‹ Science de la moraleChapitre 48 sur 147 · DE L'OPPOSITION ENTRE LES DEVOIRS QUANT A L'ASSISTANCE · texte numérisé non relu

DE L'OPPOSITION ENTRE LES DEVOIRS QUANT A L'ASSISTANCE

Si l'assistance n'était qu'un devoir de bonté, du genre des devoirs envers soi, par conséquent, et soumis aux

restrictions, contenu dans les limites très claires de ces derniers, nous n'aurions nulle difficulté à Tentendre, et la difficulté de l'appliquer serait toute du ressort de la morale pratique. Mais Tassistance appartient à l'ordre du Juste, à cause de la fin commune que suppose Tidéc d'une société d'agents raisonnables, et attendu que les fins particulières sont des éléments de cette fin. Pourquoi donc n'est-il pas moralement possible en g'énéral de satisfaire à un devoir généralement posé, et que veut dire cette contradiction ?

Déjà nous avons reconnu l'existence des oppositions entre les biens. Pour mieux dire, la sphère entière d'application de la raison aux passions chez l'agent moral isolé, réduit à lui-môme, n'est qu'un assemblage d'oppositions pareilles. 11 est clair que des oppositions entre devoirs doivent naître aussi de ces données, et qu'il peut y avoir conflit entre les déterminations à prendre. Mais la raison qui les compare les domine, les met en ordre, et la contradiction proprement dite ne peut exister quand l'agent moral est tout et ne connaît aucun droit qu'on puisse lui opposer.

Quand les devoirs de respect et de bonté sont venus, pour l'agent placé en face de la nature et des êtres sensibles, il s'est déclaré une impossibilité de concilier pleinement ou toujours les devoirs les plus impérieux envers soi avec ceux qui se produisaient spontanément vis-à-vis du monde externe, par le fait seul de la conformité de la raison et de tout Tordre rationnel aux bonnes passions et de la répugnance de cet ordre pour les mauvaises. Il a donc fallu choisir, mais la contradic^ tion des devoirs n'était point formelle, parce que tout se ramenait encore au fond à la personne toute seule. La nature demeurait chargée de ses œuvres et l'homme était maître des siennes.

L'homme cesse d'être entièrement maître de ses œuvres, lorsque d'une part il reconnaît en général des droits à autrui et que, de l'autre, il s'oblige envers autrui par des promesses particulières, ne fussent-elles que tacites. Comment, dans ces relations d'homme à

i>E l'opposition entre les devoirs quant a l'assistance io3

homme, si claires en principe, obligatoires de leur nature, comment Tobligation peut-elle maintenant créer une impossibilité morale de satisfaire à Tobligation, et <;ela quand je suppose à Tagent tout pouvoir matériel et la disposition à donner s*il le faut jusqu'à sa vie pour le devoir ? Je ne répondrai pas qu'il a pu s'engager par promesses particulières, en violation du droit général qui devait toujours être réservé ; que ses devoirs se trouvent ainsi contradictoires par sa faute, et qu'ayant mal fait il est encore tenu à mal faire, soit qu'il tienne sa parole ou qu'il y manque. Cette réponse est souvent fondée en fait et expli^jue un vice très ordinaire de l'homme, et dont la portée dans son histoire est grande. Mais enfin la contradiction n'est pas alors dans la morale. Je suppose la vertu de l'agent.

Faut-il supposer aussi qu'il ne pèche pas par ignorance ou faux jugement? Ici, nous sommes plus près du <îœur de la diflBculté. Remarquons que l'homme est tenu d'agir, et cela non seulement dans les cas d'intérêt personnel mais dans ceux qui impliquent un jugement sur les droits et les devoirs communs. Ces droits et devoirs existent par soi dans la raison humaine, ce qui ne signifie point qu'on puisse éviter de les déterminer dans le particulier, et dès lors failliblement et à travers toutes sortes de conditions qui prêtent à Terreur, non moins qu'à la faute. La détermination, qui est ainsi nécessaire en fait pour chacun, l'est en outre pour tous en principe, puisqu'ils sont des êtres raisonnables associés, appelés en cette qualité à procéder par entente commune autant que possible. Ils peuvent donc faire et ils font eflFectivement des contrats positifs, touchant leurs biens particuliers et généraux. Ils sont à la vérité guidés dans ces contrats et obligés en dehors d'eux par ce que j'ai appelé le contrat naturel. J'ai défini ce dernier comme le représentant universel et tacite d'une infinité d'autres contrats positifs possibles qui seraient conformes dans leurs termes au jugement commun que les agents savent ou croient porter sur le bien commun. Généralement, ou dans l'abstrait, idéalement si

lOd SPHÈRE SUPÉRIEURE DE LA MORALE

Ton veut, il n'y aurait aucune différence entre le contrat naturel et les principes de la raison. Dans le déterminé et dans l'application aux faits, il y en a une grande qui se compose de toutes les erreurs humaines. Je conclus de là qu'en se transportant des phénomènes primitifs ou idéaux de Tordre social, conçu scientifiquement^ aux phénomènes dérivés et à Tordre réel et complexe des choses, il faut reconnaître la présence dans Thumanité d'une justice qui n'est pas la justice et qui pourtant oblige comme telle en vertu d'une série de contrats et du commun accord où ils ont leur légitimité.

Revenons maintenant à l'assistance; il est clair que le devoir, quoique fondé en principe, peut se juger aussi d'après les articles du contrat naturel empirique qui représente à un moment donné les droits personnels et les attentes mutuelles des hommes, comme ils sont dans une société de fait, et doit se subordonner aux contrats positifs qui déterminent ce contrat naturel. On ne pourrait souvent se soustraire que par Tinjustice à Tordre même qu'on regarderait comme injuste. Que la cause en soit dans l'impuissance naturelle de l'homme^ pour reprendre des termes que j'employais plus haut, ou qu'elle soit dans ses vices, qui s'y mêlent toujours, la contradiction, on le voit, n'est pas imputable à la morale comme science, mais bien aux agents qui en ont appliqué les principes. La science est en droit de supposer d'abord la rectitude de ceux-ci. Si ensuite elle intervient encore dans la sphère qu'ils ont constituée, elle ne peut répondre de les mettre d'accord avec euxmêmes, ni de leur rendre tout ce qu'ils ont perdu.

Est-ce là tout ? On pourrait se plaindre, si ce n'est d'une contradiction, au moins d'une opposition trop forte entre ce que prescrit le principe suprême de là^ morale, dans Tordre idéal, et ce qu'il commande eu égard à l'état des conventions actuelles. Je voulais supposer la vertu de l'agent, et pourtant c'est encore dans ses fautes si difficiles à séparer de ses erreurs que j'ai été conduit à chercher la justification de la science. La morale n'est-elle donc en rien responsable des op-

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