendu au gouvernement de cet être extraordinaire, le ministre de l'intérieur l'a fait venir à Paris pour le placer sous les yeux des savants les plus distingués et leur procurer la facilité de l’observer à leur aise.

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Seconde époque.

Le Sauvage de l'Aveyron, arrivé à Paris, a été remis entre les mains de l’abbé Sicard. Cet abbé, beaucoup plus instruit en théologie qu'en physiologie, beaucoup plus confiant dans ses principes religieux que dans ceux de la physique, profondément convaincu que l’homme n'avait aucun besoin des secours de l'éducation pour s'élever à la connaissance de l’existence de Dieu, ne s’est point occupé d'observer le Sauvage de l'Aveyron, mais bien d’en faire un moyen de démonstralion publique de la justesse de ses idées théologico-physiologiques L'abbé Sicard, se trouvant en lutte directe avec la vérité, a, comme de raison, eu le dessous. L’élève, armé de son impassibie ignorance en fait de choses abstraites, a déjoué toutes les combinaisons de ce subtil métaphysicien, qui, à son grand regret, s’est vu forcé de renoncer aux brillantes espérances qu’il avait conçues. Il est facile de se faire une idée du château en Espagne que la fantastique imagination de l’instituteur des sourds-muets avait construit, à l’occasion du Sauvage de l'Aveyron. Il comptait, après l'avoir bien apprivoisé, bien dressé, le faire figurer en séance publique. Là, il lui aurait fait raconter des anecdotes si touchantes, si déchirantes, sur les dangers qu'il avait courus perdant sa vie solitaire au fond des forêts, qu’il aurait arraché des larmes de tout l’auditoire. Il lui aurait fait produire de si brillants élans d'âme vers l'Être suprême, qu'il aurait proclamé du fond de son cœur, que les spectateurs les plus incrédules

auraient été convertis. Rien de tout cela n'ayant pu se réaliser, ce premier instituteur de Victor (c’est le nom qu’on a donné au Sauvage de l'Aveyron) a déclaré l’élève né imbécile, il a cessé de s’en occuper et l’a relégué dans un coin obscur de l'établissement, comptant ainsi le consacrer à l’oubli total de la société et même des savants.

Troisième époque.

Le Sauvage de l'Aveyron était dans un état pitoyable quand l’abbé Sicard a renoncé à en tirer parti; il avait été tant et si fort battu qu'il était couvert de plaies; il en avait, entre autres, une au ventre qui était fort dangereuse; elle provenait des coups de pied dans le ventre qu'il avait reçus, et dont plusieurs avaient porté sur la boucle d’une ceinture de cuir qu’on lui mettait pour l'empêcher de se débarrasser d’une houppelande dont on le couvrait malgré lui. Tel était le malheureux état dans lequel se trouvait Victor, quand il est passé des mains de l'abbé Sicard dans celles de M. Itard, médecin de l’établissement des sourds-muets. Les premiers soins de M. Itard eurent pour objet de guérir les blessures de Victor. Il s’occupa ensuite d’observer et d’éduquer ce jeune homme. Ce physiologiste a constaté : 1° que Victor n'était point né imbécile, qu’il ne l'était pas même devenu après les mauvais traitements qu'il avait endurés, et qui auraient infailliblement produit cet effet s’il y avait eu faiblesse constitutive dans l'organe de la pensée; 2 que Victor n’était pas né sourd et qu’il ne l'était pas

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devenu, qu’ainsi il n’existait pas sous ce rapport d’obstacles à ce qu'il apprit à parler; & il a également constaté que les organes de la parole étaient en bon état chez ce jeune homme, et'il a poussé à cet égard la démonstration jusqu’à l'évidence, en lui faisant prononcer distinctement le nom de plusieurs aliinents, entre autres du lait, qu'il aimait beaucoup. Enfin, il a très-clairement prouvé que les véritables, que les seuls obstacles qui s’opposaient aux progrès de Victor, provenaient de ce que son éducation avait été commencée trop tard; que son larynx, que son organe élaborateur de la pensée étant restés longtemps dans l’inaction, avaient perdu la souplesse nécessaire pour être employés à la combinaison et à la prononciation des signes de convention.

M. Itard a publié un mémoire dans lequel il a rendu compte des observations et des expériences qu’il a faites sur le Sauvage de l'Aveyron, ainsi que des procédés qu'il a employés pour faire fonctionner le mieux possible ses organes élaborateurs de la pensée et producteurs de la parole. Il a dit avec beaucoup de franchise les succès plus ou moins importants qu'il a obtenus. Ce mémoire a été rédigé avec beaucoup de clarté et de sagesse, et cependant il a fait peu de sensation, il a obtenu peu de succès. J’ai cherché pendant longtemps quelle pouvait être la cause de l'indifférence de l'École pour cette production scientifique utile. Je me suis enfin aperçu que cette indifférence avait pour cause la trop grande réserve de l’auteur, qui, n'ayant point généralisé les faits qu’il avait observés, n’a pas fait sentir le parti qu'on pouvait en tirer pour l'organisation de la physio-

logie en particulier, et même du système général de la science.

Résumé de l'histoire du Sauvage de l'Aveyron et des faits démontrés par les observations précédentes.

L'homme est si enclin à systématiser, c’est-à-dire à coordonner les idées qu'il produit et les faits qu’il observe, il a un si vif désir de connaître la liaison qui existe entre l'objet qui l’occupe et l’ensemble des choses, qu’une idée, qu’un” fait isolé (quelque intéressant qu’il soit) est très-froidement accueilli s’il n’est pas généralisé, en cas que son essence soit la particularité. Je terminerai donc cet article en coordonnant les faits observés sur le Sauvage de l'Aveyron avec ceux énoncés dans. les observations précédentes.

Avant les observations faites sur le Sauvage de l'Aveyron, plusieurs hommes instruits et d’un esprit solide n'étaient pas encore convaincus de la nécessité des signes de convention pour former et combiner les idées - de quelque importance, ni de l'impossibilité de s’élever à la conception d’une cause unique sans le secours de ces signes; mais depuis les observations faites sur lui, il n’y a plus à cet égard d’incrédules que ceux qui sont intéressés par esprit de corps (comme l’abbé Sicard) à soutenir des principes théologiques arriérés, et à maintenir la croyance que l’idée de l'existence de Dieu est chez nous une idée innée. Les observations faites sur le Sau- . vage de l'Aveyron ont été les plus probantes qui puissent exister, puisqu'il a été d’abord soumis à des expériences

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ayant pour objet de prouver que l'idée d’une cause unique n’était pas une idée acquise (expériences qui n’ont eu aucun succès), et qu'il a été ensuite mis en expérience avec des intentions tout à fait opposées, avec celles de prouver que nous n’étions susceptibles de combiner aucune idée de quelque importance, ni de nous élever à une grande hauteur d’abstraction sans le secours des

signes de convention, expériences qui ont complétement

réussi.

Pour la vingtième fois, je le répète, et je ne crois pas l'avoir dit trop souvent, tant il me paraît important de fixer l'attention du lecteur sur cet objet : depuis les expériences faites sur le Sauvage de l'Aveyron, la démonstration de la nécessité des signes de convention pour former et combiner des idées de quelque importance est complète. Ainsi, il est certain que les premiers hommes ont été les plus ignorants de tous, et ceux dont les combinaisons ont été les plus bornées,

Sans plus long préambule, établissons la série des différentes nuances observées dans le développement de l’intelligence humaine.

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