‹ Science de la moraleChapitre 72 sur 147 · I^O DU BEAU ET DU MERITE · texte numérisé non relu

I^O DU BEAU ET DU MERITE

peut maintenant mériter par lui-même. Il mérite, mais dans un autre ordre que Tordre idéal. La liberté ne lui «st que plus nécessaire, il n'en a le sentiment que plus Yif.

En effet, si nous supposons le règne de la justice établi, la facilité plus grande qu'on a d'être juste et de faire le bien qu'on a toujours fait, quand d'ailleurs le bien vous est toujours rendu pour le bien, peut dissimuler jusqu'à un certain point l'application du libre arbitre : V habitude première, on peut dire dès lors la nature de la vertu, en diminue, en exténue à la fin l'effort ; le mérite porte sur le bien au delà du juste, et la liberté dont le jeu se place entre le bien et le meilleur, plutôt qu'entre le bien et le mal à proprement parler, ne reçoit pas les excitations terribles qui suivent l'invasion de l'injustice. En supposant le règne de l'injustice, au contraire, on est en présence d'une liberté aiguillonnée par le sentiment des fautes et par l'espoir ou la crainte des possibles auxquels il est encore donné de revenir ou d'échapper.

Il est vrai que, dans cette dernière condition, l'exercice de l'arbitre peut s'affaiblir ensuite et s'appliquer à des cas de moins en moins nombreux, à mesure que l'habitude croissante du mal rend les actes refléchis plus imparfaits et plus rares. Mais même alors, pourvu que nous exceptions le cas final de l'abrutissement par le vice, le sentiment de la liberté subsistera à l'égard de quelques objets et retrouvera toute l'intensité possible. On n'est point libre à demi, encore que cet état de tension de l'agent qui veut être et se maintenir lîbfe puisse fléchir habituellement ou presque toujours ; mais la liberté consiste dans le fait d'une pensée qui, méditant de passer à l'acte, envisage deux futurs comme dépendants de la volonté et pouvant se réaliser oui ou non, à l'exclusion l'un de l'autre, au même instant ; et par conséquent, elle existe ou n'existe pas, sans aucun terme moyen imaginable ^

I. V. Essais de critique générale. Deuxième essai, § i3, 17 et aa.

DU BEAU EN GiSnÉRAL Ï7I

Une telle pensée est inséparable de toute vertu et de tout mérite, comme de tout jugement moral de l'agent sur ses propres actes et sur les actes d'autrui. Ce qu'il en est de la vérité extrinsèque et de l'objet du sentiment q^e nous avons, la morale peut laisser les systèmes libres de le débattre, lorsque les systèmes la respectent et assument la charge de se concilier avec elle. Mais le sentiment lui-même est inévitable et s'impose pratiquement aux philosophes, qui n'en contestent jamais la valeur d'un côté qu'en la confirmant de l'autre. Il est le premier moteur de la morale au même titre que la raison (V. ci-dessus, chap. ii).

Le mérite ne dépend pas d'une liberté, dite d'indifférence, qui, si elle existait,, ne donnerait jamais lieu qu'à des actes sans motif, arbitraires et par là moralement indifférents comme leur cause. Il ne serait pas davantage possible de l'attribuer, non plus que la responsabilité, à un agent qu'on jugerait nécessité dans son acte, en telle manière que nul autre acte ne parût réalisable à un moment donné. Mais le mérite appartient à celui qui, suspendu entre deux déterminations, préfère la meilleure, en toute réflexion et pleine conscience, alors que lui-même et les témoins de sa délibération estiment qu'elles peuvent être également réalisées l'une ou l'autre par sa passion, à sa volonté.

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