L'AGENT RAISONNABLE ET LA NATURE. LOI DE RESPECT. LOI DE TRAVAIL
L'agent moral a établi Tordre en lui-même par sa raison et par sa volonté ; il a ajouté cet ordre, son œuvre, à celui que formaient déjà les fonctions natu^ relies qui le constituent. Hors de lui-même, il reconnaît maintenant Texistence d'un autre ordre très vaste, très imposant, qu'il n'est pas en son pouvoir de pénétrer jusqu'au fond, non plus que de modifier d'une manière tant soit peu profonde. Il utilise, autant qu'il est en lui, des parties de ces grandes lois du monde extérieur et il éprouve un sentiment d'admiration et de respect devant leur ensemble.
Mais ce sentiment n'est pas simple et sans contraste. Sans doute, les lois naturelles externes composent un ordre en somme et à l'égard de l'agent moral lui-même, ou de ses intérêts, puisqu'elles président à sa naissance et à son développement dont elles renferment les conditions, et qu'elles lui permettent la vie et tous les biens matériels qu'il goûte. Si donc elles ne se démentaient jamais pour ce qui le concerne, il est clair qu'en l'obscurité de leurs origines et de leurs attaches avec le tout, il les aimerait à la fois sans réserve et se ferait de les respecter un de ces devoirs dont j'ai défini l'espèce. Le devoir ici procéderait de la similitude d'essence qui serait donnée entre l'ordre intérieur et moral, produit de la raison, et l'ordre extérieur et physique éprouvé sûr et irréprochable d'où qu'il vint. Ainsi le
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devoir être et le devoir faire de Tagent raisonnable envers la nature seraient purement et simplement une loi de respect.
Le problème est plus compliqué. 11 n'y a pas ordre seulement dans la nature, il y a désordre au milieu des lois universelles et nécessaires et par le fait même de leurs conséquences, dès qu'on se place au point de vue particulier de Tagent sensible et moral. Le mal physique règne en partage du bien ; il ne règne pas seulement, quand on considère les suites fatales attachées à la violation de la conscience et au trouble de la raison chez l'agent: ce ne serait là qu'une sanction externe de sa moralité, qu'il pourrait admettre, une responsabilité de ses fautes, une exception qui, dans ce cas plus justement qu'en beaucoup d'autres, pourrait être dite con6rmer la règle. Le désordre et le mal existent pour lui dans les forces brutes de la nature, lesquelles il ne peut comprendre, ni connaître bien souvent, ni prévoir. Ces forces produisent à son détriment des accidents, comme il est obligé de les nommer, que sa sagesse et sa liberté ne peuvent empêcher et qui sont un scandale pour sa raison autant qu'une constante menace pour sa sûreté.
De là provient, pour l'agent raisonnable, un devoir d'étude et de prévoyance systématique à l'endroit des lois de la nature et de leurs effets. Le devoir qu'il a premièrement de se conserver et de se développer, d'ordonner ses moyens et ses fins en se conformant à sa propre nature, le conduit à user aussi de sa liberté vis-à-vis du monde externe. Il s'attribue donc légitimement sur ce monde une domination qu'il étend aussi loin que possible, afin de substituer son ordre à lui et les fins qui lui sont favorables, aux fins souvent inintelligentes (aveugles du moins en apparence) que poursuivent les lois naturelles toutes seules.
Je viens de parler des forces et des lois inorganiques. Mais il y a aussi les forces et les lois du monde végétal, dans lesquelles apparaissent pour la première fois
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l'agent raisonnable et la nature, loi de travail 3i
à rhomme une vie semblable en quelque chose à la sienne et de certaines fins particulières qui ne sont point en général ordonnées pour les siennes. Ces fins en lutte les unes avec les autres, et cela dans le sein même de chaque espèce, se trouvent en lutte pour l'existence avec lui aussi, dès qu'il veut pourvoir à sa conservation immédiate, et surtout assurer sa conservation ultérieure par des moyens moins précaires que ceux qu'assemblent autour de lui les simples lois naturelles. 11 entreprend donc de changer le régime végétal et la face de la terre, usant s'il le peut de ces lois, les détournant, les mettant à son service, modifiant les cli^ mats par le feu, remplaçant les produits spontanés du sol par ceux de la culture, etc., etc. Il travaille des mains et de la pensée, fonde l'industrie, l'agriculture et la science. Ainsi naissent et se déduisent pour l'homme placé en face de la nature la loi et le devoir de travail.
Jusqu'à quel point le devoir de travail, en tant qu'action sur la nature, est-il conciliable avec le devoir de respect que j'ai dérivé d'une première hypothèse ? La réponse ne me sera pas impossible, si je ne considère que la nature brute ou la nature végétale, et si je laisse de côté pour un n^oment l'existence des animaux. Il n'est rien en une telle nature qui nous parût mériter, exiger notre respect, si ce n'est par rapport à nos propres fins, auxquelles nous la supposions favorable. Passé cela, le monde extérieur ne pouvait nous imposer aucun genre d'obligation. Ni la raison, toute en nous et pour nous, dans l'abstraction où il ne faut pas oublier que nous nous plaçons, ni nos impressions et nos sentiments spontanés (tout mobile religieux à part) ne renferment ici quoi que ce soit qui soulève un doute et vienne jeter en nous les semences d'un esprit différent. Il suffira donc que, dans notre respect, nous ayons égard à nous-mêmes, et à la nature seulement pour nous, puis, dans notre travail, à notre respect, et toujours à nous-mêmes.
Ainsi la loi de travail s'applique aux fins que la nature,
de soi, ne satisfait point, ou qu'elle contrarie ; et la loi de respect subsiste envers ce que la nature, telle qu'elle est, offre de favorable à nos fins ou de simplement étranger à notre utilité et de relatif à des fins extérieures inconnues, à un ordre général que nous ne pénétrons pas.
En d'autres termes, le devoir de travail a pour objet des biens clairs reconnus par la raison, harmonisés par la vertu de l'agent ; et le devoir de respect ne permet de modifier les choses naturelles que dans la mesure de l'existence de ces biens. Ce que ce dernier défend expressément, c'est donc la destruction pour détruire, ou la déraison et le caprice apportés à l'exercice de l'énergie humaine vis-à-vis de la nature.