DU MOBILE DE L'OPINION ET DE L'HONNEUR
Les principes que j'ai passés en revue ont cela de commun qu'ils sont empruntés aux notions caractéristiques de la conscience, aux déterminations diverses du bien qui s'ensuivent, parmi lesquelles on veut en appeler une à dominer les autres, afin de constituer la morale. Il n'en est pas ainsi de ceux dont il me reste à rendre compte. L^un est Vhonneur, qui suppose Tautorité de la pensée d'autrui prise pour mobile, et semble fait pour dispenser la personne d'avoir un jugement propre sur le bien moral; l'autre est le principe de la loi positive, avec le mobile ou de la crainte, ou d'une sorte de justice dérivée et secondaire qui élimine toute préoccupation de ce qui est bien en soi.
L'honneur ne serait pas même un principe de morale si ce n'était qu'il vient en substitution des autres principeSy inefficaces ou perdus. Dans une société où règne le mal, où la solidarité des mauvaises coutumes et des mauvaises lois trouble la conscience au point qu'elle n'ose plus juger des bonnes, on n'a plus la force d'obéir à son jugement, l'honneur comprend la série des motifs moraux qui se tirent de l'opinion d'autrui, ou de l'autorité du très grand nombre et de ce qui peut s'avouer et se professer sans opposition et sans danger. Les habitudes d'une société quelconque impliquant nécessairement une masse de biens avec une masse de maux, il arrive que toute personne dont la conscience est oblitérée, située moralement au-dessous de la moyenne du monde, trouve dans l'opinion et dans l'autorité un stimulant pour le bien et un appui. Et, comme de plus, la société possède un idéal, et attendu que ce qui s'avoue et se professe est toujours au-dessus de ce qui se pratique, les hommes même de la moyenne trouvent profita consulter les lois de l'honneur. Et enfin, si ferme que soit une conscience, il peut se faire encore en
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certains cas qu'elle ne soit pas bien assurée d'une vérité morale. Il est peu de personnes à qui la décision de l'autorité du monde où elles vivent n'apporte jamais quelque lumière, ou un doute utile ou une confirmation précieuse pour leurs propres décisions. L'autorité est indispensable à la faiblesse, et qui donc peut dire n'être point faible ?
Il est vrai que la passion de l'honneur manque ordinairement de la clairvoyance qu'il faudrait qu'elle eût pour venir à l'appui de la loi morale. Elle consiste avant tout à désirer de n'être point, encore plus de ne point paraître au-dessous de ce qu'attendent les autres hommes et de ce qu'ils estiment ; et un vif intérêt la stimule, celui de ne pas souffrir le mépris et de n'être pas rejeté du milieu dans lequel on est placé. De là vient que l'honneur est souvent un mobile du mal, autant que du bien, j'entends du mal même que la conscience de l'agent connaît et réprouve. On en a de continuels exemples dans ce qu'on appelle les préjugés de l'honneur, dans le respect humain, dans l'esprit de corps et de compagnonnage et dans le ton des sociétés ou réunions particulières. Il n'est pas moins vrai que le même mobile, appliqué dans un milieu convenable, est d'un grand secours pour les vertus, notamment du genre de la tempérance, pour le courage, toujours si important quelque altérée qu'en puisse être la notion, pour tous les devoirs envers soi du moment qu'ils ont des effets extérieurs, et pour la justice même, qu'il n'inspire pas, mais qu'il imite. A ces titres je ne devais pas omettre l'honneur parmi les principes de la morale, fùt-il le plus secondaire et le plus accessoire de tous en théorie, car s'il ne prend un rôle capital dans les faits que par suite de l'impuissance ou de la dégradation de la conscience, il y représente pourtant quelque chose de l'appui légitime qu'une conscience cherche dans la conscience d'autrui. En ceci, la théorie même ne saurait le répudier ^ Ajoutons que l'influence en est grande
' Voir Essais de critique générale, Deuxième essai, § i4 et 19 et toate la théorie de la certitude.