PRÉFACE. XV
à quelles injustices, à quels notables préjudices la richesse nationale n'est -elle pas exposée lorsqu'on met ce principe en pratique d'après des suppositions purement générales! Quiconque connaît un peu la nature du revenu net, doit désespérer de voir jamais parfaitement résolu ce problême de la science des finances. Non seulement le revenu net des individus change à chaque instant de mille et mille manières, mais meine beaucoup d'entr'eux ont le pouvoir de cacher et de dérober tellement leur revenu à l'oeil du financier, que pour quiconque connaît ces difficultés, il doit sembler tout-à-fait impossible même de se rapprocher, par voie directe, de l'égalité dans l'imposition. Ce n'est que par maints détours, au moyen desquels il parvient seulement à bien connaître chaque contribuable, qu'il peut espérer se rapprocher du but.
Entre la pure théorie qui fait abstraction de tout détail, et ne s en tient qu'aux suppositions les plus générales, et entre la simple routine qui ne peut qu'imiter ce qu'elle voit faire à d'autres, et qui dans les occurrences qui ne se sont pas encore présentées, procède tout au plus par analogie abstraite de l'expérience, il doit donc exister une classe intermédiaire de connaissance, qui enseigne comment la théorie doit être appliquée à la vie réelle. Pour ceci il faut en effet une adresse et une dextérité toute particulière, dans toutes les sciences pratiques, et spécialement dans celles dont la théorie exige, dans l'application, une si grande infinité de modifications. Pour faire valoir avec sûreté une pareille théorie en faveur d'un cas
XVI piikface.
tout-iV fait individuel, il faut premièrement avoir acquis l'aptitude de rappliquer à beaucoup de cas analogues. Ce n'est que lorsque dans nombre de cas, qui, bien que diflerens, présentent cependant entrenx des points de ressemblance, on s'est exercé à tirer des argumens par induction et analogie, qu'on acquiert la facilité d'adapter la théorie à des cas nouveaux qui ne se sont point encore présentés. Plus est considérable le nombre de cas analogues que Ion a observés, plus on a réfléchi en comparant tous ces cas avec la théorie générale, plus on a éprouvé combien il reste encore à examiner, bien qu'on ait cru avoir déjà tout approfondi, et plus on sera circonspect lorsqu'il s'agira de mettre une théorie en pratique, et moins aussi on sera exposé à faire une fausse application de la théorie dans un cas qui ne s'est point encore présenté. Un homme d'un esprit juste et distingué, lorsqu'il passe à la pratique, trouvera sans doute lui-même les restrictions qui doivent être apposées à l'application de la théorie. Mais la plupart des hommes ont besoin d'une instruction sur les fautes à éviter dans l'application de thèses générales, et sur tout ce qu'il importe d'observer lorsqu'une théorie doit être appliquée à la \ie réelle et effective. Les meilleures têtes même tombent aisément dans des fautes lorsqu'elles se mettent à l'oeuvre sans une pareille instruction préalable, et n'apprennent que par leurs erreurs ce qui appartient à une bonne pratique, et de quelle circonspection et prudence il faut user lorsque dans la vie commune on fait usage de thèses générales
prkfack. XVII
de la théorie. Il suffit de parcourir l'histoire du papier-monnaie pour se convaincre du mal qua produit la simple empirie, ou routine, qui la première a émis ce papier, et combien une théorie imparfaite a peu réussi à faire disparaître les effets destructeurs de ce papier. On verra dans le cours de mon ouvrage (§. 903 et suiv.) quel notable préjudice ont causé ceux qui crurent voir dans la diminution du papier un moyen de guérir cette plaie, combien ils se sont trompés dans le calcul théorique des conséquences de leur mesure, combien une circonstance qu'ils avaient oubliée dans ce calcul a annulé toutes leurs attentes. Ainsi que les simples théoriciens tombent aisément dans le défaut de vouloir appliquer les principes déduits de notions générales, ou ceux qui ont été reconnus a priori, à des cas qui, vu leur nature particulière, exigent des modifications de ces principes, de même les simples praticiens, ou routiniers, commettent souvent la faute de donner une trop grande extension aux thèses abstraites d'expériences individuelles, et de les appliquer là où la différence des cas exige d'autres principes généraux. Sans aucune théorie le routinier pareillement ne pourrait faire aucun pas en avant. Mais comme il ne déduit et n'abstrait sa théorie que d'expériences individuelles, et que pourtant il veut en faire une application générale, il est beaucoup plus exposé à se méprendre lorsqu'il veut appliquer à d'autres cas ses thèses empiriques, que le théoricien, qui fixe trop peu son attention sur le concret. Voilà pourquoi il est d'une utilité majeure