SIXIÈME OBSERVATION
L'homme et le castor sont les animaux les mieux organisés ; mais il existe entre eux des différences bien importantes et bien tranchées, quoiqu'ils se suivent immédiatement sur l'échelle organique. Gelle de ces différences sur laquelle je désire fixer dans ce moment toute l'attention du lecteur, est, d’une part, que le castor n’a
point son égal dans les animaux pour êlre velu, poilu, épaissement et moelleusement fourré, et que l’homme est celui de tous le sanimaux qui a le moins de poils, et dont l'organe cutané est, par cette raison, exposé le plus directement au contact de l'air, De la structure externe du castor, il est résulté qu’il a été directement appelé à établir son domicile dans les pays froids. La structure externe de l’homme l’appelait à habiter les pays chauds ou tempérés. L'homme et le castor ont été, ont dû être pendant bien longtemps séparés, ignorés l’un de l’autre. Ils ne sont entrés en contact qu’à l’époque où l’intelligence de l’homme ayant fait de grands progrès, il à inventé les moyens de se vêtir, ce qui l’a rendu susceptible d'habiter les pays froids. Ce contact n’est devenu dangereux pour le castor qu'à l’époque où le luxe ayant fait de grands progrès, l’homme s’est trouvé attrait à se procurer du poil de castor.
La disposition primitive des choses, qui a rendu le castor à tout jamais domicilié des pays froids, et l'homme habitant d’abord des pays chauds, à été la plus favorable possible pour la question que je traite. Si elle avait été autre, si les animaux les mieux organisés avaient été appelés par leur similitude à vivre dans les mêmes climats, il n’y aurait eu que l’homme qui se serait organisé; il aurait arrêté, entravé le perfectionnement des autres; il aurait nullité leur intelligence, en s’opposant au développement de celles de leurs facultés qui, par leur perfectionnement, leur auraient donné le moyen de lutter avec lui, et en favorisant le perfectionnement de celles qui pourraient lui être utiles, dont il
pourrait disposer, et qui deviendraient des instruments pour lui. Alors le fait de la perfectibilité des animaux, dans la proportion du degré de perfection de leur organisation, aurait été difficile, peut-être même impossible à prouver. En effet, oublions pour un moment le castor, et cherchons les preuves qu’un animal autre que l’homme se soit sensiblement perfectionné, nous ne les trouverons pas. L’éléphant a une organisation très-avantageuse ; il a une ébauche du sens du toucher; il montre beaucoup d'intelligence; mais le même degré d’intelligence a été observé à toutes les époques dans les individus de cette espèce; elle ne s’est point accrue, et plusieurs individus ne se sont jamais combinés, coalisés pour des travaux de société. Cela n’est point extraordinaire, puisque l’homme, qui est un animal infiniment mieux organisé que lui, s’est trouvé en contact avec lui, dès l’origine de l’existence de ce grand corps organisé sur cette planète, et qu’il a nécessairement fait avorter la disposition de cet animal à se perfectionner. Quelle immense supériorité l’homme a eue sur les autres animaux, dès l'instant qu'il a su faire du feu et l’entretenir, faire une corde et l’employer !
Je reviens à la question, et après m'être félicité de cette disposition primitive des choses, par laquelle l'homme et le castor se sont trouvés, d'une part, être les animaux les mieux organisés, et de l'autre, appelés à vivre dans des climats très-différents, ainsi qu'à n'avoir aucun intérêt commun à débattre, je rappellerai purement et simplement le fait que le castor s’est perfectionné ; que des individus de cette espèce se sont
combinés pour des travaux communs; qu’ils en ont exécuté, dont un examen détaillé a fait à juste titre l'admiration des naturalistes les plus éclairés, et qu'à l’instant où l’homme a troublé ces travaux, l'intelligence du castor a rétrogradé, et s’est ravalée au point de ne pas être supérieure à celle du lapin.
Je terminerai cette dernière observation par une réflexion qui est à mes yeux de la plus grande importance.
Pour travailler utilement à la comparaison de l'intelligence des différents animaux ; pour raisonner avec fruit sur les progrès que l'intelligence humaine a faits et sur ceux dont elle est encore susceptible, il faut attacher des idées bien claires au mot intelligence ; il faut analyser ces idées et distinguer l'intelligence positive de celle qui n’est que relative. Les castors, lorsqu'ils vivaient en société, ont donné preuve d'intelligence positive, quand ils ont construit des digues, quand ils y ont fait plusieurs rangs de loges, ce qui leur donnait les moyens d’habiter toujours au niveau de l’eau à ses différents degrés de croissance ou de décroissance, et d’y entretenir leur queue dans un bain continu ; quand ils plaçaient leur magasin de vivres de manière à le mettre à l’abri des inondations. Le chien de berger qui empêche un troupeau d'entrer dans un champ de blé; le caniche qui rapporte le mouchoir de son maître, ne prouvent par ces actes que de l'intelligence relative. La véritable intelligence, l'intelligence positive, consiste à prévoir la marche des phénomènes avec lesquels on est en relation; à savoir se garantir de ceux qui peuvent être nuisibles,
et à profiter de ceux qui peuvent être utiles. Elle consiste à influencer la marche de ces phénomènes pour les faire tourner à son avantage. Le chien que nous admirons le plus pour ses jolis tours de passe-passe se trouverait, s’il était abandonné dans le fond des forêts, inférieur en intelligence positive au loup le plus médiocre.
Je suis tout naturellement conduit à diviser les connaissances humaines en deux classes, l’une composée des acquisitions directement faites par l'intelligence positive, l’autre renfermant l'immense collection des conceptions secondaires et des jeux d’esprit de tous les genres. À la tête de cette dernière figureront les belles tragédies, les bonnes comédies et les meilleurs ouvrages de littérature ; car la littérature la plus transcendante n’a encore qu'une manière superficielle d'envisager ces questions. Il y aurait sur ce sujet des volumes à écrire, ils feraient suite au bel ouvrage de Bacon sur la dignité des sciences. Je les écrirais peut-être si j'étais placé dans d’autres circonstances, mais pour celles où je me trouve, ce travail serait un fort mauvais emploi du temps. Quand l'Espèce humaine est dans une situation calme, elle ne songe presque qu'à ses plaisirs, elle se livre avec passion à des jeux d'esprit, elle néglige les occupations les plus importantes, et il est nécessaire de lui en rappeler l’utilité pour rendre la considération aux savants et encourager par ce moyen la culture des sciences. Mais quand, par l'effet de son ignorance et de son imprévoyance, elle est tombée dans une situation critique, le meilleur moyen de relever l'intelligence consiste à lui tracer la route par laquelle elle peut rentrer dans le calme. 11 ÿ a dans ce
moment deux choses à faire: l’une, de se battre avec une activité et un acharnement tels, que le plus haut degré de lassitude arrive le plus promptement possible; car cette lassitude extrême peut seule imposer silence aux passions et ouvrir l'oreille à la raison; l’autre, dont une classe beaucoup moins nombreuse d'hommes peut et doit s’occuper exclusivement, est de caver les idées ct de les approfondir, jusqu’à ce qu’on trouve une base solide pour reconstruire l'édifice scientifique, religieux, politique, en un mot, l'édifice intellectuel (et cette base ne peut être que l'intérêt commun des peuples qui composent la Sôciété européenne), et de perfectionner le plus possible ce projet de réorganisation, afin qu'il soit de l'admission la plus facile possible, quand les malheureux Européens se seront convaincus que la guerre, quels que soient les vainqueurs, ne peut pas donner pour résultat un état de choses stable.