‹ Science de la moraleChapitre 79 sur 147 · DU SUBLIME ET DE L'IDÉAL · texte numérisé non relu

DU SUBLIME ET DE L'IDÉAL

J'ai envisagé le beau dans la sensibilité, dans la passion et dans la raison. Ces trois fonctions en fixent les éléments dans le sujet qui sent et qui juge, et leur exercice en fait atteindre les objets. Je n'ai point parlé de la volonté et des actions qui s'y rattachent. Prise séparément, la volonté n'entre pour ainsi dire pas dans la perception esthétique, laquelle doit être spontanée et désintéressée, et elle n'entre qu'accessoirement dans la production du beau, où la critique aurait tort de la chercher, puisque la poursuite d'un but trop déterminé ^st exclue des conditions de l'art. Les actions volontaires n'apportent non plus aucune matière au beau, quand elles s'offrent simplement telles quelles dans la vie vulgaire, ou même quand elles s'y disposent avec des qualités d'ordre qui partout ailleurs donnent lieu à des impressions esthétiques. Il faut alors quelque chose de plus. C'est une opposition singulière avec d'autres fonctions, comme la sensibilité, dont le plus simple exercice éveille le sentiment du beau. La théorie de l'idéal va me rendre compte de cette anomalie, qui n'est qu'apparente, et me conduire à la détermination du beau moral.

On établit aisément par des observations psychologiques que nul spectacle entièrement accoutumé ne nous touche ou ne nous frappe en qualité de beau. L'objet que nous appelons beau doit être comparé d'une manière plus ou moins consciente, sous un point de vue quelconque, avec un autre objet ou avec luimême, savoir : augmenté ou diminué de tels attributs.

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considéré dans telles relations. La chose que nousattendrions et que nous percevrions toujours la même sous les mêmes rapports et les mêmes circonstances^ dans la nature ou dans les œuvres humaines, nous paraîtrait bonne ou mauvaise, utile ou nuisible, selon notre but, en tant seulement que nous pourrions la comparer avec cette même chose mentalement modi* fiée, sans quoi l'habitude rendrait Fidée même du bien inapplicable pour nous. A plus forte raison, le sentiment esthétique, ou de Tordre désintéressé, ne peut nous saisir qu'au moment où la réflexion vient rompre une représentation accoutumée ou attendue, en lui opposant une autre représentation possible, si ce n'est réelle, à quelques égards différente de la première. Il y a donc une nouvelle condition à dégager des conditions du beau que j'ai reconnues, savoir, l'existence d'une certaine surprise à l'instant où l'impression est reçue. Que la surprise soit sensible et marquée, ou qu'elle se dissimule en prenant la forme d'une simple comparaison implicite entre ce qui est d'une manière et pourrait être d'une autre, elle existe toujours, et quand elle permet un degré suffisant de durée et de réflexion, joint à la satisfaction intime de l'agent esthétique, elle se traduit en ce qu'on appelle V admiration.

Si les phénomènes survenants sont au-dessus de l'attente ordinaire de l'agent, il les admire ; s'ils sont audessous, il les dédaigne ou les méprise ; s'ils la trompent, il perçoit le ridicule ou le laid par les oppositions et les disproportions qui se révèlent à lui, entre les qualités sur lesquelles il comptait et celles qui se manifestent, entre les passions qui devaient, suivant lui, se produire et celles qui en prennent la place. Mais si l'attente est vivement trompée en sens inverse, il vient un surcroît dans le sentiment du beau, lequel, à certain degré, dans certaines circonstances, s'élève jusqu'au sublime.

Le sublime achevé appartient aux cas où la limite extrême du possible semble atteinte dans le beau, pourvu

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