‹ Science des religions. L'Islamisme, d'après de Coran; l'enseignement doctrinal et la pratiqueChapitre 107 sur 121 · FÊTE DE MADAR · texte numérisé non relu

FÊTE DE MADAR

Madar est le plus célèbre des saints musulmans de l'Inde; les Hindous s'unissent à ses coréUgionnaires pour lui rendre le culte que les catholiques nomment de dulie. L'enthousiasme qu'il y inspire a propagé ce proverbe souvent cité : Quel dommage Madar éprouverat-il, si Schuja se rend à Ajmir (4) ? Il aétabli un ordre

(1) Ou Dariâyî. Voyez dans la seconde partie l'article sur ce saint personnage.

(2) Oriental proverbs, partie II, p. 26.

(3) Oriental proverbs, partie II, p. 27.

(i) Roebuck, Oriental prorerbs, II, p. 2. A la lettre: Anpilus

IKTliS l>K 1>'INIJK MUSULMANK. '^'>'^^

de laquirs qui s'appellent de son nom Madarùdi el aussi, à ce qu'il paraît, TabaccUiyah (1).

« Le Saïyid Badî-uddin (2) Kotbal Madar était fils du Saïyid Ali d'Alep, lils du Saïyid Daha-uddin, fils du Saïyid Zahir-uddin, fils du Saïyid Ahmad, fils du Saïyid Mohammed, fils du Saïyid Ismaïl, fils de l'Imam .lalar Sadic, fils de l'Imam Mohammed Bakar, fils de Zaïn ulabidin, fils de l'Imam Ilucaïn, fils du prince des croyants

Ah.

({ Il naquit à Alep en 442 (1050-51), fit le pèlerinage de la Mecque et de Médine h l'âge de cent ans, et reçut de Mahomet la permission de retenir son haleine (3). Sous le règne du sultan Ibrahim Scharquî {Sherhey), Mahomet lui ordonna de résider au village de Makanpur (4), qui était désert à cette époque à cause d'un mauvais génie nommé Makan-déo qui y portait la déso-

partium genitalium Madari evulsus erit, si, etc. Le mot schujd signifie proprement brave; mais il est ici employé pour désigner un individu indéterminé, dans le même sens qu'on emploie zatd en arabe. Ajmh' est l'ancienne capitale de la province de ce nom, ville où est enseveli Miiin-uddin, autre saint célèbre, dont il sera parlé à l'article suivant.

(1) Observations on the musulmauns of India, II, 31^; Dabistan, Traduction Troyer, II, 2^24; Sicé, Lois musulmanes, p. 18.

(2) C'est-à-dire la merveille de la religion, et non Badr-uddm, comme on l'a ioiprimé dans les Oriental proverbs (II, p. 219), ce qui signifierait la lune de la religion.

(3) Habs-i dam, pratique à laquelle les faquirs se livrent, la considérant comme un acte religieux et comme un moyen de prolonger la vie, d'après le principe que chaque homme a un nombre déterminé de respirations à prendre, et qu'ainsi plus lentement il respire, plus longtemps il vit. (Shakespeare, Dict., p. 365.)

(4) Village près de Firozabad, province d'Agra. (Carey, Map of Hindooslan.)

:îi6 RELIGION MUSULMANE DANS l'INDE.

lalion. Madar y alla, renferma le génie (1), rendit ainsi ce lieu habitable, et le nomma Makan-ptir ou ville de Makan, nom qu'il a conservé. Ce prophète (2) passa là son temps dans des exercices rehgicux. Il avait aussi le pouvoir de faire des miracles, ce qui fut bientôt connu dans rilindoustan ; aussi alla-t-on le visiter de toutes j)arts. Il eut quatorze cent quarante-deux {fourteen hundred and forty Iwo) fils, trois desquels naquirent d'une même mère. Il mourut le 7 jumazi i^r §37 ^20 décemlire 4 433), et à cause de sa grande réputation de piété, et du pouvoir qu'il avait de faire des miracles, l'anniversaire de sa mort a été célébré depuis ce temps par une réunion à Makan-pur. Ce prophète était âgé de trois cent quatre-vingt-quinze ans neuf mois et vingt-six jours. Son tombeau fut élevé par le sultan Ibrahim Scharqui. »

La notice qui précède est due à un fakir madarien, c'est-à-dire de l'ordre de Madar, nommé Karîm-vddin. Lord Valentia l'a insérée dans ses Voyages, tome I, page 477 ; mais elle n'a pas été traduite dans l'édition française de cet ouvrage. Cette notice paraît exacte quand au fond, si l'on a soin de faire la part de l'enthousiasme qui a dirigé la plume de l'écrivain. Elle coïncide, pour la généalogie et le lieu de naissance, avec le fatiha de ce saint, fatiha qu'on récite sur son tombeau et qui est conçu en ces termes :

(1) De là peut-être le proverbe Schah Madar, frappe le faible, pour exprimer quelqu'un qui tyrannise ceux qui ne peuvent lui résister, mais qui n'ose pas attaquer ceux qui sont plus forts que lui, «Roebuck, Oriental proverbs, II, 96.)

(2) L'enthousiasme envers Madar le fait considérer comme tel.

FÊTES DE L'INDE MUSULMANE. M'i7

(( Par l'àme pure du pivol (1) des contemplalifs et des spiritualistes : le foyer des lumières et des plaisirs célestes ; le centre des bienheureux pirs ; l\ savoir le jnr Badî-uddin Zindah ScliaJi Madar (que Dieu sanctitie son précieux tombeau); par l'âme pure de son père Alillalahi (2) et de sa mère Bibi Khâs ulmulûk (3), connue ijous le nom de Bibi Hazira (je demande à Dieu une telle grâce).

ce Le fidèle lira à cette intention le premier chapitre du Coran, une fois: le cent-douzième, trois fois ; et la prière Durud, trois fois. »

Les mille quatre cent quarante-deux enfants soni, sans nul doute, des enfants spirituels ou des disciples ; cela ne peut faire de difficulté. Quant à la prétendue longévité de Madar, qui, selon son biographe, fut de quatre siècles, elle tient à l'idée dont il a été question sur l'art de retenir son haleine, et à ce que, l'époque de sa naissance n'étant pas connue, on s'est plu à l'éloigner de l'époque de sa mort qui est la seule certaine, car on aime à trouver dans les saints personnages des perfections qui ne sont pas dans les autres hommes. Il sera plus loin question d'un autre saint qui a vécu, à ce qu'on dit, plus de trois cents ans.

Je dois actuellement entretenir le lecteur de la fête établie en l'honneur de Madar ; voici en quels termes en parle Jawan (4):

(1) Madar. L'auteur joue sur ce mot, qui est le nom propre du saint dont il s'agit, et qui signifie pivot, foyer, centre, etc.

(2) Le texte porte chalabi, mais je pense que c'est une erreur et qu'il faut lire halabi ou d'Alep.

(3) A la leUre : In famille des rois.

(4) Bârah Mdça, p. ?>?>.

348 KELIGIt)N MUSULMANE DANS L'INUE.

« Les gens du peuple, et surtout les femmes, donnent ordinairement le nom de Madar à. la lune de Jumazi I^"^ . Or, Madar est le surnom du saint désigné par les gens distingués sous le titre honorifique de Badi-uddin, mais plus connu sous le nom deil/«r/ar. On se sert aussi de piques pour cette solennité. Ceux qui veulent prendre part à la lete en plantent dans leurs villes respectives; cependant des musiciens se présentent battant une sorte, de grand tambour (dhol), tandis que des fakirs dansent en criant : ô Madar; bien plus, ils traversent, en chantant les louanges de ce saint célèbre, des feux allumés exprès.

« Le tombeau de Madar est à Makan-pur. Le 17 de jumazi 1er, JQuj. fj^é pour la fêle de ce saint, ses dévots s'y rendent des lieux les plus éloignés. Une foule immense remplit le village ; des piques sont dressées de tous côtés, et, dans la nuit, une immense quantité de lampes et de lanternes dissipent l'obscurité. Ensuite on transporte toutes les piques au tombeau de Madar, où chacun vient pour demander une grâce ou pour exprimer un vœu. »

Dans la citation qui précède, nous voyons un nouvel exemple de l'adoption des cérémonies et des usages indiens dans le culte musulman. Cette course à travers le le feu est évidemment empruntée aux Hindous, chez qui il y a même une fête dont le rit principal consiste à traverser cet élément qu'ils ont déifié sous le nom d'Agni; cet acte se nomme dhammûl (1).

« Le tombeau de Madar est placé au milieu d'un grand

{[) Shakespear, Dict., p. 427.

Fl!;TES IJK L'iNUli MUSUI.MANi;. 'A't'J

édifice carré à chaque l'ace (.luijuel il y a une l'enclK! qu'on ouvre de temps en temps. Il est de la l'orme ordinaire et couvert d'une étoile d'or. Au-dessus est un dais de même étoffe qui est parfumé avec profusion d'essence de roses (1). »

Une pierre est, dit-on, suspendue sur cette tombe par des moyens inconnus. De là le proverbe : « Pour une rangée de briques, il faut le soufile de Madar (2), » pour indiquer quelqu'un qui entreprend quelque chose d'extraordinaire sans laire attention à son incapacité.

Afsos entre dans plus de détails que. Tawan. « C'est, ditil, à Makan-pur, village du district deCanoje, que se trouve la châsse du sa'id Badî-uddin, connu sous le nom de Schah Madar. Ce personnage est généralement très-vénéré, surtout par les gens du bas peuple ; car les faquirs qui appartiennent à sa lignée religieuse peuvent être rangés aussi dans cette classe, attendu qu'ils sont pour la plupart fort ignorants. Du reste ^ les faquirs nommés azâd, « indépendants (3), » assurent que cette descendance spirituelle n'est pas bien établie. Quoi qu'il en soit, les stupides dévots à ce saint ont adopté la couleur noire comme signe distinctif. Ayant donc attaché à des piques dorées des drapeaux noirs, ils parcourent souvent les rues des villes munis de ces étendards et faisant un grand bruit. Cette procession tumultueuse a surtout lieu dans le mois de jumazi l«i'. Chaque année,

(1) Voyages de Valentia, Irad. franc., I, "285.

(2) Roebuck, Oriental proverbs, part. II, p. 219. Voyez plus loin l'explication de cette expression.

(3) Us se rasent la barbe, les sourcils el les cils, et font vœu de chasteté. (Shakespear, Dict., p. 38.)

.'Sr^l UliLIGION MUSULMANE UANS L'INDE.

à celle époque, une quantilé considérable d'hommes et lie femmes, généralement des classes inférieures, se rendent des lieux les plus éloignés au village de Makan-pur. Ayant à leur tète des faquirs de l'ordre de jMadar, les pèlerins marchent en corps portant la plupart des étendards tels que nous venons de les décrire, et quelques-uns jouant de l'instrument nommé rabab (1). On nomme cette procession chari (2), ce qui indique qu'on y porte des piques, et on lui donne aussi la dénomination générique de medni (o). Les pèlerins restent pendant plusieurs jours auprès du tombeau du saint, occupés à présenter leur vœux et leurs oblations ; et lorsque le M du mois est passé, ils retournent dans leurs pays respectifs.

(T L'usage d'aller en pèlerinage à. Makan-pur est assez ancien ; mais on ignore complètement quel est celui qui l'a établi. Toutefois il est à présumer qu'il est dû à des gens ignorants et de basse condition, comme l'indique la foule méprisable qui s'y rend et qui s'imagine que ce pèlerinage est préférable à celui de la Mecque. Au surplus, on ne peut^ par tout ceci, se former une opinion motivée sur la sainteté vraie ou fausse de Madar.

(1) Sorte de violon, d'où dérive le nom de rabâbiijah, qu'on donne en Barbarie aux femmes qui dansent au son de cet instrument. De ce mot, les habitants des ports de la Méditerranée ont fait rababeou, rababelle, « extravagant, extravagante. *>

(2) Nom de l'espèce de pique qu'on porte à la procession des dévots de Schah Madar, et dans d'autres processions analogues. He là, ce mot indique cette procession même. Ces piques se nomment aussi jhanda, et cette procession Madar Jhanda. {Asiatic Journal, N. S., IV, 75.)

(3) Corps de pèlerins allant visiter le tombeau d'un saint. (Voyez les Observations préliminaires.)

l'illTES Dli L INUK MUsUL-MANIi, Ahl

Le ca/i Nur-ullah Sosatri le place paiTiii les schiitcs ou imamiens (1), dans son ouvrage intitule Ma/alis ulmvminîn (2); mais Dieu seul sait au juste ce qui en est (3). ■»

Comme on le voit dans la notice qui précède, Madai' est le patron d'un ordre de faquirs qui portent le nom de Madariyali ou Maclar panthi, « sectateurs deMadàr, » et même deDafdli, « tambourineurs (4). » Ces derviches ont plusieurs traits de ressemblance avec les Samiiaci hindous. Comme eux ils vont presque nus en toute saison et ont leurs cheveux tressés ; ils se frottent le corps avec de la cendre de bouse de vache, et portent des chaînes de fer autour de leurs reins et à leur cou (5). lï. H. Wilson assure qu'ils sont sunnites (G) ; la couleur noire qu'ils ont adoptée pour leurs drapeaux en est effectivement une preuve, car le noir est la couleur des sunnites, tandis que le vert est celle des imamiens ou schiitcs (7). Toutefois, Madar descendait d'Huçaïn, ce qui parait prouver qu'il était schiite, et en effet, Afsos nous apprend qu'il a été considéré comme tel dans un ouvrage (ju'il cite. Selon le même AVilson, la principale pratique des madariens consiste à faire usage du Bang (U-

{i) L'auteur de cette notice était de celte secte. (Voyez les Observations préliminaires.)

(2) Assemblées des aboyants.

(3) Arâïsch-i malifd, p. 70.

(4) Parce qu'ils se servent de rinslrumenl noiumé dafla dans leurs cérémonies religieuses. {Obs. on the mvs. of India, II, 318.)

(5) Asiatic Journal, N. S., iv, 76.

(G) Asiatic Journal, N. S., iv, 75.

(7) Asiatic Journal, N. S.,iv, 75. — DeSacy, Chrestomathie ar., t. I, p. 49, nouvelle édition.

;55t* HKLiaiUN MUSULAIANK IJANS L'INDE.

(jueur eiiivranle tirée des feuilles de chanvre qu'oii nomme warac khii/âl, « feuille d'imagination, » ou do l'exsudation de ses (leurs), dans l'espoir de se procurer des visions. Selon lui, tout en admettant la mission divine de Mahomet, les madariens n'ont pas une grande vénération pour son titre de prophète et montrent peu de respect envers ses institutions. D'après leurs légendes, Mahomet n'a eu d'accès au paradis que par la vertu des mots Dam Madar, v( le souffle de Madar, » qui est la devise de la secte et à laquelle la tradition attribue plusieurs effets miraculeux. Ces mots Dam Madar sont aussi une sorte de cri de guerre parmi les musulmans, souvent employé par les soldats au moment de l'attaque (1).

Moia lie Jumazi 2e.

FÊTE DE MUÏN-UliDlN CHISGHTI (2).

Ce saint est un des plus célèbres de l'Inde musulmane, et son tombeau est encore aujourd'hui constamment entouré d'une foule de pèlerins, même hindous. Quelques-uns poussent le fanatisme jusqu'à prendre une pierre ou une brique de l'édifice. Ils emportent ces débris et le placent dans leur maison, qui devient ainsi à son tour un lieu de pèlerinage par suite de la possession de cette précieuse relique. Mahaji et Daulat Rao

{[) Asiatic Journal, N. S. iv, 75; Asiatic Researches, t. XVI, p. 135.

(2) Ce saint est probablement le même que M. E. Sicé (Lois musulmanes, p. 18) nomme Schàh-ulhamid Kaderwalî, et de la mort duquel on célèbre à Pondichéry l'anniversaire le 10 de jumazi 2e.

FlwKS DIC L'iNDK MUSULMANIv •iît'-i

siiulia, quoi(|uc Hindous et lidèles observateurs du culte brahmanique, firent de riches présents au tombeau de ce saint, ainsi qu'aux prêtres musulmans ou Pir Zada (1 ) qui y étaient attachés (2).

(( Le mois de jumazi 2«, ditjawan (3), est ordinairement nommé par les gens sans instruction Kliaja Miiïn-uddin, du nom d'un saint musuhïian très-célèbre, le Rhaja Muïn-uddin Chischli, qui mourut en ce mois. Le tombeau de ce personnage distingué est à Ajmir. C'est là que, suivant ce que j'ai entendu dire, les arcs des rois se tendent d'eux-mêmes. La cérémonie des piques a également lieu pour ce saint ; partout chacun s'empresse de les disposer. On se fait surtout un devoir d'aller à cette époque en pèlerinage à Ajmir, et si on ne peut s'y rendre, on dresse au moins des piques. »

Laisons parler actuellement Afsos (4) :

« Le Khaja Muïn-uddin Chischti, dit-il, l'essence des contemplatifs, était fils de Gaiyâs-uddin Chischti, de la race d'Hucaïn, et par conséquent saïyid. H naquit dans ]e Sejeslini en 537 de l'hégire (lli2-43). Quand il fut âgé de quinze ans, il eut le malheur de perdre son père; mais le spirituahste Ibrahim Candùzi le prit en amitié, lui fit sentir l'importance de la doctrine spiritualiste et le détermina à chercher le chemin de la contemplation. Il ne tarda pas à se plonger dans la dévotion la plus fervente et les pratiques d'austérité les plus

(1) A la lettre, fils de ph\

(2) Hamillon, East-India Gazeit., t. I, p. !28.

(3) Bàrah Màça, p. 38.

(l) Ard'isch-i mahfil, p. 150.

;i54 UELIGION MUSULMANE DANS L INDE.

rudes. A vingt ans il relira des avantages religieux de la société du Scliaïkli Abd-xdcadir Guilàni (i). Ensuite, comme le sultan Schihab-uddiu Guri conquit l'IIindoustan et vint à Dehli, alors Muïn-iiddin, résolu de vivre dans la retraite, se retira à Ajmir, où un trèsgrand nombre de personnes parvinrent, en suivant ses avis, à leur but spirituel. Il y mourut le samedi G rajab 636 (12 février 4239), après avoir vécu quatre-vingtdix-sept ans solaires. Son tombeau se voit encore aujourd'hui dans cette ville sur le bord du Jahlara, oii il attire habituellement un grand nombre de pèlerins. Tous les souverains qui ont régné sur l'Inde, depuis la mort de ce grand personnage, n'ont pas manqué de déposer des oblations sur ce tombeau vénéré. On peut citer en particuher Jalal-iiddin Mohammed Akbar (2), monarque extrêmement reUgieux, qui alla plusieurs fois à pied d'Agra à Ajmir visiter le tombeau de ce saint et celui du Saïyid Huçaïn Machhadi, surnommé Khinj saivâr (3). Ce dernier était sans doute schiite, et Muïn-

(J) C'est-à-dire de la province de Guilan en persan, d'oîi se forme (jidlâni. En arabe, ceUe province se nomme Jîlân, d'où dérive jîlâni, qui est synonyme du premier mot. Voyez dans la seconde partie de ce mémoire l'article consacré au saint personnage dont il s'agit.

(2) L'auteur veut parler ici du grand Akbar, que le Père Catrou, dans son Histoire du Mogol, nous représente presque comme chrétien. Suivant cet écrivain, Akbar ne croyait pas à sa religion, et protégeait ouvertement le christianisme; il avait fait élever dans son palais une statue à la Sainte-Vierge. Je crois qu'en général il faut recevoir avec défiance les assertions du P. Catrou, qui paraît avoir eu pour but principal, en écrivant son ouvrage, de donner de l'importance aux travaux apostoliques des Pères Jésuites dans l'empire du Mogol.

(3) C'est-à-dire monté sur un cheval boiteux.

l-'ÈTES DK L'INDE MUSULMANE. •io^t

utidiii l'était aussi très-probablement, ainsi (juc le don. nenl à entendre quelques vers ({ui restent de lui, vers où respire l'amour du saint amir Ali. »

Le pèlerinage d'Akbar avait un motii' que n'indique pas Afsos, mais que les mémoires de Jahangiiir (sultan Salim) nous découvrent. « Jusqu'à ce que mon père eût atteint l'âge de vingt-huit ans, y est-il dit, il n'avait eu aucun enfant qui eût survécu à sa naissance au-delà d'une heure astronomique ; et cette circonstance était pour lui le sujet d'une profonde affliction. Aussi oiTrait-il au trône de la toute-puissance de nombreuses et instantes supplications afin d'obtenir à cet égard l'objet de ses vœux. Tandis qu'il languissait dans cet état d'anxiété, un de ses amirs, qui connaissait le respect sans bornes qu'il portait aux derviches et la confiance qu'il avait dans l'influence des hommes de cette classe, lui dit un jour que, près de la sépulture du respectable Muïn-uddin Chischti, à Ajmir, résidait un Pir ou saint reclus, distingué parla pureté de sa vie et de ses mœurs, en quoi, disait cet amir, il n'avait pas son égal, non seulement dans l'Inde, mais dans le monde entier. Dans la chaleur de son zèle et de son espoir, mon père déclara que, si la Providence lui accordait un enfant qui survécût, il ferait à pied tout le chemin qu'il y a de la capitale, c'est-à-dire d'Agra à Ajmir, distance qui n'est pas moins de cent quarante kos, dans la seule vue d'aller porter ses vœux et ses offrandes au tombeau du saint personnage. Comme la résolution de mon père partait d'un cœur sincère, six mois précisément après la mort du dernier de mes frères morts enfants, le vendredi 17 de rabi 1er de l'an978de l'hégire (18 août 1570),

350 UliLlGlON MUSULMANE DANS L'INDE.

le Très-IIaut fit entrer sur la scène de l'existence l'humble auteur de ce récit.

« Fidèle à ses engagements, mon père, dont le séjour est à présent dans les demeures célestes, accompagné de quelques-uns des amirs les plus considérables de sa cour, partit d'Agra; et faisant route à pied à raison de cinq J;ûs par jour, il se présenta lui-même, à son arrivée à Ajmir, devant la tombe qui renferme les restes de Muïn-uddin. Quand il se fut acquitté de ses dévotions, il se mit sur-le-champ en devoir d'aller trouver le derviche à la piété et aux mérites duquel il était redevable d'avoir obtenu l'objet de ses ardentes supplications. Le pieux réélusse nommait Sc/ia'ikh SaUrn ; et mon père s'étant rendu à sa demeure me mit entre ses bras, le suppliant de prier Dieu pour la conservation de

ce cher enfant « Puisque vous avez remis cet enfant

entre mes hras, dit le derviche, je le nomme Muhammed Salîm. Mon père, acceptant ces témoignages d'intérêt de la part du derviche, comme d'heureux augures trèsfavorables à ses espérances, retourna à sa capitale, d'où il continua à entretenir ensuite, durant l'espace de quatorze ans, une correspondance et des rapports trèsintimes avec ce saint reclus (1). »

Le lieu où vësiàddiSchâh Salhu élait un village nommé Sikri, devenu depuis ce temps une ville appelée Fathpur-Sikri (2). Sur ce rocher, le plus élevé des montagnes

(1) J'ai emprunté ces lignes à l'article que l'illustre orientaliste de Sacy a donné sur la traduction anglaise des mémoires de Jahangiiir, par D. Price. (Journal des Savants, 1830, p. 362 et suivantes.)

(2) « Sikri, dit Afsos, était un village à douze kos d'Agra. Akbar y bàlil un château de pierres, par l'ordre du schaïk Salim Chicliti»

FÈÏES DE l'INUK MUSULMANE. 357

qui renvironnent, on voit encore le tombeau du saint au centre d'une place entourée d'arcades majestueuses (1).

Les membres de la lignée à la tête de laquelle est placé Muïn-uddin se nomment Cbiscbtiyali. On en trouve surtout en Alganistan et au Penjab. Salim Cliiscbti appartient à cette même lignée, ainsi que plusieurs autres personnages renommés par leur sainteté, parmi lesquels on dislingue le Saïyid Scbàh Zuhûr, sur qui on trouvera une notice dans la deuxième partie de ce mémoire.

A l'exemple d'Akbar, le célèbre Haider appela son second fils Tif'pou (2) sultan, du nom d'un pir vénéré dans le Carnatic et pour qui il avait une dévotion particulière (3).

Mois de Rujab.

Page 1