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LA LOI MORALE, LE SENTIMENT ET LA SYMPATHIE

fins voulues pour elles-mêmes. Dès qu'un acte est fait par raison et devoir, si la bienveillance et la sympathie existent aussi, il doit se faire aussi par bienveillance et sympathie, et cela ne se peut autrement. Et dès qu'un acte est fait par bienveillance et sympathie, la raison et le devoir étant présents, comme ils le sont chez l'agent moral, il ne doit pourtant se faire que si la raison et le devoir l'autorisent. Et pourquoi ? parce que la passion est de la nature de l'homme, et que la raison est sa règle, parce qu'il est de l'essence de l'agent à la fois passionnel et rationnel d'établir une règle de ses passions et de s'y conformer. En ce sens, l'action moralement bonne se fait certainement joar devoir, et au fond, on pourrait aller jusqu'à dire avec Kant qu'elle se fait uniquement par devoir, s'il était permis d'entendre par là que, se faisant aussi par passion, elle ne se ferait pourtant pas dans le cas où il y aurait devoir contraire. Voilà donc un premier rapport général entre la justice et le sentiment. Mais il est un autre rapport encore plus profond, si ce n'est le même, vu dans sa source. Toutes les passions du genre de l'amour, soit qu'on les rapporte à soi-même, ou qu'on les rapporte à autrui, sont justes pour autant qu'elles tendent à la conservation et au développement de chaque personne dans sa sature et dans ses biens, car la justice n'est qu'une promesse et une garantie mutuelle de ces choses. En tout ceci l'amour est approuvé par la raison, à la fois rationnel et raisonnable. Réciproquement la raison est aimable, la justice est aimable, puisqu'elles conduisent aux meilleurs et aux plus sûrs de tous les biens et sont des conditions de ceux que nous pouvons rechercher sans nuire à autrui ou à nous-mêmes. L'accord général delà raison et du sentiment est complet. 11 se dément quand la raison nous refuse des biens particuliers, ou quand le sentiment nous porte à de tels biens, que la raison envisage comme des maux. Mais il se rétablit en vertu de l'ensemble généralisé des biens propres à chaque personne et par la considération universelle des personnes elles-mêmes ; il serait parfait, autant que la Science db la morale, I. 9

l3o PRINCIPES SECONDAIRES DE LA MORALE

nature externe des choses s'y prête, si la nature humaine se conformait à son idéal.

Cet idéal unit, on le voit, la raison et le sentiment. Aussi quand on approfondit Tidée de la justice, on s'aperçoit qu'il n'est pas possible de la concevoir en acte, pour ainsi dire, dans le cœur humain, à moins d'y faire intervenir le principe passionnel de la bienveillance ou de la sympathie. Quand Thomme se conforme au devoir envers soi-même, par exemple dans la vertu de tempérance, qui ne touche autrui qu'indirectement, le mobile de l'amour-propre est indispensable pour donner un sens à l'empire de la raison sur les appétits : de même,, quand il s'agit des devoirs envers autrui, on ne comprendrait pas le sens des actes de vertu, si quelque chose, outre la raison, n'inclinait pas l'homme à poser la loi morale en se reconnaissant des égaux et à préférer, parmi ses affections propres, celles qui le placent avec autrui en communauté de biens et de maux à celles qui lui montrent en autrui des instruments ou des obstacles (V. Essais de critique générale,. Quatrième Essai, p. loi et suiv.). Ce quelque chose est l'amour de l'humanité, dont je ne saurais concevoir, ni que l'honnête homme soit dépourvu, ni que, le possédant, il ne fasse point usage pour être juste.

En traitant ici du sentiment et de son rapport avec la loi morale, je ne puis me dispenser de généraliser, et de nommer, après le sentiment de l'humanité, celui qui nous inspire la bienveillance envers tous les êtres sensibles, ou même envers tout ce que l'imagination nous représente comme doué de vie et digne de l'existence. Ce dernier sentiment est donné assurément dans notre nature et forme l'unique appui de ce que par extension on appelle des devoirs à l'égard d'êtres diflférents de l'homme, celui-ci seul, ayant de véritables droits vis-à-vis de son semblable. En pareil cas, si la bienveillance est affaiblie par la donnée de sentiments contraires et trop souvent excités, elle est corroborée par la connaissance des liens qui unissent nos passions entre elles et à nos vertus et les constituent indirecte-

DU SENS MORAL l3l

ment bonnes ou mauvaises (V. chap. x), et par la gênéralisatiop du devoir envers nous-mêmes, laquelle nous oblige, vis-à-vis des autres êtres, à cultiver les bons sentiments et à combattre les mauvais (V. chap. xxi). Quoi qu*il en soit, c'est ici une sphère de devoirs qu'il ne serait nullement possible à l'agent moral d'aborder et de comprendre s'il ne partait point de l'existence de ses sentiments comme première et indispensable donnée.

L'abstraction est utile et nécessaire pour la constitution de la science, même morale. Mais il ne faut pas la continuer jusque dans les conclusions qui arrivent à la pratique et supposent alors l'intégration des fonctions qu'on a divisées. Toute thèse qui scinde définitivement les éléments de la nature humaine est erronée. L'homme est un ordre, une harmonie de fonctions réciproquement conditionnées et, par le fait, inséparables» Nous ne pouvons que les accepter et les étudier, et l'analyse qui perdrait entièrement de vue, dans les rapports qu'elle définit, les rapports qu'elle écarte irait contre le but de la science.

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