DU BEAU ET DU MÉRITE
qu^en même temps rimpression ait quelque chose de rapide et de fort ou qu'elle soutienne le sujet dans un état de tension qui équivaut à cette même impression incessamment renouvelée. Il se produit alors, en effets une sorte d'étonnement grandiose et une secousse répétée qui est le transport de la passion au moment où elle atteint sa fin, sans l'avoir entièrement prévue : mais toujours sa fin désintéressée, car la condition n'est pas moins nécessaire pour le sublime que pour le beau. On conçoit d'ailleurs que les objets de la nature ou de Fart capables de produire une émotion de ce genre, sont ordinairement ceux qui se distinguent par quelque chose de grand, d'extraordinaire ou de puissant, ou qui éveillent des idées propres à remuer profondément par la représentation seule.
Tous ces phénomènes n'ont lieu que parce qu'une comparaison se fait toujours, pour le beau comme pour le bien, entre ce qui est, ce qui peut être et ce qui doit être afin de satisfaire nos fonctions intellectuelles, passionnelles ou sensibles. C'est dire en d'autres termes que la notion de l'idéal est inséparable des notions du sublime et du beau. Pour le sublime d'abord, il est clair que le spectacle inattendu n'émeut que par la réalisation de quelque idéal. L'agent esthétique ne serait ni frappé de quelque chose qui répondrait simplement aux actions ou propriétés qu'il suppose et qu'il a coutume de rencontrer dans un objet, ni mis en exercice par des manifestations externes qui surpasseraient ses facultés au lieu de leur offrir une application, et dans lesquelles il ne trouverait pas l'expression des idées et des passions dont il possède les puissances. Mais l'idéal, dont la nature est de n'être pas donné actuellement, ni même toujours actuellement pensé, mais présent à l'esprit par ses éléments, l'idéal se trouve tout d'un coup atteint, en même temps que conçu, et le sublime est senti.
S'il s'agit simplement du beau, le fait seul qu'il existe des conditions intellectuelles et passionnelles du jugement esthétique exige que l'objet, vaguement offert à l'imagination de l'agent avant de l'être en spectacle,
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renferme certaines propriétés en plus ou en moins, afin de répondre à son attente en qualité de beau. L'objet non réalisé qu'on imagine possédant ces propriétés est donc nécessairement un idéal. J'entends par là qu'on se représente ce qu'il doit être et non pas seulement ce qu'il est. La notion de ce doit être, comme que s'en oflfre ici la matière variable, établit une grande afBnité entre l'esthétique et la morale, puisque nous avons vu cette dernière science donner pour premier fondement aux devoirs (aux devoirs envers soi) une notion toute semblable. Il est vrai que le devoir être esthétique diffère beaucoup du devoir être moral, en ce qu'il admet des éléments qui répugneraient à l'éthique. Et toutefois, en constatant ceci plus haut, nous avons montré aussi comment l'éthique était appelée à justifier l'emploi de ces éléments et à le contrôler.
Autre chose est la reconnaissance nécessaire de l'idéal quelconque auquel toute œuvre d'art et tout objet réputé beau sont tenus de satisfaire, autre la question si controversée de savoir jusqu'à quel point il convient que l'artiste pousse la représentation des choses idéalisées, au détriment de celle des choses réelles et attendues. 11 est clair qu'un fonds considérable de réalité doit se conserver dans les œuvres de l'imagination, et cela dans l'intérêt môme de la beauté qui ne saurait se passer d'une matière connue, et l'on sait à quel genre faux et froid arrivent les artistes qui cherchent trop systématiquement l'idéal, outre qu'ils ne le prennent pas toujours où il faut. Mais, d'un autre coté, l'attachement le plus scrupuleux au réel et au vrai, et jusqu'à l'esprit de système, réagissant contre la doctrine de l'idéal, ne dispensent jamais l'art d'un certain travail de choix, d'épuration et de généralisation, soit dans le beau proprement dit, soit aussi dans cette espèce de laid que la représentation esthétique fait beau. Le pur particulier et le pur banal, à moins de s'universaliser précisément comme tels et par là de s'idéaliser en quelque manière, ne s'oflfriraient point comme objets esthétiques. Ce qui est connu et attendu, ce qui est ordinaire et selon la
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coutume, s'il est peint à sa place et en son détail tel qu'il est, sans que rien y vienne en saillie pour éveiller en nous quelque sentiment, tout cela ne nous offre que choses, il est vrai reproduites, mais alors comme si elles étaient elles-mêmes et non pas reproduites, et le beau dans l'art ne se trouve obtenu en aucune façon. La simple imitation n'est donc pas un principe de l'art, au moins en ce sens, qui n'est pas celui qu'Aristote enten— dait.
En résumé, la véritable question de l'esthétique n'est point de décider si l'art doit poursuivre l'idéal, car il le poursuit nécessairement, soit que l'artiste le veuille ou non. Mais elle commence au moment où l'on se demande quelle est la matière de l'idéal dans chaque art particulier, quels en sont les genres, et dans quelles bornes le respect du réel et du vrai doit les maintenir; ou, réciproquement, quel est le minimum d'idéalité, la moindre intervention des éléments propres de l'esprit, qui puisse imprimer à la reproduction des réalités extrêmes un caractère esthétique. Ces problèmes n'intéressent pas directement la morale.