NATURE ET CONDITIONS DE LA MORALITÉ
L'homme est doué de raison et se croit libre. Il est doué de raison, c'est-à-dire qu'il réfléchit ou peut réfléchir à ses pensées et à ses actes, et qu'il est capable de comparer, de juger et de savoir qu'il juge, de délibérer et de savoir qu'il délibère avant d'agir. Il se croit libre; en d'autres termes, il s'emploie à diriger son activité, soit intérieure, soit extérieure, comme si les mouvements de sa conscience et par suite les actes et les événements qui en dépendent n'étaient point seulement une fonction des antécédents, conditions ou circonstances données quelconques, n'étaient point arrêtés entièrement d'avance, mais pouvaient varier par l'effet de quelque chose qui est en lui et que rien, non pas même ce que lui-même est avant le dernier moment qui précède l'action, ne prédétermine.
Tel est le double fondement nécessaire et suffisant de la moralité dans l'homme.
Science de la morale, I. i
a SPHÈRE ÉLÉMENT AIRE DE LA MORALE
Je dis que rhomme se croit libre et j'explique ce que j'entends. C'est un simple fait que j'énonce et que le& fatalistes ne contestent pas, n'ont jamais contesté. Je réserve en ce moment la question de savoir si une telle croyance est ou non fondée objectivement, dans la nature des choses.
Le jugement réfléchi d'un côté, la liberté apparente ou que l'on croit être, de l'autre, s'appliquent à desphénomènes de sensibilité, d'entendement et de passion qui primitivement et d'eux-mêmes ne sont point libres, et qui précèdent toute réflexion et toute délibération. De plus, les afiections et les passions aboutissent toujours, à l'égard d'un acte quel qu'il puisse être, à présenter une certaine fin désirable à atteindre. Cette fin est toujours représentée comme un bien pour l'agent, et l'agent ne se détermine jamais, en fait, que pour obtenir ce qu'il pense être son bien. On doit dire, par conséquent, qu'il est tenu d'agir en mie du bien, généralement parlant. Ceci n'est pas, à proprement parler, une troisième condition de la moralité. Mais c'est le mobile que toute moralité doit nécessairement avouer, aussi bien d'ailleurs que toute faculté raisonnée d'agir»
Mais l'agent qui réfléchit et délibère n'est jamais en présence ni du bien en général, et du sien même, qui est abstrait, ni d'un bien pur et simple. Les biens particuliers dont la réalisation serait l'objet de sa liberté,, toujours à ce qu'il croit, sont multiples, ofi^rent desrapports variés selon le temps où ils se rapportent et les sujets qu'ils concernent, s'opposent les uns aux autres, ont pour contraires des maux qu'il faut aussi comparer. De là la nécessité du choix ; de là rinter\'ention dans le jugement même, et dans le mouvement plusou moins prolongé de la délibération, et dans la résolution qui y met fin, de cette liberté au moins apparente dont la nécessité de se déterminer en vue du bien semblait avoir rendu l'application vaine.
Pour mieux fixer les conditions de ce que j'entenda