DU PRINCIPE DE PERFECTION OU DE PERFECTIONNEMENT
Le principe de la perfection adopté par plusieurs philosophes, et donné comme fondement à la morale, n'est qu'une autre forme du principe de la fin, puisque la perfection est le bien accompli, la fin dernière par conséquent, et que le perfectionnement est le résultat d'un travail fait pour atteindre cette fin supposée connue. La perfection peut d'ailleurs, aussi bien que la fin, s'envisager dans la personne ou dans la société, puis se définir diversement selon les doctrines. Les remarques déjà faites sur le principe de la fin de l'homme sont donc applicables ici.
Il faul savoir en quoi consiste la perfection, soit individuelle, soit sociale, pour travailler à son perfectionnement propre ou à celui de l'humanité. Or si cette perfection est placée dans des faits externes, déterminée par des caractères externes, et qui ne s'empruntent point des données constantes de la nature humaine, la morale n'a ni stabilité ni certitude ; sa loi est une hétéronomie de la raison^ et l'agent est dans l'impuissance
l54 PRINCIPES SECONDAIRES DE LA MORALE
d^einbrasser les éléments et de fixer la forme essentielle de ses devoirs. Il lui faut, antérieurement à la morale^ une doctrine qui définisse la perfection, comme il en fallait une tout à l'heure pour définir les fins. Alors viennent la théologie et la philosophie avec leurs problèmes transcendants et leurs débats sans issue, ou la politique et l'économie, mais une politique appelée à dominer la morale, et non à s'y soumettre.
Si pour éviter les doctrines on se borne à formuler le précepte de se perfectionner et de travailler au perfectionnement d'autrui, en laissant chaque personne juge du bien, de Tidéal et du possible, on ne fait qu'ouvrir la carrière aux différents mobiles humains, l'utilité, le bonheur, le sentiment, le devoir, sans fournir de critère, sans tracer de limites aux obligations et aux droits, sans môme pouvoir donner la raison d'un précepte dont la matière demeure tellement indéterminée.
Mais si on fait consister la perfection dans l'acte de se conformer à sa nature raisonnable et de travailler à réaliser l'idéal de la raison, si on fixe un tel idéal en se reconnaissant des devoirs envers soi-même, des devoirs et des droits vis-à-vis d'autrui, et si on détermine ceux-ci par la stricte notion du juste (sans exclure au surplus ni les mobiles subordonnés ni les sentiments naturels dont la raison même est inséparable), on accepte la morale telle que je l'ai exposée. Cette morale, en ce sens, peut être dite aussi se fonder sur le principe de la perfection. Il n'est d'ailleurs aucun système qui voulût n'y pas prétendre. Le tout est de savoir ce qu'on entend par la perfection de l'homme.
Je ne dis rien de Vordre, autre nom d'un principe qu'on a choisi quelquefois comme notion première de la morale. L'ordre dans l'humanité, ou dans la conscience individuelle, c'est encore le bien, la perfection et la fin en tant que conformes à la raison. Les mêmes considérations sont exactement applicables.
DU MOBILE DE L OPINION ET DE l'hONNEUR i55