DU DEVOIR DE BONTÉ DANS LA SPHÈRE DE LA JUSTICE
Cherchant pour la science de la morale une base certaine, j'ai d'abord considéré Thomme seul et sur le moindre théâtre où ses fonctions pussent s'exercer. De ces fonctions, et de celle d'entre elles qui s'offre à lui pour la règle des autres, j'ai déduit des devoirs envers soi. Puis j'ai restitué la nature vivante dont j'avais fait abstraction, et j'ai déduit des devoirs de respect et de bonté qui se ramenaient encore en principe à l'agent qui se les reconnaissait. J'ai mis en regard de l'homme des agents semblables à lui-même, et j'ai trouvé dan» la raison le fondement d'un contrat, soit positif et toujours possible, soit tacite ou naturel, d'où résultaient une transformation du devoir, la naissance du droit et la constitution d'une sphère de la justice. Le respect est ainsi transformé comme l'obligation ; mais que deviennent les devoirs de bonté ? C'est ce qu'il faut rechercher ici.
De l'homme à l'homme il y a des rapports de passion qu'il est permis de supposer naturellement, et entant qu'ils ne sont pas pervertis par quelque cause, mais cette cause n'est pas encore de mon sujet, qu'il est, dis-je, permis de supposer favorables à la conservation et au développement de chacun par l'action volontaire de l'autre. J'entends indépendamment de toute idée de justice. Les agents raisonnables se veulent donc du bien, non par raison, mais par passion aussi. Je n'ai pas à examiner en ce moment si cette bienveillance ou bonté et les autres sentiments de la même nature sont des éléments moraux nécessairement liés à la connaissance et à la pratique des devoirs (V- ch. xxix). La question est toute différente : elle est de savoir si cette bonté même est un devoir. Or ceci n'est point une subtilité, mais bien une difficulté fondamentale de la science des
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mœurs, et suivant qu'on y satisfait la science change ou doit changer logiquement de caractère. Disons plutôt que la morale n'est compatible réellement qu'avec une seule solution.
Si, en effet, la bonté est un devoir, comme, de sa nature ou en tant que passion, la bonté n'a point de règle, elle entraînera nécessairement les autres devoirs dans l'incertitude et les contradictions. Etant souvent contraire à la justice, en fait comme tout le monde le sait et l'éprouve, en théorie, puisqu'il n'est rien de si aisé que de supposer des cas où l'exécution des promesses (la justice même) est un mal pour ceux à qui elles ont été faites, ou pour d'autres personnes et des sociétés entières, si la bonté qui s'y refuse est un devoir et si ce devoir est accompli, la justice est violée. 11 faut que le devoir soit certain et conciliable avec lui-même ; autrement il n'existe plus.
On dira qu'il y a des devoirs stricts et des devoirs larges et que la bonté est un de ces derniers. Mais c'est avouer qu'il y a des devoirs envers autrui qu'il est permis de ne pas remplir, des devoirs envers autrui qui ne lui sont pas dus et qui ne répondent pas à ses droits. Je refuse de leur donner ce nom, quand il s'agit des rapports de l'homme à l'homme, afin de conserver à la science une clarté, une détermination des termes sanâ laquelle on ne peut avoir que des idées en désordre, source de discussions sans fin. Veut-on entendre par ces devoirs larges des devoirs réels, mais tels cependant que d'autres qu'on appelle stricts les fassent taire à l'occasion ? Alors, je ne répéterai pas que l'essence d'un devoir, dans la sphère de la justice ou des relations entre hommes, est que rien au monde ne puisse le faire taire, et qu'il ne saurait y avoir de devoir contre ce devoir qui suppose un droit correspondant ; mais je dirai en d'autres termes que le devoir large dont on parle ici, exprime la convenance morale, et le devoir envers soi, et la passion approuvée par la raison : la passion de conformer sa conduite à l'inspiration du cœur et de suivre l'attrait de la bonté, à la condition Science de là, morale, I. 7
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qu^on le peut sans violer un devoir strict, c'est-à-dire éminemment envers autrui. Ce n'est donc pas là, tant s'en faut, un débit, c'est simplement et généralement un certain bien-faire auquel l'ordre du crédit et du débit impose des limites. Dès qu'on ne veut pas exprimer autre chose sinon que l'homme doit cultiver ses bons sentiments et leur obéir quand la justice ne s'y oppose point, il n'est pas nécessaire et c'est même un contresens d'alléguer, pour expliquer ce rfoû, le devoir envera autrui. Le devoir envers soi-même est seul enjeu, outre les sentiments qui parlent pour leur compte et desquels l'humanité est le premier.
Revenons donc à ce devoir de bonté que nous avons établi au nombre des devoirs envers soi. Il se rapporte à la nature vivante et sensible, comme à son objet, à la nature qui n'offre à l'homme aucun terme corrélatif de l'homme pour servir à la relation de droit et de devoir. Précisément parce qu'il se rapporte au soi comme sujet, il se trouve soumis à des conditions bien différentes de celles qu'impose le droit d'autrui, et même toutes contraires : un devoir fondamental envers soi le domine, celui de la conservation, lié aux nécessités impérieuses de la vie matérielle de l'agent moral (V» chap. x). Voulons-nous maintenant faire entrer la personne d'autrui dans la sphère des objets de ce devoir? Nous le pouvons, mais ce ne sera pas proprement la personne, ce sera la nature d'autrui qui y prendra place : l'homme comme animal et non pas comme homme.
L'objet de notre bonté, dans notre semblable, existe assurément; mais il n'est pas celui qui porte une dignité comme la nôtre, un droit inviolable pour nous, des droits qu'il nous revendique ; il est l'être sensible, et peut-être souffrant et peut-être coupable. C'est donc un semblable encore, mais non plus un associé ni le contractant d'un contrat bilatéral. Nos devoirs envers lui, sous ce rapport, sont du genre de nos devoirs envers nous-mêmes, se subordonnent à d'autres de ces derniers et à tous ceux qui sont de vrais devoirs envers autrui^ c'est-à-dire absolument obligatoires.