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mots : papa, maman, avant qu'il ait appris à les bien prononcer et à saisir les idées qu’il doit y attacher, on acquiert la certitude que le langage n’est pas un résultat direct de l’organisation de l’homme.
DEUXIÈME OBSERVATION
Qu'on lise Hérodote, Thucydide, le profond Tacite, le grand Hume, notre contemporain ; qu’on fouille dans les vieilles chroniques ; qu’on analyse les anciennes traditions, on verra que les peuples qui se sont élevés au plus haut degré de civilisation ont commencé par être anthropophages; on verra que ceux chez lesquels le luxe s’est élevé jusqu’au point de satisfaire avec le plus de recherche à tous les besoins de la vie, ont commencé par se mettre à l'abri des injures du temps dans des cavernes, et par manger crus et sans aucun apprêt les animaux et les végétaux qu'ils consacraient à leur nourriture ; que ceux qui se sont distingués par les travaux d'intelligence les plus solides et les plus brillants, n'avaient à l’origine, sous les rapports de mémoire et de prévoyance, que des moyens fort peu supérieurs à l'animal le plus élevé après l’homme sur l’échelle d'organisation. °
TROISIÈME OBSERVATION
Depuis cinquante ans, l'esprit humain à pris un grand essor ; il a secoué ses vieilles habitudes; il a fait les plus généreux eflorts pour s'affranchir des préjugés
auxquels il était soumis; il s’est aperçu qu’à la sublime conception qui a servi de base à l'organisation sociale actuelle, plusieurs idées fausses s’étaient trouvées mélées, amalgamées, et il a pris la ferme résolution de faire le départ de l'erreur et de la vérité. Les faits constituant la croyance qui, depuis dix-huit cents ans, se transmettait de confiance, de génération en génération, ont été passés au creuset le plus sévère. Ne perdons pas de vue qu’au nombre de ces faits, les deux suivants jouaient un rôle très-important. L'un, que les premiers hommes avaient eu des signes de convention au moyen desquels ils avaient pu fixer leurs sensations, les comparer et les combiner de même que nous. L'autre, qu'ils s'étaient élevés à l'idée éminemment abstraite Dieu, ou, si on le préfère, qu'ils avaient conçu la démonstration de l’existence de Dieu.
L’enthousiasme pour la recherche de la vérité est devenu, à cette époque, vraiment national chez les Anglais et les Français. Ces peuples ont fait l’un et l’autre des expéditions maritimes dispendieuses, ayant en grande partie pour objet l’apurement des principes servant de base à l’organisation sociale. Je veux parler des voyages de découvertes confiés à la direction de l’ingénieux Bougainville, du sage et intrépide Cook, et du malheureux La Peyrouse. Ces illustres navigateurs ont visité avec l'esprit le plus philosophique une grande quantité de peuplades diverses qui, jusqu'alors, nous avaient été totalement inconnues. Grâce à leurs recherches, à leurs observations et à leurs ingénieuses expériences, tous les états intermédiaires entre les hommes les plus ignorants,
les plus bruts (tels qu'ont dû être nos premiers pères) et les peuples qui sont parvenus au plus haut degré de civilisation, nous sont parfaitement connus. Ces renseignements sont bien précieux, car nous pouvons maintenant baser sur des faits observés ce que, sans cela, nous n’aurions pu fonder que sur des conjectures et des raisonnements. Nous pouvons maintenant monter par une série non interrompue de faits observés, depuis les premiers hommes, qui ont nécessairement été les plus ignorants de tous, jusqu'aux Européens actuels qui, sous le rapport de la civilisation ainsi que sous celui des sciences, ont infiniment dépassé les peuples qui les ont précédés.
Cook nous parle de peuplades ne reconnaissant point de chefs, n’ayant aucune idée religieuse, point de vêtements, aucune autre habitation que des cavernes ou des trous faits dans la terre, mangeant crus les aliments dont elles se nourrissent, étant anthropophages sans avoir besoin d’être excités par la vengeance, le goût de prédilection pour la chair humaine stimulant suffisamment leur cannibale appétit. Il nous parle d’autres peuplades un peu plus élevées sur l’échelle de la civilisation. Elles reconnaissent des chefs, elles ont quelques idées religieuses (constatées par des idoles révérées), elles font cuire leurs aliments, elles se couvrent de peaux de bêtes, elles ont des habitations construites et une langue si peu étendue que la numération ne s’élève pas au delà de trois. L'anthropophagie y est considérablement diminuée; elle y est presque réduite au cas résultant d'homicides commis par effet de vengeance individuelle ou nationale. Enfin, il nous parle des peuples d'Otaiti, des îles Sandwich et
de celles des Amis, qui ont un clergé établi, une hiérarchie politique, une langue complète, et chez lesquels les sacrifices humains sont presque les seuls restes de l’anthropophagie; elle y est presque entièrement détruite sous le rapport de la manducation de la chair humaine, quoique le trop philanthrope Cook ait été en partie mangé par les insulaires de Sandwich.
Ce qui m'a surtout frappé dans les naïfs récits de Cook, c’est : 1° qu’il lui a été impossible de faire comprendre aux deux premières classes de peuplades l’idée d’une cause unique, ou, si l’on préfère, l’opinion de l'existence d’un Dieu tout-puissant ; qu’il lui a été par conséquent impossible de leur faire voir que l’homme était d’une autre nature que les autres animaux, chose qu'il a fait facilement concevoir aux habitants d'Otaïti, des îles Sandwich et de celles des Amis ; 2° que l'anatomie n’aurait éprouvé aucun obstacle pour se livrer à la dissection du corps humain chez les deux premières classes de peuplades, et qu’elle aurait été impraticable chez la troisième.