FÊTES SOLAIRES
Mois de Jeth (mai-juin).
FÊTE DE SALAR MAÇUD GAZI.
« Les tombeaux de Rajab Salar et de Salar Maç'ùd surnommé Gâzi (4), c'est-à-dire le guerrier, sont à
(1) Wacî-i mustafâ, c'est-a-dire héritier ou mandataire de Mahomet, expression qui est un des titres d'Ali. Voyez la Bibliothèque orientale, au mot Ali.
(2) Lieu de station pour les caravanes, à moitié chemin de la Mecque à Médine, où se trouvent de petites fosses presque toujours pleines d'eau. (Chrest. arabe de S. de Sacy, t. I, p. 193.) — La même fête se célèbre chez les Persans. (Voyez les Voyages de Chardin, édit. de Langlès, t. VI, p. 310.)
(3) Bar ah Mâça, p. 89.
(4) Mirza Abu Tàlib [Voyages, p. 374) nomme ce saint Maç'ûd Gàzî de Gorrakhpur. Gilchrist {Uindoostanee Philology) dit qu'il a donné son nom à la ville de Gazipur.
Bahraïch (1). On dit que Rajab Salar était frère du sultan pathan de Dehli Taglic Schah (2); mais il y a dissentiment quant à ce qui concerne Salar Maçud Gàzi. Les uns disent qu'il était Saïyid ou descendant de Mahomet par Huçaïn, et qu'indépendamment de cela, il était neveu du sultan Mahmoud le Gaznevide. D'autres disent qu'il était Pathan (ou Afgan). Quoi qu'il en soit, il souffrit le martyre (3), et son tombeau (A) est un lieu où se rend par dévotion une quantité innombrable de peuple. Une fois l'an surtout, des pèlerins y viennent en corps des lieux les plus éloignés. Quelques-uns d'eux, ordinairement des marchands de rang inférieur, sortent pour s'y rendre de leur ville ou village, munis de lances ornées de drapeaux rouges, et ayant à leur tête des joueurs de tambours chantant et faisant résonner leurs instruments. Les dévots à ce saint ont soin de se rendre à son tombeau deux ou 'trois jours avant le premier dimanche -de jeth (mai-juin), qui est celui de sa fête, ou, pour mieux dire, de ses noces. Selon eux, ce jour-là même fut celui du mariage de ce saint et aussi de son martyre. Il était couvert, disent-ils, des vêtements nup-
(1} « Ville ancienne du royaume d'Aoude, située sur les bords du Sarjou. Elle est extrêmement vaste et importante. On voit dans ses environs beaucoup de manguiers; de beaux jardins l'entourent de tous côtés. » (Araïsch-i mahfil, p. 97.)
(2) Et père du sultan Firoz, roi de Dehli. (Voyez YAyeen Akbery, t. II, p. 33 et 104, édition in-8°.)
(3) C'est-à-dire il fut tué en combattant les infidèles (les Hindous) à Bahraïch.
(4) Il est simplement en brique et en pierre dans une petite mosquée. Dans une mosquée voisine se trouvent des tombeaux d'autres saints personnages.
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tiaux, lorsqu'il fut frappé. Un individu, de la caste des marchands d'huile, habitant de Radoli, a soin d'envoyer chaque année au tombeau du saint un lit, un siège et d'autres objets accessoires nécessaires pour un mariage, persuadé que Maçud Gazi renouvelle annuellement ses noces. Cet usage, qui existe depuis longtemps dans la famille de cet homme, a encore lieu aujourd'hui.
« Les gens du peuple ont une grande confiance au saint martyr dont nous parlons ; à les en croire, il place sous la protection de Dieu ceux mêmes qui ne sont pas exempts d'infamie.
« Autour de la chapelle qui renferme la châsse de Maçud Gazi, il y a un certain nombre d'arbres où les fanatiques se pendent avec des cordes par les mains, les pieds, le cou ou différemment, convaincus que ces vains actes de pénitence leur feront obtenir ce qu'ils désirent. Les hommes, toujours parmi le vulgaire, nomment ce grand personnage gàjnâ dulhâ (4), -et les femmes sâlâr chinala (2). La raison de ces dénominations, c'est que la femme qui entre dans cette chapelle y tombe en défaillance et s'imagine sottement que cet accident provient de ce que le saint l'a sucée. Malédiction sur cette pensée ! Anathème contre ce soupçon ! La vérité est qu'un grand lustre éclaire la partie supérieure de la châsse ; que la chapelle est très-petite et l'entrée fort étroite, et qu'il ne cesse d'y avoir une grande presse de gens qui vont et viennent ; aussi règne-t-il dans le tombeau une chaleur étouffante, au point que tous ceux
(1) « Le bonheur du marié; » de gajnâ, c être heureux, » et de dulhâ, « nouveau marié. »
(2) « Salar le libertin. »
qui y entrent sont inondés de sueur. Les femmes, étant plus délicates que les hommes, ne tardent pas à se trouver dans un état de faiblesse tel, qu'elles s'évanouissent. Tout ce qu'on raconte outre cela n'est que mensonge et imposture. Ce qu'il y a de certain, c'est que, si ni Madar (1) ni Salar n'avaient paru dans le monde, les gens du peuple, qui dépensent tout ce qu'ils possèdent pour célébrer leurs fêtes, pourraient amasser de l'argent : que dis-je? il n'est pas jusqu'aux simples marchands d'herbes et aux bouchers qui ne devinssent riches (2).-»
Les lignes qui précèdent établissent que Salar Maçud Gàzî, autrement dit Gâzî Miyân (S), lequel était proche parent, c'est-à-dire neveu (4), du sultan Mahmoud, est, des deux personnages qui portent spécialement le titre de sâlâr (mot persan qui signifie chef, capitaine), le seul qui soit réputé saint. En effet, il y a dans le texte deux mots différents pour exprimer les tombeaux respectifs de ces deux personnages, turbat pour le premier et dargâh pour le second. Or, ce dernier mot n'est employé qu'en parlant du tombeau d'un saint, ainsi qu'on l'a vu dans les Observations préliminaires, au lieu que le premier désigne les sépulcres des personnes qui ne sont point l'objet de la vénération publique, et indique par conséquent que Rajab Salar n'est pas considéré comme saint.
(1) Voyez plus haut l'article consacré à ce saint.
(2) Araïsch-i mahfîl, p. 46, 47.
(3) Miyân est un titre d'honneur qui équivaut à monsieur. C'est aussi une expression d'amitié qui se dit à un mari, à un amant.
(4) Shakespear, Dict., p. 581.
Afsos vient de nous donner, avec la légende la plus accréditée sur Salar, le motif du nom de noce que porte sa fête, la description des pénitences hindoues auxquelles les dévots se livrent devant le tombeau du saint, et il explique d'une manière satisfaisante les accidents qui arrivent dans la chapelle où se trouve la châsse. L'indianiste H. H. Wilson dit que cette cérémonie se nomme Gâzî Miyân-ka Schâdî, c'est-à-dire le mariage de Gazi, et il pense que schâdî est ici une corruption du mot schahâdat, « martyre (1). » Je ne saurais admettre cette conjecture. D'abord le mot schâdî ne se trouve point dans les ouvrages hindoustanis qui me fournissent les matériaux de ce mémoire, mais ses synonymes, biyâh et 'urs, qui n'ont aucun rapport avec schahâdat. En second lieu, cette légende n'a rien de ridicule et n'exige pas que, pour l'expliquer, on ait recours à des suppositions :
L'extrait suivant nous fera connaître plus particulièrement la fête consacrée à Salar Maçud, le plus célèbre des saints musulmans de l'Inde après Madar, dont il a déjà été question.
« Dans le mois solaire de jeth (2), un grand nombre de musulmans plantent des bannières qu'ils nomment lance du saint (Pir ka néza), c'est-à-dire Sâlâr Maç'ûd Gâzi. Les gens du peuple d'entre les musulmans sont très-dévots à cet élu de Dieu, qu'ils ont pris pour leur patron. Pleins de confiance en lui, ils répètent souvent
(1) Voyez l'Asie Journal, t. IV, N. S., p. 75. (t) Second mois indien, qui commence du 9 au 13 mai, et finit au même temps du mois de juin.
son nom en forme d'oraison jaculatoire, ou profèrent ces mots : 0 grand saint! Le tombeau de ce personnage célèbre est situé à Bahraïch, dans le royaume d'Aoude. Le brave Nabab Açaf ud-daula (1), perle sans prix de la nacre du vizirat, ne manquait pas de s'y rendre à l'époque du pèlerinage, qui est en même temps celle d'un foire célèbre (2). »
« Dès avant le jour de la fête de ce saint, fête qui porte le nom de noce et que le peuple considère comme devant être consacrée au plaisir, on plante ces sortes de bannières sur le bord de la rivière, et sous chacune d'elles on place des lampes alimentées de beurre clarifié. Quelques individus fixent ces piques à leur ceinture et paraissent tellement hors d'eux-mêmes qu'ils excitent l'étonnement des spectateurs. L'un joint les mains avec respect, l'autre saute de joie ; l'un soupire, l'autre se prosterne pour prier. On voit enfin mille actes différents, mille attitudes diverses. Beaucoup de gens viennent là pour demander à Dieu des grâces par l'intercession du saint; et offrant des fleurs et des sucreries, ils disent : Que mon désir soit accompli, tandis que des musiciens, frappant leurs cymbales, font entendre ces mots: Celui-là voit
(1) Souverain d'Aoude, qui a régné de 1756 à 1775. Il a été célébré par Sauda, Haçan de Dehli et Mir Taki d'Agra, poètes hindoustanis qui jouissent d'une très-grande réputation, et dont les ouvrages ont été imprimés à Calcutta. Dans l'avant-propos de la traduction que j'ai publiée des Conseils aux mauvais poètes de ce dernier écrivain, je l'ai fait mal à propos contemporain de Schâh Alam I, lils d'Aurangzeb, tandis qu'il l'était de Schâh Alam II, qui a régné de 1761 à 1806.
(2) On en a vu la description dans les Observations préliminaires.
ses désirs satisfaits qui entend les chants qui célèbrent Gajna dulha (1). Chaque année, des piques avec des éten dards verts et rouges (2) sont donc placées, comme nous venons de le dire, dans une étendue de plusieurs kos (3) que garantissent des rayons brûlants du soleil d'élégantes bannes de différentes couleurs (4). Là se tient un marché sur deux lignes, où l'on trouve tout ce qu'on peut désirer. Déjeunes Indiennes à taille de fée, à figure de lune, s'y promènent dans des manjholî et des rath-garî (5), et de nombreux curieux, qui n'ont d'autre but que de se divertir, remplissent les avenues. Les dévots au saint viennent à Bahraïch, autant qu'ils le peuvent, à l'époque dont nous venons de parler. Dès le jour qui précède la fête, on en fait les apprêts ; et au matin du premier dimanche de jelh, on se dirige vers la châsse. Ce qui est vraiment singulier, c'est que les gens du bas peuple disposent tout ce qui est nécessaire pour une noce véritable, persuadés qu'en ce jour Salar Maçud renouvelle son mariage. De leur côté, les gardiens du tombeau de ce saint, ayant au matin placé sur un siège la langui (6)
(1) Voyez plus haut l'explication de ce nom, que les gens du peuple donnent au saint dont il s'agit.
(2) Le vert est la couleur des schiites, qui célèbrent spécialement cette fête; le rouge est, comme dans le culte catholique, l'emblème du martyre.
(3) Mesure de distance, dont la valeur diffère dans presque chaque province. Elle est néanmoins généralement de 42 au degré. (Hamilton, East-India Gazett., IL 722.)
(i) Voyez l'ouvrage de l'abbé Dubois, iniitulé : Mœurs et iwtilutions de l'Inde, t. I, p. 208.
(5) Le manjholî est une petite voiture à deux roues. Le rathgârî est une voiture à quatre roues.
(6) Pièce d'étoffe dont les Indiens se couvrent le milieu du corps. On sait que la plupart d'entre eux n'ont que ce seul vêtement.
qui lui avait servi, la trempent dans de l'eau (4) qui devient par là, selon eux, préférable à l'eau de la vie (2): ils distribuent ensuite cette eau comme une relique, et l'échangent contre l'or et l'argent. Je n'y suis jamais allé ; mais j'ai entendu raconter tout cela bien des fois. Cent personnes restent là, par dévotion, liées volontairement à des arbres. Mille boiteux, manchots, aveugles et lépreux demeurent auprès du monument, dans l'espoir d'être guéris. Si un ouragan (3), phénomène fréquent en ce mois, a lieu le jour de la fête, les dévots du saint ne manquent pas de dire que c'est lui qui, déployant sa gentillesse, fait balayer par un div (4). » Les pèlerins, au retour de leur pèlerinage au tombeau
(1) La même chose se pratique à Constantiuople pour le manteau de Mahomel. (Voyez M. d'Ohsson, Tabl. de l'Emp. oit., t. II, p. 391 , édit. in-8°.)
(2) Voyez sur cette eau l'ouvrage intitulé : Les Oiseaux et les Fleurs, p. 180, et l'article suivant.
(3) Andhî, mot hindoustani, synonyme de l'arabe tûfân qui, dans l'Inde et surtout dans le Bengale, a le sens d'ouragan. Le mot dndhî, que connaissent tous ceux qui ont entendu parler l'hindoustani ou lu quelques pages en cette langue, a bien embarrassé, je ne sais trop pourquoi, feu Langlès, qui était cependant à même de le trouver facilement dans les nombreux dictionnaires hindoustanis qu'il possédait. Voici comment il s'exprime au sujet de ce mot dans une note sur le Voyage de Hodges, t. II, p. 142 :
« Aoundy, ouragan. J'ignore l'origine de ce mot, sur lequel toutes mes recherches ne m'ont procuré aucun renseignement. Je serais tenté de croire qu'il y a erreur de la part de M. Hodges, car plusieurs savants voyageurs que j'ai consultés m'ont avoué ne point connaître ce mot, et ne se rappelaient pas l'avoir entendu prononcer dans l'Inde; peut-être est-ce une corruption du mot français ondée. »
(4) Méchant génie; les part ou fées sont les bons génies. Le morceau qui précède est extrait du Bdrah Mâça, p. 29.
374 RELIGION MUSULMANE DANS L'iNDE.
de Saïyid Salar, mettent autour de leur cou des guirlandes de fleurs jaunes, pour indiquer qu'ils se sont livrés à cet acte de dévotion.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce saint, comme plusieurs autres personnages indiens, est à la fois vénéré par les musulmans et les Hindous: des premiers, parce qu'il tua, dit-on, des milliers d'Hindous et qu'il mourut pour la foi; des seconds, parce qu'ils pensent que ce ne put être que par la puissance de Dieu qu'il fit ces actes de prouesse.
Mois de Bhâdon.
FÊTE DU BÉRA OU DE KHAJA. KHIZR.
Khâja Khizr (1) est un personnage sur le compte duquel les opinions des Orientaux varient.
Il semblerait qu'il est le même dont il est question dans le Coran, XVII, v. 59 et suiv., comme du serviteur de Moïse qui alla avec lui au confluent des deux mers. Toutefois, les commentateurs pensent qu'il s'agit ici de Josué, fils de Nûn. Khizr est regardé comme le protecteur des voyageurs sur mer (2). Dans les poèmes hindoustanis (dans le Khâwar-Nâma, par exemple), c'est Khizr qui sauve les hommes des naufrages. Il est représenté comme un vieillard, vêtu de vert, à barbe blanche, un chapelet à la main.
Comme Élie ne mourut pas, mais fut enlevé dans le ciel
(1) Il y a une tribu de Gabul qui se nomme Khaja khizri, (Ayeen ATcbery, t. II, p. 164.)
(2) D'Ohsson, Tabl. de VEmp. ott., t. I, p. 487.
(IV, Rois, II, 11), il est naturel que les musulmans se soient imaginé qu'il puisse être le même que Khizr(l), sous les traits duquel il aurait apparu. Les Juifs pensaient aussi qu'Élie devait se montrer encore sur la terre, car ils crurent que Jésus-Christ (Mathieu, xvi, 14) et que Jean-Baptiste (Jean, i, 3) étaient Elie (2). On a aussi considéré Khizr comme étant le même que Phinées, petit-fils d'Aaron (3); et enfin les Turcs le confondent avec saint Georges. Pour allier ces diverses opinions, quelques-uns prétendent que la même âme a animé ces trois différents personnages. Quoi qu'il en soit, Khizr, selon les musulmans, découvrit la source de l'eau de la vie, et il en est le gardien.
Les musulmans de l'Inde croient en^outre qu'il était fort habile dans la divination ; de là ils nomment Kliabar-i Khizrî, « nouvelle de Khizr, » une nouvelle que l'on devine, comme, par exemple, lorsque le public comprend les intentions du gouvernement. Wali a dit en ce sens dans un de ses gazais : « Une nouvelle m'est parvenue de la part de Khizr ; sa lettre, c'est le rubis de tes lèvres humides (4). » Ils le considèrent enfin comme le patron des eaux, et célèbrent en son honneur la fête dont on lit dans Jawan (5) la description suivante :
(1) Dans le Fatiha de ce saint personnage, on le désigne sous le nom de Khâja Khizr, Mihtar Iliyâs. On le trouvera plus loin.
(2) Au surplus, voyez Hamaker, Liber de expugnatione Memphidis et Àlexandriœ, p. 161-2; et voyez aussi Observ. on ihe musofIndia,t.l, p. 288.
(3) Exode, VI, 25; Nombres, XXV, 13, etc.
(4) P. 28 de mon édition.
(5) Bârah Mâça, p. 62.
376 RELIGION MUSULMANE DANS L'iNDE.
(( Dans le mois de Bhâdon (1), qui est de trente-un jours, tous ceux dont les désirs ont été accomplis se font un devoir de coopérer à mettre à flot le bateau nao, en l'honneur de Khâja Khizr, et de faire, selon leurs moyens, à ce saint personnage, des offrandes consistant surtout en lait et en grains concassés. Les vendredis, et dans quelques endroits les jeudis (2) du mois dont il s'agit, les dévots à Khizr, ayant préparé le béra, le portent au soir au bord de la rivière, avec mille cérémonies. Là, grands et petits, ayant allumé des lampes et des bougies, font leurs oblations respectives, tandis que des nageurs réunis poussent d'un commun accord le radeau au milieu de la rivière, et procurent au spectateur un coup d'œil ravissant. »
Dans le vers ridicule dont la traduction suit, le poète fait allusion à l'eau de la vie, dont Khizr est le gardien, et au béra qui lui est consacré : « Qui pourrait sans béra, dit-il, s'approcher de cette bouche, d'où déborde l'eau précieuse de la vie ? »
Il y a deux sortes de bateaux ou radeaux qu'on lance sur la rivière en l'honneur de Khizr, lesquels se nomment béra (3). Les grands, désignés aussi sous le nom
(1) Ce mois, qui commence du 9 au 13 août, et finit à la même époque de septembre, est le dernier de la saison des pluies. Au même temps de l'année, les Égyptiens font sur le Nil des cérémonies analogues à celles qui sont ici décrites.
(2) Il y a dans le texte Schab-i jurtia, « la nuit du vendredi, » qui est sans doute synonyme de Jum'a rât, « nuit ou vigile du vendredi. »
(3) Ce mot est employé dans le sens de bateau par les Gypseys ou Bohémiens, dont le langage paraît dérivé de l'hindoustani. (Voyez le curieux et intéressant mémoire du colonel Harriot sur l'origine orientale des Gypseys, Transactions R. A. S., t. Il, p. 518 et suivantes.)
générique de nao (voGç, navis, nef), et de Iliyâs kî kischti, « bateau d'Élie, » qu'on lance annuellement avec pompe à la fête de Khizr ; les petits, que chaque musulman se fait un devoir de mettre à flot sur les rivières, les vendredis du mois de Bhadon, après y avoir placé une ou plusieurs lampes, des fleurs, etc., ce qui fait de loin un coup d'œil charmant (1). Ces petits béra sont ordinairement de terre (2) ; on les voit par centaines sur les rivières de l'Inde, à l'époque indiquée. L'artiste voyageur Hodges, qui ignorait ce que c'était, en fut surpris d'étonnement.
« En passant parMurched-abad (3), dit-il, dans la soirée d'un jour saint pour les musulmans, je m'amusai beaucoup à voir la rivière couverte d'une quantité innombrable de lumières qui flottaient sur la surface de l'eau ; c'était un spectacle vraiment extraordinaire et dont il était difficile d'abord de se former une idée satisfaisante; mais je découvris bientôt par mes recherches que, dans ces occasions, les musulmans fabriquent un grand nombre de petites lampes qu'ils lancent sur la rivière après les avoir allumées ; comme elles durent plusieurs heures, le courant les entraîne à une distance considérable (4). »
Les voyageurs nous apprennent que les habitants des îles Maldives, qui du reste professent la religion musulmane, lancent annuellement un petit vaisseau chargé de parfums, de gommes et de fleurs odoriférantes, et le
(1) Shakespear, Dict., p. 168, 387.
(2) Transactions B. A. S., t. II, p. 539.
(3) Ancienne capitale du Bengale, située sur le Gange.
(4) Voyage pittoresque de Hodges, trad. par Langlès, t. I, p. 80.
laissent aller au gré des flots et des vents comme une offrande au roi de la mer (1). Nul doute que ce roi de la mer ne soit Khizr, le patron des eaux. Le fatiha de Khadja Khizr est ainsi conçu : « Pour obtenir la santé spirituelle et corporelle, je m'appuie sur les bénédictions de celui qui satisfait les vœux des mortels et repousse loin d'eux les malheurs, à savoir Khaja Khizr, l'illustre Élie.
« Le fidèle dira dans cette intention la surate fatiha (2). »
FÊTE DE GOGA.
« Les musulmans sont aussi très-dévots à Goga, qu'ils nomment autrement Zâhir pir. Ils se dévouent à lui d'esprit et de cœur, et se livrent à divers actes d'humilité. Pendant le mois de Bhadon, dans la vue de célébrer sa fête, ils parcourent les rues, armés de piques, jouant de différents instruments de musique et célébrant par leurs chants, en chœur, les louanges du saint. Ces processions durent un mois. A la fin de cet espace de temps, ils se réunissent et plantent tous leurs piques en un même lieu. Il se tient en ce jour une grande foire, remarquable par des divertissements de tout genre et des spectacles curieux. J'ai entendu dire que le tombeau de ce saint personnage est dans le Duab ; toutefois, l'usage dont je parle est suivi partout (3). »
Malcolm (Cent. India, n, 177) parle aussi de Goga,
(1) Hamilton, East-India Gazetteer, t. Il, p. 192.
(2) Hidayat ul-islam, p. 270.
(3) Bârah Mâça, p. 64.
pir auquel les Hindous sont dévots autant que les musulmans et que ces derniers nomment Zâhir pir. Ce saint est pieusement invoqué par les femmes Pindarî lorsque leurs maris partent pour leurs expéditions de pillage (1).
Goga ou Chohan Goga était fils de Vacharaja, qui a acquis une grande célébrité par le courage qu'il déploya en défendant son pays contre l'invasion de Mahmoud. Il était souverain d'un pays sur le Satleje qui avait pour capitale Chinera. En défendant cette ville, il périt avec ses quarante-cinq fils et soixante neveux. L'anniversaire de sa mort est célébré de nos jours encore dans tout le Rajpoutana (2).
(1) H. Elliot, Suppl. Glossary.
(2) Annals af Rojastan, t. Il, p. 447.