DU DEVOIR PERSONNEL D'ASSISTANCE
J*ai étudié ci-dessus, à la suite de Kant, trois exemples de l'application du principe d'obligation de conscience (chap. xix). Le troisième de ces cas est pour lui un devoir contingent et méritoire, c'est-à-dire large, que j'ai jugé être parfaitement strict, au moins dans sa teneur générale. Il en ajoute un quatrième qu'il appelle également méritoire, et dans lequel on aurait, ce me semble, une grande distinction à introduire. Le moment est venu de l'examiner. Il s'agit du devoir de soulager des hommes aux prises avec l'adversité, en supposant qu'on ne leur doit rien et qi/on n'apporte d'ailleurs aucun empêchement à leurs moyens particuliers d'être heureux. Après avoir remarqué que l'insensibilité systématique est ce^ pendant moins condamnable que l'hypocrisie, si commune en pareil cas, le philosophe convient encore que la maxime de l'abstention de secours, si on la généralisait, ne contredirait pas expressément l'existence de l'humanité comme loi naturelle ; mais il est, dit-il, impossible de vouloir cette généralisation, car on se priverait soi-même de tout espoir de soulagementdans les rencontres possibles où l'on aurait besoin de lassistance d'autrui. De là cette conclusion que V impératif est applicable dans l'espèce. D'ailleurs, ajoute-t-il plus loin, le précepte de regarder l'homme en général comme une fin par soi-même ne peut avoir /ow^ son efifet qu'au*
lOO SPHÈRE SUPÉRIEURE DE LA MORALE
tant que les fins de Tbomme sont aussi les miennes autant que possible.
La thèse de Kant est vraie, en général; et comme vraie, c'est de la justice ea général qu'elle dépend, et alors l'obligation est stricte, nullement large et méritoire^ au sens où Ton entend le mérite. Mais comme précepte applicable indépendamment de toute détermination du Juste, la même thèse ne saurait être fondée, car en toute société la justice se détermine et se limite et ne saurait ensuite s'appliquer comme générale à des cas que son application même a déjà soumis à des conditions particulières. Expliquons-nous : les plus simples notions de société et de justice exigent la reconnaissance du bien commun (Voir ci-dessus chap. xiv), et c'est assurément une partie de ce bien que chacun puisse atteindre sa fin particulière. Le contrat que j'ai appelé naturel demande que les efforts de chaque personne s'appliquent à la poursuite du bien commun, et par conséquent des biens particuliers qui y entrent. La maxime d'abstention ne peut donc pas être généralisée par la conscience. Mais toute la question n'est pas là.
11 s'agit surtout de savoir s'il y a devoir personnel de venir en aide à toute personne qui a besoin de secours, quand on le peut matériellement, et en un mot si la négative ne pouvant être généralisée, l'aflBrmative peut l'être. Or elle ne le peut sans mépris de la justice déterminée et abandon des droits particuliers, naturels ou acquis. Le contrat naturel, en effet, se détermine et se limite lui-même par l'entente formelle des hommes et par les obligations spéciales qu'ils contractent en l'appliquant. Soit vice de leur part, soit impuissance naturelle, ils ne parviennent pas en se liant par la justice à s'assurer tout ce que leur promettait la justice ; mais c'est elle-même, une fois le lien formé, qui devient un obstacle à l'accomplissement total des fins proposées. Nous sommes alors sous le régime des contrats spéciaux, publics ou privés, positifs ou tacites, engagés de tous côtés et dans l'impossibilité logique de donner à
DE L OPPOSITION ENTRE LES DEVOIRS QUANT A L ASSISTANCE lOI
Tusage comparativement gratuit [ce que nous devons réserver pour l'usage obligatoire.
Kant ne pouvait ignorer ces choses, et il y pensait en admettant des devoirs larges, des devoirs qu'il faut remplir, s'il est possibicy et songeant ici à des possibilités tout autres que matérielles ; il savait que, sans parler de ceux des devoirs stricts qui obligent de travailler aux fins d'autrui, soit communes soit particulières, au détriment ou en oubli des fins d'autrui sous certains autres aspects, il y a un devoir de conservation personnelle, lequel peut enfermer le devoir d'assistance dans des bornes étroites. Or rien de pareil n'existe à Tégard des vrais devoirs envers autrui, nés d'un contrat formel, par exemple, rien qui permette d'échapper aux conséquences d'un droit avoué et certain : il faut peutêtre mourir, maisilfaut y satisfaire. C'est encore ce que Kant a su mieux que personne. Pourquoi donc appliquer ce même nom de devoir, en tant qu'il s'agit de justice, à des cas où il est juste, et à d'autres où l'on ne peut dire qu'il soit juste, à d'autres où il est injuste peutêtre d'agir dans le sens que comporteraient nos bons sentiments si nous n'avions pas à consulter la raison ? Il y a là un vice logique dont la correction apportera, j'espère, quelque clarté pour moi dans des questions difficiles. Je conclus donc que le devoir d'assistance n'existe que d'une manière générale pour tous selon la justice, et que la justice même empêche qu'il soit d'application universelle pour chacun aux cas individuels. Mais cette espèce d'antinomie réclame quelques explications nouvelles.