LA LIBERTÉ DU CORPS. QUESTION DE L'ESCLAVAGE
J'entends par le droit personnel en général le plus élémentaire de ceux qui sont inhérents à la personnalité, et le plus profond, c'est-à-dire la possession même d'une personne attribuée à cette personne et niée à toute autre. C'est le soi^ principe et fondement du sien, où que puissent être les limites du sien, c'est la conservation de ce 50Î pour lui-même, soit qu'on le prenne dans la conscience et dans ses libres mouvements, soit qu'on l'étende à l'organe de toute activité personnelle, le corps. L'établissement de cette première des propriétés ne* pourrait être concédé à la conscience et refusé au corps sans que l'usage en devînt impossible pour les actes extérieurs, et par suite sans que la personne, avec ses fonctions naturellement indissolubles, se trouvât soustraite à ses propres fins et employée comme pur instrument pour les fins d'autrui.
Le droit personnel est donc une conséquence immédiate de la loi morale, un concept qui n'en peut être séparé; et la liberté du corps est moralement inaliénable aussi bien que la liberté de l'âme. Occupons-nous d'abord de la liberté du corps. Considérons-la par rapport au principe de la défense.
La liberté résulterait du principe de la défense, dont elle est certainement le premier objet; en d'autres termes, elle résulterait pour chacun du simple devoir
envers soi-même, alors même qu'elle ne résulterait pas pour tous de la justice ou de la notion générale du droit et du devoir. Cette vérité peut se passer de développements. Il semblerait donc que la justice universelle et le droit individuel de défense sont ici toujours et nécessairement concordants. L'accord ne paraîtrait pas non plus devoir se démentir quand on passe de la défense individuelle à celle des groupes liés à l'individu. Qu'est-ce en effet que généraliser ainsi la défense, si ce n'est réaliser de plus en plus la justice et l'étendre d'un seul homme à un certain nombre d'hommes, à une société entière? En principe, il en est ainsi, et il faut bien d'ailleurs qu'il y ait harmonie entre la morale et la défense bien entendue. Mais en fait il en a été autrement.
La guerre a donné naissance à l'esclavage, c'est-à-dire à la possession matérielle d'une personne par une autre personne. La guerre est un fait dont j'ai montré ailleurs la génération. Son caractère extrême consiste, au point de vue moral, en ce qu'étant supposée provenir des besoins de la conservation et de la défense, tels qu'on se les représentait, et des passions occasionnellement développées, elle a néanmoins aussitôt dépassé ces besoins hors de toute mesure et s'est mise au service de ces passions, jusqu'à devenir un système d'actes et de moyens destinés à donner la mort à ceux dont on pouvait craindre avec plus ou moins de raison de la recevoir et à chercher la sécurité dans l'anéantissement de leurs existences individuelles et collectives. Toutes les fois que des nations voisines sont arrivées par telle ou telle suite de précédents et de conflits à cette situation de se vouloir conserver chacune en détruisant l'autre, et particulièrement quand une nation, poussée par tels ou tels motifs, a voulu s'établir dans les possessions matérielles d'une autre, la guerre s'est ainsi produite en atteignant rapidement ses dernières extrémités. Puis la situation se généralisant par l'habitude acquise et bien fondée de tenir l'étranger pour l'ennemi, c'est-à-dire pour celui qui vous détruira s'il le peut et
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qu'il faut détruire si Ton peut, la première des fins de la vie d'un peuple est devenue l'art de la guerre, art de détruire les autres peuples*. La question de la guerre, en tant que plus ou moins nécessaire, et de ses limites, se présentera régulièrement à propos du droit international. En ce moment je ne veux y voir que l'origine de l'esclavage, dont je m'occupe. Cette origine s'aperçoit immédiatement: l'^dans une supposition à demi abstraite ou symbolique et bien connue des publicistes, celle de l'ennemi accordant la vie sous condition à son ennemi désarmé; 2" dans le fait de la réduction d'une nation envahie à l'état d'hilotisme.
L'esclavage peut se produire encore dans une autre sorte de relation réelle ou supposée entre des hommes. Imaginons une nation, une famille à constitution patriarcale, par exemple, possédant territoire et capitaux accumulés dans une certaine circonscription, puis un homme dénué quelconque, errant, fugitif, il n'importe, qui vient demander secours et moyens d'entretien, offrant en échange fees propres services et sa constante obéissance à perpétuité, offrant de plus les services pareils de ceux qui naîtront de lui et qu'il sent bien n'avoir aucun moyen de protéger et garantir autrement vis-à-vis des maîtres. Cette supposition rentre en quelque sens dans celles qui se rattachent à l'état de guerre, car il est permis, en vertu de la situation et des mœurs des hommes dont nous parlons, de regarder l'homme isolé comme un ennemi naturel des autres, un agent libre qui pourrait nuire, que ses besoins impérieux portent à nuire, ne pouvant rien obtenir autrement, et
* Des nations sont arrioées... La guerre s'est produite... La première des fins est devenue... Je dois rappeler que ces expressions n^mpliquent point sur Porigine historique effectÎTe de la guerre une hypothèse qui serait superflue et par conséquent vicieuse ici puisqu'il s'agit de morale et non d'histoire. Je crois l'hypothèse yraie mais je ne demande pas qu'on me l'accorde, et je l'éloigné en regardant simplement la paix comme conforme à la raison et à l'idéal, la guerre comme un écart de l'idéal, écart dont nous avons conscience et que nous réalisons nous-mêmes, de quelque manière qu'il se soit produit en foit pour la première fois ; et je raisonne ainsi sur des thèses con* yenablement abstraites, seule manière de bien raisonner.
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qui préfère se soumettre en s'assurant seulement la vie sauve.
Examinons ces différentes thèses de l'esclavage, eu égard au droit de défense, en excluant seulement, comme indigne de tout examen, Thypothèse où des hommes se rendraient agents ou complices de guerres entreprises contre d'autres hommes inoffensifs, el feraient la traite des prisonniers, à celte fin d'entretenir quelque part l'institution de l'esclavage et de donner à la personne humaine la faculté de posséder la personne humaine à l'état de pur instrument. Ni le but, ni le moyen ne peuvent ici trouver d'excuses. Certaine hypocrisie impudente en a imaginé une en alléguant, ce que je ne discute point, que les malheureux captifs et vendus éprouveraient une amélioration réelle de condition, eu égard au sort qui leur est fait dans leur contrée natale. On est honteux d'avoir à dire que l'argument tend à justifier le moyen par la fin, et cela dans un cas où la fin mise ainsi en avant n'est pas même celle qu'on se propose, et où, le fût-elle, il n'y aurait rien de si simple pour chacun que de s'en proposer d'aussi bonnes et dont les moyens n'auraient rien de criminel. Cependant ce crime, que j'ai bien voulu appeler en style scientifique une hypothèse, il se commettait hier encore, il était crime public et légal de nations européennes, et il se commet toujours du fait de quelquesuns, tant il est vrai qu'avec les vertus et les religions dont nous arborons le pavillon, nous sommes capables de descendre en certaines choses au-dessous des peuples livrés à toutes les barbaries de la guerre sans trêve et sans merci! Je dis au-dessous, quand nos attentats se font avec réflexion et calcul, en pleine conscience,, et ne craignent pas de s'entourer d'un appareil de raison et d'invoquer des motifs de miséricorde.
Je regarde également comme au-dessous de la discussion toute justification de l'esclavage^ tirée de la différence des races humaines, dont les unes seraient naturellement bonnes pour obéir et dont les autres commanderaient justement. Tout homme en efi^et qui
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possède la parole, la raison, la distinction du bien et du mal, le sentiment du juste et la capacité de contracter,^ est un homme au même titre qu'un autre, et les degrésqui sont partout, dans toutes les races, ne sauraient être objectés ici. Or il est contradictoire qu'un homme, c'est-à-dire une personne libre par nature, soit ce qu'on appelle esclave par nature.
Si les expéditions pour voler des hommes et le commerce infâme qui les vend ne peuvent s'étayer du moindre prétexte tiré du principe de la défense, le seul principe où des faits quelconques de guerre trouvent un fondement avouable; si l'esclavage par nature est une idée inconciliable avec les notions d'humanité et de justice, en est-il maintenant de même de l'esclavage introduit dans les conditions que nous définissions plus haut ? Prenons successivement les trois hypothèses, et afin de pouvoir les discuter sans compliquer la question de plusieurs autres questions, acceptons tout ce qu'elles supposent accordé de préalable.
L'hypothèse de la vie donnée au vaincu en échange de la liberté implique un droit préalable d'ôter la vie à l'ennemi désarmé, pour que cette sorte de convention devienne possible. Autrement, le vainquer n'invoquant que la force est tenu de la posséder toujours, et le vaincu reste à l'état de guerre au lieu de passer à l'état de contrat : sa promesse môme ne saurait l'obliger dès qu'elle est obtenue par la seule violence, à quoi la ruse peut toujours répondre, et qu'il n'y a nul fondement de droit et devoir mutuels et respectivement reconnus pour asseoir une convention. Supposons donc que le principe de la défense peut s'étendre, dans les cas de guerre les plus extrêmes, jusqu'au droit de mort contre le vaincu désarmé. Alors il s'en faut que la question soit immédiatement tranchée contre l'esclavage, comme elle le serait sans cela. En eff*et, le vainqueur qui ne peut, à moins de s'exposer gravement, laisser la vie au vaincu sans condition, on doit admettre le cas, pourvoiera à sa propre défense en se l'assujettissant et pouvant compter, si ce n'est tout à fait sur sa parole, au
moins sur telles notions et coutumes à peu près équiralentes et d'ailleurs étayées de précautions. Le vaînca, de son côté, se sentira obligé à Fégard du vainqueur^ ou, ce qui revient au même et tient l'hypothèse plus voisine des mœurs, il subira l'empire des idées qu'on se fait et qu'il se fait lui-même des suites lég^itimes de la guerre. Les auteurs de l'antiquité se montrent pénétrés de sentiments de cette espèce. On ne saurait dire assurément que la notion du juste leur soit étrangère.
Avant de passer aux objections et de pousser l'examen plus loin, prenons les deux autres hypothèses et porlonsen l'analyse au même point.
L'hypothèse de l'établissement de l'hilotisme par voie de convention entre un peuple victorieux et une nation envahie est au fond semblable à la précédente, seulement plus claire en ce qu'elle porte sur des masses, que le fondement historique en est plus sensible, et qu'enfin les conditions de l'hilotisme pouvant passer de l'esclavage au servage et au simple fermage, il nous est plus facile de nous en rendre compte. En revanche, l'intervention d'un contrat entre le vainqueur et le vaincu est plus obscure et l'élément de pure violence s'élimine avec plus de peine à l'origine, parce que le vaincu conserve mieux le sentiment de sa force, avec celui de son droit, et le vainqueur, de son côté, n'en appelle guère qu'à la sienne. Toutefois, le temps écoulé, l'habitude et par-dessus tout la reconnaissance d'un droit de conquête (il n'a point encore existé de peuple assez moral pour n'en admettre aucun), introduisent à la longue, dans la relation des deux peuples supposés, quelque chose d'analogue à une convention véritable.
Ne sortons pas de la question de l'esclavage et prenons l'hilotisme comme il s'établit dans l'antiquité. Admettons, en condition préalable de l'hypothèse, non pas précisément la justice de la guerre, la justice de l'envahissement du territoire d'une nation pour une autre nation, où serait la justice pure dans ces choses? mais le fait d'une lutte à causes obscures et mêlées de circonstances fatales, d'une lutte arrivée des deux parts
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au plus haut degré de développement des passions destructives. Le peuple envahisseur est enfin le maître et S3 croit en droit d'anéantir le peuple envahi. Les besoins de sa propre défense l'y poussent, et Tautre sent bien qu'il agirait de même à son tour s'il devenait le plus fort. Dans cet état de choses on peut croire, en effet, que le principe de la défense est applicable, et les idées morales du vainqueur, aussi bien que celles du vaincu réduit à la dernière extrémité, se prêtent à la supposition d'un traité. Ce traité stipulera le désarmement, la soumission et Thilotisme du vaincu, qui aura la vie sauve et des moyens de subsistance assurés.
Nous sommes conduits, comme dans l'hypothèse précédente, à concevoir une sorte de pacte engendré de trois éléments : les faits et les passions de la guerre, le devoir de la conservation ou de la défense, la notion du juste appliquée à un ordre de choses essentiellement troublé et irrationnel. Il reste à définir ce qu'un tel pacte a de vicieux dès Torigine et quelle valeur pourront y attacher dans la suite ceux qu'on suppose l'avoir conclu. Avant d'aborder cette autre partie de l'analyse, je réclame un moment d'indulgence du lecteur. Il ne lui échappera pas que les thèses que j'expose ont une forte base historique derrière elles, et que des arguments mille fois reproduits par des publicistes sont spécieux en fait, s'ils ont des prémisses, irrationnelles sans doute, mais qui sont aussi des faits de raison à leur manière : savoir de raison déterminée historiquement. Il remarquera surtout que j'insiste ici sur des situations et des actes moraux identiques au fond à ceux qui composent presque toute la matière juridique de l'histoire, et destinés à se présenter de nouveau, mutaiis muiofidis, dans les questions successives que je dois étudier. Passons donc à la troisième hypothèse de l'origine de l'esclavage.
Celle-ci a pour condition préalable l'existence et la légitimité supposée d'une propriété de monopole qui interdit à tout étranger survenant les moyens de vivre dans une circonscription donnée, autrement qu'à l'aide
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du crime, ou par une convention formelle avec les occupants. Et les circonscriptions voisines peuvent se trouver interdites au vagabond, pour cette même raison ou pour une autre, sans qu'il soit besoin de rechercher les causes de son isolement et de son dénuement. Ainsi que précédemment au sujet du droit de vie et de mort sur l'ennemi désarmé, prenons pour accordée Tinslitution de la propriété qui a de telles conséquences. Supposons, si l'on veut, tout en ajournant ce problème, que la propriété ainsi comprise est le produit de certains faits antérieurs de guerre entre les hommes, un résultat de la nécessité où certains groupes familiaux, sociaux, se sont vus de séparer entièrement leurs intérêts, leurs travaux et leurs instruments, et de nier toute société avec l'étranger, censé l'ennemi; une conséquence en un mot du principe de la défense. Ceci est proprement le renversement de la morale, une négation de cette notion générale de société entre personnes, qui est le fondement de la science du droit et du devoir. Mais nous avons reconnu que le droit de défense, en tant que réel, effectif, appliqué, est lui-même un droit de guerre et suppose renversées les bases de la morale.
Sous ces données intervient entre l'étranger et l'occupant une convention qui peut donner naissance à l'esclavage, spécialement avec la forme domestique, et d'ailleurs moyennant l'empire de coutumes plus ou moins violentes ou toutes patriarcales. La même hypothèse s'étend sans peine à des groupes et peut alors rentrer, en un sens, dans celle de l'hilotisme et nous représenter des relations établies entre race et rïtce au sein d'une même cité. Quoi qu'il en soit, le pacte est ce qui nous intéresse ici : on le comprendra comme fondé sur des besoins, sur des nécessités mutuelles et sur des idées de justice plus ou moins altérées, d'autant plus applicables aux circonstances; soit qu'on veuille le tenir pour formel et positif, ce qui n'est nullement impossible dans quelques cas anciens, soit qu'on le regarde comme implicitement contenu dans des faits acquis, complexes et obscurs.
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Voyons maintenant comment les pactes de cette nature sont viciés en leur essence de contrats. Le principe de la défense est seul capable de les légitimer. Mais ce principe ne vaut moralement que si l'application en est réduite au minimum et au strict nécessaire. Or, dans le premier cas, le cas de l'ennemi vaincu et désarmé, admettant tout ce que nous admettions, il reste, au point de vue du contrat proprement dit, qu'il suffirait d^obliger le vaincu par promesse à ne plus menacer à l'avenir la sécurité du vainqueur. Nous ne voudrions pas arguer de la notion de peine et considérer l'esclavage comme une punition infligée. La servitude pénale dépend de prémisses toutes diflFérentes et tirées d^un ordre juridique admis par toutes les parties. En fait et malheureusement, les hommes ne transportent pas, ne sont pas en état de transportera la guerre et à ses effets les notions de la justice répressive. La question nous reviendra dans une autre section sous cette autre face de la servitude pénale. Bornons-nous à nous préoccuper de la défense. Or, il suffit à la défense, puisque nous supposons la possibilé d'un vrai contrat, que ses droits s'y trouvent reconnus et stipulés.
Mais la promesse du vaincu, sous menace de mort, n'est probablement pas sûre? Alors que vaudra celle de l'esclave? On prend des garanties, et on les prend telles qu'on demeure au fond dans l'état de guerre auquel un vrai contrat devrait mettre fin. Mais le vainqueur pouvait donner la mort; ne peut-il à plus forte raison ôter la liberté sans violer la justice? Par hypothèse, il pouvait donner la mort, en tant que sa défense l'exigeait, et tout finissait là. La situation se prolongeant, pour que la conséquence tirée de la mort à un esclavage contractuel fût admissible, il faudrait que l'homme pût moralement posséder l'homme à l'état d'instrument, au moment où ce dernier étant consentant, si en effet il Test, le principe de la défense cesse précisément d'exiger qu'il soit enclave; et c'est ce qui ne se peut point. Que s'il n'est pas consentant^ nous revenons encore une. fois à la guerre; il n'y a plus contrat. Et s'il l'est à la fois
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et ne Test pas, c'est-à-dire s'il feint ou peut êlre supposé feindre, l'esclavage s'offre, il est vrai, comme moyen pour la défense, mais seulement pour le temps que dure l'incertitude, et ne devient jamais contrai réel pendant ce même temps.
En résumé, la convention dont il s'agit étant contraire à la loi morale est criminelle de la part du vainqueur qui stipule pour lui des droits positifs inconciliables avec cette loi, honteuse du côté du vaincu qui abdique sa dignité d'homme et son droit au respect, dénuée de toute valeur, si le droit positif est assujetti à ne se fonder que sur des principes moraux purs. S'ensuit-il de là que nulle obligation ne peut naître des faits historiques représentés dans l'hypothèse d'une convention de ce genre, et qu'il ne peut en résulter ni droits ni devoirs d'aucune sorte pour le maftre de fait et pour l'esclave de fait ? C'est ce qu'il faudra voir en passant au troisième et dernier degré de cet examen, c'est-à-dire de la considération de la guerre et de la défense, à l'étude des antinomies nées de la violation de la loi.
Les deux autres hypothèses fournissent, quant à la légitimité du contrat, des conclusions toutes pareilles, qu'il suffira d'énoncer brièvement. Les conditions faites à l'hilotisme dépassent tout ce que peut exiger la défense, en admettant d'ailleurs tous les précédents que l'on voudra et les plus propres à justifier le vainqueur, et en supposant qu'il y en ait quelquefois de tels. De même, l'esclavage domestique établit en faveur du maître des droits positifs qui violent outrageusement le droit rationnel, sans excuse possible tirée du besoin de sécurité. Dans les deux cas, l'anéantissement de l'indépendance personnelle et de toute propriété chez l'esclave sont inutiles pour le réduire à la paix, mais plutôt faites pour perpétuer avec lui une guerre sourde et déguisée, car on ne peut lui imposer de telles conditions que précisément parce qu'il est maintenant hors d'état de rien entreprendre. De deux choses l'une, ou il n'y a pas alors véritablement contrat, ou, s'il y a contrat, c'est-à-dire si l'on suppose l'esclave disposé à
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subir le plus violent de tous et à se croire lié, à plus forte raison en acceptera-t-il un plus tolérable. Mais connaissons bien la pensée du maître : ce qu'il veut, c'est que l'hilote se trouve dans l'impossibilité de nuire à l'avenir, si ces dispositions venaient à changer; en d'autres termes, il le dépouille de sa qualité d'homme parce qu'un homme peut toujours devenir un ennemi. Ce qu'il veut encore, c'est que l'esclave, cette personne devenue chose, lui serve d'instrument et lui permette de vivre sans travailler. Il est donc manifeste que la guerre ne finit pas au prétendu contrat; disons plutôt qu'elle s'aggrave, change de caractère et ne fait au vrai sens que de commencer. En effet, suivant la logique de cette discussion, il fallait imaginer le maître futur à l'état moral de défense et prêt à ne rien exiger que ce que la défense exige; or voici que le maître réel est à l'état flagrant d'injuste agression, car il supprime, dès qu'il le peut, des personnes comme telles. Et l'esprit de son acte éclate à tous les yeux en ce que l'esclavage qu'il institue est une condition héréditaire : il nie d'avance le droit de la personne qui n'est pas née; il suppose un contrat dont elle subira les lois sans raison ni volonté quelconques qu'elle ait pu ou doive être jamais appelée à se connaître à cet égard. La thèse de l'engagement du fils dans la personne du père serait la seule à invoquer ici, mais c'est une négation directe du droit de la personne, ou de la personnalité même.
Une contradiction apparente ressort de tout ce qui précède; il est aisé de la résumer. La loi morale ou le droit personnel interdisent formellement la possibilité de l'esclavage, même en parlant des prémisses de la guerre et en recherchant les conséquences légitimes du droit de défense que la guerre engendre. L'esclavage ne saurait se fonder sur un contrat avoué par la raison. D'un aulre côté, le principe de la défense interprété par les passions de la guerre, au milieu de l'obscurcissement que ces passions apportent dans l'idée du juste, a dû donner à l'esclavage un semblant de
légitimité, et engendrer des coutumes d'où ont procédé à leur tour des fatalités dans Topinion et dans la conduite des hommes. Ce qui n'eût pas été possible en vertu du droit rationnel et par des actes libres et raisonnables s'est réalisé en une sorte de droit positif (encore que coutumier plutôt que proprement contractuel), à la faveur de notions altérées et viciées communes au maître et à l'esclave. C'est une espèce de droit des gens qui s'est constitué comme les autres à mi-chemin entre la guerre et la justice. Il ne faut s'attendre à trouver après la guerre ni les jugements ni les relations et les institutions que veut la paix. L'homme, par hypo thèse, sorti de la justice, pourra plus tard s'en rapprocher avec de grands efforts; il n'y rentrera point directement et spontanément; ou du moins cela ne s'est point vu.
Ce droit positif, pour le nommer ainsi, ce droit né d'actes pervers, mais né aussi du jugement de droit et de devoir tel qu'il est devenu, le déclarerons-nous sans valeur? Il est sans valeur quanta la morale; il ne l'est point historiquement, ni, par suite, moralement sous les conditions de l'histoire. Quelque obscurcie ou corrompue que la justice ait pu se trouver dans la conscience humaine, tout ce qui en a revêtu la forme a été matière réelle d'obligations pour les hommes. Ils ont été réellement obligés autant qu'ils se sont cru obligés, généralement parlant. Autrement, et si, par la raison que la justice est mal entendue, on devait en nier le principe obligatoire et les applications consciencieuses pour ceux qui l'entendent mal, il est clair que la justice même irait à néant; les agents moraux se trouveraient annulés, faute de la permission qu'on leur refuserait d'appliquer la notion de la moralité comme ils peuvent : savoir la notion universelle de contrat, dont la forme est ce qui importe le plus et ce qui les constitue essentiellement.
Plaçons-nous donc maintenant au sein d'une société où l'esclavage est devenu constitutionnel, au milieu d'hommes qui jugent cette institution légitime et en
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déduisent des relations spéciales de droit et de devoir. Un teljugement n'est pas particulier à ceux qui en profitent, mais ceux qui en sont victimes le partagent. S'il en est qui le nient et l'ont toujours nié et se sont conduits en conséquence autant qu'ils l'ont pu, ceux-là considérons-les comme demeurés à l'état de guerre avec leurs maîtres; la question que je veux aborder maintenant ne les concerne point, car elle porte sur un état légal ou coutumier généralement reconnu.
Cette reconnaissance n'est pourtant pas tellement universelle qu'il n'existe ou ne se produise, après un temps quelconque, des protestations morales, des doutes, avec des circonstances qui font penser et des réflexions toutes nouvelles jaillies du fond de la conscience ; caria raison abaissée se relève et, d'entre les faits subversifs, la notion du meilleur se dégage, puis celle du bien même ou de la justice pure. Je ne parle ni des idées de droit et de devoir ni des maximes de bonté applicables à la sphère des relations traditionnelles, mais du problème moral aperçu et posé en termes généraux. Toutes les sociétés ne paraissent pas à ce point capables de progrès, la plupart restent enfoncées dans la coutume, ou ne demandent la vraie loi qu'à des religions, et les religions inclinent à traiter d'autres questions, rationnellement insolubles, de manière à étrangler la plus nécessaire et la plus intelligible de toutes. Mais enfin la justice peut toujours être entendue de quelques hommes, et parfois de certaines sociétés ; dès lors se marque une situation morale dont il nous reste à nous rendre compte.
Le conflit de l'autorité et de la liberté en fait le caractère. Nous voilà maintenant, je le suppose, dans un état de paix relative où les mœurs de la guerre ont été, non pas sans doute éliminées, mais cantonnées ; dans une société qui devrait se pouvoir croire la paix et la justice mêmes, où les citoyens ont ou croient avoir des idées de ce qui est juste et, se trouvant au-dessus des tentations, des épreuves et de ce qui pouvait paraître les nécessités d'une autre époque, sont les maîtres de
reviser ensemble celles de leurs institutions qui porteraient la trace de crimes anciens ou de fatalités obscures. Mais aussitôt qu'une telle situation se fait sentir, il se trouve aussi que l'autorité, le jugement commun, les intérêts les plus puissants et les passions les plus vulgaires sont tout d'abord du côté de la coutume. Contre cette autorité, se lève la liberté de quelques-uns qui conçoivent nettement l'idée de ce qui doit être, et qui cherchent des moyens de réalisation. Un conflit se produit et la grande injustice à réparer devient une source abondante d'injustices particulières, et, de plus d'incertitudes et de difficultés épineuses. Sans doute le droit positif n'a point de justification possible en présence du droit rationnel qui se montre ; cet ancien droit, ce faux droit doit être aboli ; l'injuste est mis en demeure de redresser sa vie et ses maximes. Mais l'autorité a par elle-même quelque chose qui impose : on ne Tabat point d'un seul coup : elle n'est môme jamais aussi dénuée de raisons qu'on pourrait le croire: la contradiction sociale par excellence, dont la solution exigerait l'accord spontané des libres consciences, ^e complique et s'aggrave des autres oppositions qui ont leur source dans l'état de guerre et sont de nature à porter le trouble dans chacune de ces consciences prises en elles-mêmes.
La plus importante de toutes est ici celle qui éclate entre la loi morale et les fins extérieures à poursuivre. La somme de ces fins est l'utilité sociale. Comment elle peut se concilier avec la loi morale, comment il est seulement possible de comprendre une société réelle qui fonctionnerait sans l'institution désormais liée à toutes les habitudes, à tout ce qui est et à tout ce qui se fait, il ne faudrait pas moins que Texpérience pour le faire voir ; mais l'expérience est alors ce que la prudence n'ose tenter. Ce besoin de la défense que je supposais avoir agi à l'origine, quand je cherchais quels prétextes moraux avaient pu se joindre aux passions de la guerre, il ne s'est pas tellement évanoui qu'on ne le retrouve avec un peu d'attention dans le besoin d'ordre et de
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Stabilité des conditions sociales. L'opposition entre la raison et la justice d'une part, les fins les plus indispensables de Tautre, est tellement frappante que Tautorité des faits et des opinions anciennes et répandues en est aflFermie, même au delà de toute mesure, et que les audaces de la liberté se répriment spontanément, chacun cherchant de bonne foi les raisons (les sophismes) qui semblent capables de justifier ce qui est.
Ce qui donne tant de force à Topposition dont je parle, c'est une autre opposition encore, que j'ai nommée de la justice de l'un avec /'injustice de l'autre. Si les hommes pouvaient être assurés de leur bonne volonté mutuelle, rien ne serait si simple et si peu dangereux que de tenter toutes les expériences. Loin de là, ils s'estiment certains d'avoir à compter^ le jour où ils sortiront de la coutume, avec toutes les mauvaises passions servies par la liberté nouvelle. Quand ils disent que l'esclave n'est point digne d'ôtre libre, ils disent ordinairement vrai ; le cercle vicieux où ils enferment ainsi la justice à faire, n'est que trop réel. Ils pourraient ajouter que les maîtres ne sont pas dignes de cesser d'être maîtres, sans quoi ils ne manqueraient pas de trouver quelques moyens. Mais ceux dont la bonne volonté serait incontestable doivent s'entendre avec ceux qui ne l'ont que simulée, et avec ceux qui dédaignent de feindre, et avec ceux dont la conscience est faussée. Ce sont là des conditions d'un problème insoluble par des voies rationnelles et pacifiques. Faudrat-il donc que la loi morale triomphe par des moyens qu'elle réprouve ?
Enfin il est aisé de comprendre que, dans un état de choses si complexe et tellement dépendant de ce que chacun n'a point en son pouvoir, chacun trouve en sa conscience un théâtre de luttes cruelles entre la passion bonne ou mauvaise et la raison, entre les motifs et les déterminations suggérés par des faits indépendants de lui-même et sa liberté comme ill'exerceraiten vertu de lois rationnelles, dans un milieu favorable. Le juste peut agir justement dans sa sphère, quelque réduite
qu'elle soit ; encore n'est-ce pas toujours sans peine et sans dangers, s'il veut élever sa conduite à la hauteur d'un exemple. C'est là cependant son devoir. Mais il ne peut pas réformer seul une institution ; il ne peut pas davantage éviter que sa moralité n'entratne pour lui de grands maux et peut-être les derniers sacrifices, là où la bonne volonté d'autrui, concordante avec la sienne, eût mis l'utilité commune en harmonie avec la loi morale.