DU DROIT, DU DEVOIR ET DE L OBLIGATION CHEZ RAMT
<ie coercition et de défense à l'usage des institutions sociales et des individus eux-mêmes.
La division Kantienne des devoirs en devoirs de vertu, intérieurs et larges, et devoirs de droit, extérieurs et stricts et donnant lieu à contrainte, amène une autre fâcheuse conséquence. Ce qui, dans la loi morale «t dans les relations de justice, est éminemment obligatoire etde l'obligation la plus stricte (chap. xiv et xv) Kant semble conduit par sa division à le traiter de devoir large, en tant que de vertu, et comme si l'obligation véritable ne pouvait naître que de la faculté de contrainte extérieure. Il n'en est pourtant pas ainsi ; on le voit par l'établissement apriorique des impératifs^ et •ensuite dans une déclaration expresse et répétée, portant que le devoir de vertu, comme tel, comprend le -devoir de droit ; mais Kant ne trouve pas pour cela moins convenable de réserver ce nom de devoir de vertu aux devoirs spéciaux non exigibles en droit, non susceptibles de contrainte. Ainsi suivant son langage •et ses classifications, les devoirs de droit entrent il est vrai dans les obligations qui sont la matière de l'éthique, mais seulement par les impératifs, ou d'une manière générale, et leur accomplissement n'exige pas l'exercice des vertus : la justice et les autres vertus qu'elle suppose ne sont pas des vertus. Arrivant à ce qu'il veut appeler exclusivement vertu, il ne voit nulle part que devoirs larges ou devoirs imparfaits, quoique les concepts de plusieurs des devoirs tant envers soimême qu'envers autrui qu'il énumère comportent de formelles obligations qu'il y aurait à démêler ou à définir. Les devoirs de bonté et d'assistance usurpent toute la place qui devrait en partie revenir à des devoirs plus stricts (voir plus loin chap. xxii et suivants). Enfin la casuistique parait et accompagne partout la vertu : la casuistique admissible sans doute, si la question était de prononcer pratiquement sur la possibilité d'une application de l'idéal moral au domaine de l'expérience, mais qui ne peut entrer légitimement dans l'ordre de la science. Le philosophe qu'on accuse parfois d'un excès
d'abstraction et de rigueur se trouve, à un autre point de vue et contre ses propres tendances, amené à traiter son sujet comme Taurait pu faire un moraliste latitudinaire. Le vice paraît n'être guère que dans les mots et suffit néanmoins pour répandre beaucoup d'obscurité sur l'exposition de la doctrine morale.
Un autre défaut auquel je me suis proposé de remédier existe à mes yeux dans la détermination de l'objet de l'obligation. Malgré la rigueur avec laquelle Kant exige de l'agent moral le devoir pour le devoir méme^ indépendamment de toute passion qui puisse l'animer (et de toute fin à atteindre, à ce qu'on croirait, car nul homme ne saurait en fait séparer sa fin de la passion qui le porte à sa fin), il ne se voit pas moins obligé d'introduire le concept de fin dans le concept de devoir, sous peine de n'admettre que des obligations en quelque sorte vides. Les fins qui sont des devoirs suivant lui et résultent, dit-il, du concept même du devoir sont au nombre de deux : la perfection de soi-même et le bonheur d'autrui. La première se déduit sans difficulté, et je crois avoir été fidèle au fond à la pensée de Kant en formulant les devoirs envers soi-même, dans ce que j'ai nommé la sphère élémentaire de la morale. La seconde est moins nette, quelques éclaircissements et réserves qu'on y puisse ajouter. J'ai cru en rectifier la notion en m'attachant de préférence â l'idée de l'association de deux agents raisonnables, étendue ensuite à un nombre quelconque de ces agents: hypothèse et fait naturel tout ensemble, aisés à abstraire et à rationaliser, qui m'ont permis de faire entrer dans la morale (sphère supérieure) les principes les plus généraux du devoir réciproque et de ce que Kant appelle la doctrine du droit. Je n'ai fait ainsi cependant que dégager le contenu de la preuve que fournit Kant à l'appui de sa thèse du bonheur d'autrui comme fin pour moi-même : « Si je veux être une fin pour les autres, et je le veux assurément, il faut bien que jeveuille aussi, pour que ma maxime en cela devienne une loi universelle et
JDU DROIT, DU DEVOIR ET DE l'oBLIGATION CHEZ KANT 87
reçoive un caractère obligatoire, que les autres soient à leur tour des fins pour moi *. » Le philosophe qui s'exprime ainsi suppose au fond et l'idée d'une association des êtres raisonnables, pour la recherche de certaines de leurs fins en commun, et le principe des obligations bilatérales, tel que je l'ai développé (chap. xiv). Seulement il y mêle des considérations d'amour de soi et d'amour des autres en vue de soi dont il eût mieux fait, lui surtout, de faire abstraction dans ce cas, quoique inséparables de la conscience humaine. La modification que j'ai apportée dans la théorie des devoirs mutuels, rapprochée des autres sur lesquelles je viens de m'expliquer, change complètement la face de la science comme je la comprends.
J'ai déjà touché quelques mots d'un dernier reproche à adresser à Kant, et sur lequel je m'étendrai ailleurs (chap. xxviii); mais je voudrais en terminant signaler une nouvelle source d'obscurité qui résulte du parti pris d'envisager le pur devoir dans l'exclusion de tous les mobiles passionnels. Kant a beau se montrer absolu dans renonciation de cette thèse et la reproduire en toute occasion, il ne se peut pourtant pas qu'il ne tienne compte en quelque autre manière des éléments nécessaires delà nature morale. Nous l'avons vu tout à l'heure admettre des fins, et par suite des passions, pour servir à la détermination du devoir; ailleurs il admet de certaines qualités morales données dans l'homme à titre de prédùpositions esthétiques à être affecté par des idées de devoir en général. Il en nomme quatre, parmi lesquelles Vamour des hommes et le sentiment moral ou « capacité de recevoir du plaisir ou de la peine de la seule conscience de l'accord ou du désaccord de notre action avec la loi du devoir. » Si ce sont là, comme il le pense lui-même, des prédispositions naturelles qu'il ne serait pas possible d'ériger en devoirs et sans lesquelles l'homme ne serait pas capable d'être obligé *, il y a