‹ Science de la moraleChapitre 44 sur 147 · DES DEVOIRS EU ÉGARD A LIDÉE DE LA PERSONNE EN QËNÉRAL · texte numérisé non relu

DES DEVOIRS EU ÉGARD A LIDÉE DE LA PERSONNE EN QËNÉRAL

Les exemples des devoirs déduits de la loi morale (chap. xix) n'auraient pu être mieux choisis pour montrer ce que la notion du devoir devient dans la sphère du Juste, et quelles sont les obligations principales qu'enlraîneTidée seule d'une relation, c'est-à-dire d'une société entre des agents raisonnables. Enonçons-les dans les termes généraux qui conviennent à ce point de vue, et d'abord considérons la transformation que subissent aussi les devoirs envers soi, dont l'origine a été prise dans l'agent isolé. Ce sera rendre l'unité aux deux" parties de l'éthique.

Le devoir envers soi consiste, en ce qu'il a de formel, dans l'application de la raison au règlement des actes internes et, par suite, des actes externes qu'ils déterminent. Or l'accomplissement de cette œuvre est soumis à une double condition qui sera parfaitement désignée sous le nom de loi intime de vérité et de liberté : de vérité, parce que Tagent doit se connaître lui-même et se rendre compte de ses mobiles et de ses maximes, sans illusion et sans faiblesse ; de liberté, parce qu'il doit user sciemment et fermement autant qu'il le peut de la faculté d'option qu'il s'attribue. Obéir à cette double loi, c'est atteindre un premier but donné dans le sujet même et se conformer à sa propre nature raisonnable et morale .

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Le devoir envers soi, considéré matériellement, est le but que Tagent se représente en se conformant ainsi à sa nature, et qui est de se conserver et de se développer dans toutes les fonctions qui le constituent. De là un double travail pour lui : établir en lui la raison et rappliquer aux œuvres qui dépendent de lui. Mais je reviendrai tout à l'heure sur cette notion du travail.

Généralisons maintenant Tidée de la personne. Nous le pouvons de deux manières : Tune, pratique, en nous mettant en rapport avec des égaux ; Tautre, théorique, en distinguant en nous-même Tétre empirique et Tètre général et idéal, celui-ci qui doit être selon la pensée, et celui-là qui est et dépend de beaucoup de conditions dont plusieurs sont en son pouvoir et peuvent le rapprocher ou l'éloigner de l'idéal, suivant qu'il les détermine. L'être idéal obtient sur l'être empirique des sortes de droits : il suffit pour cela que l'être idéal soit conçu par l'agent, et il Test naturellement, surtout à la faveur du fait de la multiplication des personnes, lesquelles, ayant des droits réels les unes sur les autres, se jugent mutuellement et se comparent à l'idéal de chacune, dans chacune. Alors l'obligation pratique née de la considération de la personne d'autrui peut n'être plus seulement le respect de cette personne, mais se formuler dans le respect de la personne en général et comprendre à ce titre la personne de l'agent, respectable pour l'agent ; de même que l'obligation catégorique, ou loi de généralisation des maximes, exige de nous que nous puissions ériger nos maximes en lois universelles, c'est-à-dire émanées de la forme universelle de la personne.

Sous ce point de vue, il reste vrai, ce que nous avons reconnu, que les devoirs envers soi n'admettent pas de droits corrélatifs (chap. yi) ; car nulle fiction, à quelque vérité idéale qu'elle réponde, ne peut remplacer l'obligation bilatérale de l'ordre concret. Mais iKest vrai aussi que l'obligation envers soi-même revêt un caractère nouveau et plus accusé, qui se trouve surtout mis en relief quand nous regardons à nos rapports avec les

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personnes nos égales. En effet, nous voyons immédiatement dans ce cas que l'accomplissement de *nos devoirs envers nous, en général, tend à nous mettre en étal de satisfaire à notre débit envers autrui ; et, au contraire, en négligeant ces premiers devoirs, nous arrivons toujours progressivement à ne pouvoir plus remplir les autres. On ne peut pas dire, pour cela, que tous les devoirs envers soi deviennent strictement obligatoires, à titre de conditions nécessaires des autres devoirs, car il y a une certaine mesure d'infidélité visà-vis de soi qui n'entraîne pas l'infidélité vis-à-vis d'autrui ; mais cette mesure est indéterminable en général, et par conséquent, on peut dire en général aussi que la première garantie de la fidélité de l'agent à ses obligations quelconques est dans le parfait respect de lui-même ou des devoirs qu'il se reconnaît envers soi, La source première de la notion d'obligation nous fait d'ailleurs remonter à ce même point intime où la conscience rentre et se retrouve définitivement seule en face d'elle-même. Et enfin on ne doit pas s'étonner si l'existence d'une société idéale (celle où les devoirs mutuels seraient tous et toujours remplis) réclame, universellement parlant, pour membres de la société des personnes idéales (celles qui observeraient toujours les devoirs quelconques qu'elles se représenteraient).

Les devoirs engendrés par l'idée de société se ramènent aux mêmes termes généraux que les précédents que nous rapportions à la personne en général et mise en regard d'elle-même. Vérité, liberté, c'est encore ainsi qu'il faut les appeler, et ces noms disent tout.

Certes, si nous envisageons la société comme elle est sous nos yeux, nous douterons qu'il soit possible de dire toujours la vérité aux hommes et de les traiter en associés libres et raisonnables, en toute occasion de conduite intéressant eux et nous. Je dis nous et tes hommes. Ce nous représente l'homme tel que volontiers il se suppose, l'associé parfait qui manquerait d'associés véritables ; et les hommes sont alors ceux qui, sans doute, n'ont pas l'entière dignité d'hommes. Par-

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1er ainsi, c'est prendre une position commode en morale, et que pourtant nous verrons plus tard n*être que trop motivée. Ici, il est d'autant plus nécessaire de considérer la société comme elle doit être, ou selon le concept, et l'éthique invariable comme elle est. Nous sommes, si l'on veut, dans l'abstrait. Il s'agit d'une société d'êtres raisonnables ; ils ont tous des crédits ou débits réciproques, et ils ont à pourvoir aux biens particuliers de chacun et à d'autres qui dépendent de l'association, ainsi qu'à se limiter dans ces biens particuliers en raison des biens semblables d'autrui. Une condition indispensable de ce concept est que les associés doivent s'abstenir de tous actes par lesquels ils se feraient agir les uns les autres autrement que d'eux-mêmes et en pleine connaissance de cause. C'est dire qu'ils se doivent en tout la vérité, sans laquelle ils ne seraient ni dignes ni égaux et ne participeraient point les uns comme les autres à l'entente et à la conduite de leurs passions et de leurs affaires ; et qu'ils se doivent la liberté, savoir ce franc exercice de leurs propres déterminations extérieures dont le nom est à bon droit pareil, quoique d'acception différente, à celui que nous appliquons à la thèse de notre arbitre interne.

Ainsi, la condition fondamentale de la société pose l'existence d'un crédit et d'un débit dont l'application possible à la société de fait est souvent contestée. Cette dernière est, en effet, bien loin de satisfaire à la définition rationnelle d'un ordre social. De là, les difficultés qui nous attendent quand nous voudrons traiter la morale en science appliquée, non plus en science pure.

La vérité et la liberté constituant, pour ainsi dire, la forme d'une société d'êtres raisonnables, la matière en est ensuite donnée par le développement des fonctions des associés, ce qui nous conduit aux autres devoirs essentiels. Le premier, logiquement, est la vie individuelle même, en tant que soustraite à la libre disposi-

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tioD de l'agent moral, qui doit la conserver comme le moyen de s'acquitter de son obligation fondamentale envers soi et envers autrui. Après cela, l'obligation se définit par l'objet, d'où résulte la loi de travail. En effet, il s'agit de pourvoir à la conservation et au développement de la personne et des fonctions de l'agent et de ses associés ; les fins personnelles sont liées les unes aux autres par Tidée de la société et par la reconnaissance du crédit, où chaque pouvoir individuel s'étend, du débit, où il expire ; elles le sont aussi par le fait de l'existence des biens de communauté, qui pour être obtenus et gardés imposent à chacun une part de tâche dont il ne peut s'exempter sans en laisser chargés ses coopérateurs : ainsi les devoirs envers soi deviennent des devoirs envers autrui, ou des débits, et cela directement dans beaucoup de cas, indirectement dans tous les autres, et constituent un travail obligatoire.

Il faut insister sur cette idée capitale du travail que nous avons employée plusieurs fois, mais que nous n'avons pas rigoureusement définie. Le travail est un effort que l'agent raisonnable fait sur lui-même en vue de produire des actes différents de ceux que ses instincts, ses sensations, sa libre imagination et ses passions actuelles et spontanées pourraient déterminer à eux seuls. En ce sens essentiel et le plus général, la réflexion et la raison sont le travail même, une force mise en œuvre dans le sujet pour la règle de ses mouvements et de ses décisions internes. Mais ce premier travail, outre qu'il a sa fin propre qui est de constituer le sujet raisonnable, a pour effet de faire reconnaître des fins reculées, ordinairement désirables entre toutes, mais qui ne sauraient s'atteindre autrement qu'à l'aide de moyens qui, eux-mêmes et considérés à part, ne seraient pas des fins qu'on se proposât volontiers. On doit agir pour préparer ces moyens et les réaliser, sans attrait direct, et souvent non sans répugnance. Le travail consiste alors en une suite d'efforts destinés à produire des actes qui ne sont pas des biens

immédiats et ne procurent la satisfaction de Tagent ûî par leur nature, ni bien souvent dans leurs suites immédiates, mais seulement en conduisant à Tobtention d'une An plus ou moins éloignée.

On voit par là que le travail est un devoir. En effet, tout devoir qui ne se rapporte pas à des fins sensibles immédiatement<et sans réflexion comme bonnes exige un travail pour être accompli. Or tous les devoirs, ea tant que tels, sont dans cette condition, car la nature humaine est ainsi faite que les devoirs dont la passion actuelle et spontanée suffit à amener Taccomplissement, sans aucun emploi de moyens et d'intermédiaires que la passion seule ne suggérerait pas, se font effectivement par passion^ et non point ;?arûfeî?oftr aussi. L'accomplissement du devoir impose donc le travail, et, par suite, le travail est un devoir pour Tagent moral. Et on voit que réciproquement le devoir est un travail : travail sur soi en général, pour établir la liberté et Tempire de la raison ; travail sur soi et pour soi, dans la série des devoirs envers soi ; travail sur soi et pour autrui, dans la série des devoirs envers autrui ;et tout ce travail aboutit enfin à la constitution des travaux extérieurs et matériels auxquels Tusage applique plus communément ce nom de travail : si bien que les deux notions de devoir et de travail se trouvant équivalentes, on les pourrait substituer sans peine l'une à l'autre dans la science de la morale.

Si je remplaçais en toute occasion le mot devoir par le mot travail^ ainsi que je m'y trouve pleinement autorisé, je réaliserais ce grand avantage de marquer une grande vérité de la manière la plus expresse et la plus vive, savoir par une innovation de langage. 11 y aurait à cela peut-être un autre profit pour la morale : c'est qu'un terme devenu banal, usé, par la faute de tant d'écoles qui en ont fait un usage incorrect, et par celle d'un public qui s'est éloigné des sources de la science et refuse de les reconnaître, céderait la place à un terme plus vivant et lié aux préoccupations à la fois les plus profondes et les plus justes de notre temps.

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Enfin, la notion du crédit et du débit, la théorie de la justice, la définition des devoirs ou travaux obligatoires et Torigine de l'obligation proprement dite recevraient de ce changement du vocabulaire moral une clarté toute nouvelle. Mais de si grands avantages seraient compensés par l'inconvénient de rompre avec une tradition respectable, que l'éthique de Kant a rétablie dans sa pureté, et de paraître rejeter des notions dont je voudrais au contraire augmenter la force. 11 devra me suffire d'avoir appelé l'attention sur une synonymie importante et propre à éclairer l'idée du devoir dans la suite de mes études.

Revenons à la loi du travail pour autrui, déduite de l'obligation pratique et du fait moral de la société. Cette loi est de la sphère du Juste. Toute justice faite ou rendue est un travail qui paie un débit de nous à autrui, ou fait honneur à un crédit d'autrui. C'est ce qui résulte clairement de la seule génération logique des idées morales, et devient encore plus manifeste quand nous nous transportons au sein d'une société vivante, dont les membres survenants, par la nature et Tordre des missances^ doivent tant de biens acquis et accumulés au travail de leurs prédécesseurs et de leurs contemporains, avant d'avoir pu rien faire eux-mêmes, qu'à moins de nier le fait social pour leur compte et d'en rejeter les bienfaits, ce qui n'est pas en leur pouvoir, ils doivent aussi se juger tenus de travailler pour leurs contemporains et pour leurs successeurs.

Quant aux limites de ce devoir, ou à celles du droit corrélatif que les hommes ont sur le travail les uns des autres, c'est une question très simple et sans difficultés dans la théorie et dans l'abstrait, puisque la libre entente des associés est alors supposée dans toutes les choses particulières et que les principes généraux sont cons* tants. Le problème ne devient complexe et difficile qu'au moment où l'on admet dans les faits la violation de quelque loi première et essentielle inhérente à la notion de société (V. le livre quatrième).

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