‹ Science de la moraleChapitre 58 sur 147 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

RAPPORTS GÉNÉRAUX DE LA LOI MORALE AVEC LE SENTIMENT ET AVEC LA SYMPATHIE

Ce n'est pas précisément un principe secondaire de la morale que cette bienveillance et cette sympathie naturelles qui lient l'homme à ses semblables, non plus que ce sentiment ou sens moral qui descend de la source secrète des instincts et vient à l'appui de la loi. Ce sont plutôt des éléments profonds, essentiels de la nature humaine, dont on a dû faire abstraction pour déduire la loi, caria loi est rationnelle, mais qu'on doit réintégrer, après qu'on l'a déduite. La personne est douée de sensibilité, d'instincts et de passions, aussi bien que de raison. L'ensemble de ces sentiments, pour les réunir ici sous ce nom, convergent à deux points principaux, quand il s'agit de nos déterminations actives . Le premier est le bonheur personnel, dont j'ai parlé dans le chapitre précédent, le second est encore le bonheur, mais considéré en autrui. La bienveillance envers autrui, la sympathie pour les biens et les maux d'autrui, le désir de procurer s^il se peut les uns et d'éloigner les autres, sont incontestablement, et en concurrence avec l'amour de soi-même, un piemier mobile des actes humains, quoique des sentimetits contraires naissent aussi de cette concurrence. L'antagonisme est assurément très grand; on verra plus loin si je refuse de le regarder en face ; mais ce facteur de

l'histoire n'exclut pas le facteur contraire, et la nature des passions les réclame l'un et l'autre. Une forte induction porte à penser que, sans la bienveillance et la sympathie mutuelles des personnes, aucune société n'eût été possible au delà de la famille, et la famille ellemême à peine.

Quoi qu'il en soit, c'est quelque chose de plus encore qu'une induction, c'est un fait psychologique véritable, que la présence delà sympathie au nombre des éléments qui portent l'homme à des actes favorables au bonheur d'autrui. Oté ce fait, et supposé qu'une association d'hommes fût encore possible, il resterait qu'il a lieu cependant dans l'association telle qu'elle se forme, et fournit un mobile du bien commun et vient à l'appui de la loi morale, de quelque façon qu'on la définisse. Pour nier cela, il faut ou mutiler la nature sensible, ou admettre que certains éléments fondamentaux de cette nature n'interviennent pas, ou devraient ne pas intervenir là précisément où la place en est marquée dans l'ordre mental.

Devraient ne pas intervenir dans l'acte vraiment moral, c'est la thèse de Kant, qui est bien loin de ne vouloir compter que les passions insociables dans l'homme naturel et de mutiler ainsi la nature à l'exemple de Hobbes, mais qui juge que les passions même les plus nobles, en se joignant au mobile rationnel, abaisseraient la vertu. Rien n'était mieux fait pour nuire à la diffusion des principes de Kant dans le monde que de demander si inutilement pour le fond de sa théorie, si vainement vis-à-vis de l'homme comme il est, et même de la nature humaine comme on peut la comprendre, que l'action moralement bonne fût absolument exempte de passion. Lui-même avouait ne pas savoir si jamais action avait été faite de la sorte ; et j'ajoute que je ne sais pas si l'agent purement rationnel, supposé possible, serait moralement supérieur à l'agent passionnel pur, étant donnés des actes de part et d'autre identiques. 11 est permis d'en douter. Répétons donc à propos de la passion ce que nous avons dit plus haut à propos des

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