CHAPITRE V
En cinquième lieu, on doit reconnaître : 1° que les tourments du tombeau sont réels et certains ; que les hommes étant décédés et dans la tombe, deux anges nommés Monkir et Nekir viennent et interrogent le mort sur son Dieu, son prophète, sa religion, sa quibla (1), à quoi les croyants et les fidèles répondent : « Notre Dieu est Dieu ; notre prophète, Mahomet (sur qui soit la paix) ; notre religion, l'islamisme ; notre quibla, la Caaba (2) ; » que ces anges leur font alors goûter dans
(1) Les musulmans nomment quibla le côté vers lequel on se tourne pour prier. Ils se tournent toujours du côté de la Mecque, et ils ont même des boussoles pour connaître la position de cette ville, lorsque dans leurs voyages ils traversent des déserts. On a soin de pratiquer dans les mosquées une espèce de niche pour indiquer la position géographique de la Mecque.
(2) La Caaba est le temple de la Mecque où les musulmans vont en pèlerinage : on le nomme aussi Maison de Dieu. C'est, disent les musulmans, le premier des temples consacrés à l'adoration du Très- Haut. Après qu'Adam se fut réconcilié avec Dieu, portent les traditions musulmanes, des anges vinrent dresser sur le sol qu'occupe aujourd'hui la Caaba une tente qu'ils avaient transportée du Paradis terrestre. Seth éleva ensuite dans ce lieu un édifice en pierres pour le culte de l'Éternel. Enfin Abraham, aidé d'ismaël, construisit de
le tombeau divers genres de plaisirs ; que les infidèles et les hommes irréligieux ne pouvant répondre, ces anges leur font souffrir diverses sortes de tourments.
2° Il faut encore confesser que tout ce que le prophète Mahomet a annoncé, concernant les signes du dernier jour, est vrai et arrivera sûrement ; comme par exemple l'apparition du Dejjal (1), la descente du ciel du prophète Jésus (sur qui soit la paix) qui le fera mourir, et qui se conformera à la loi de Mahomet ; l'apparition de Mehdi (2) de la famille du Prophète, et sa réunion avec
nouveau ce temple, et institua le pèlerinage qui n'a pas cessé d'avoir lien depuis cette époque jusqu'à nos jours. Cet édifice sacré est toujours couvert d'une étoffe de soie noire où sont brodés différents passages du Coran : c'est ce qu'on nomme le voile de la Caaba.
Ce n'est donc point le tombeau de Mahomet que l'on va visiter à la Mecque, ainsi que des gens le croient encore, mais ce sanctuaire vénéré de tous temps par les Arabes.
Le tombeau de Mahomet est à Médine. Il est vrai que bien des pèlerins vont le visiter en revenant de la Mecque ; mais c'est une pratique de surérogation. Il n'est point suspendu en l'air par la vertu d'une pierre d'aimant (*); c'est un conte que Reland etToderini prennent la peine de relever sérieusement.
(1) C'est-à-dire l'Antéchrist.
(2) Le douzième et dernier des imans de la race d'Ali. Il n'avait que cinq ans lorsqu'il hérita du rang d'imam. 11 se perdit à l'âge de douze ans dans une grotte. Les Schiites hétérodoxes, lesquels ne reconnaissent de califat parfait que celui d'Ali et de ses descendants, croient que Mehdi vit encore ; mais les'JSunnites (orthodoxes) croient qu'il viendra à la fin des temps avec Jésus-Christ, dont il sera le vicaire, appeler tous les peuples à la connaissance de l'islamisme. {Voyez Mouradgea d'Ohsson, Tableau de l'Empire ottoman,
(*) Les auteurs qui veulent imiter les poètes orientaux devraient étudier l'histoire et les coutumes de l'Orient. On trouve dans le joli roman oriental de Thomas Moore, intitulé : Lalla Ronkh, les deux erreurs dont je parle dans cette note.
Jésus ; l'apparition de Gog et Magog (1) et de la bête de la terre (2) ; le lever du soleil du côté de l'occident, etc. (3).
3° Il faut encore confesser que tous les êtres vivants mourront, et qu'il n'en restera aucun en vie. Que les montagnes voleront dans l'air comme les oiseaux; que les cieux se dissoudront et tomberont. Que, quelque temps s'étant écoulé de cette manière, Dieu très-haut mettra de nouveau la terre en ordre et ressuscitera tous les morts. Qu'alors les hommes se lèveront dans une nudité absolue (4). Que les prophètes, les saints, les
t. 1, p. 267.) Schiites est un mot formé de l'arabe Schi'ayîou Schïa, qui signifi sectaire, c'est-à-dire hétérodoxe. Ce sont les Sunnis (Sunnites) ou traditionnaires qui ont donné ce nom aux partisans d'Ali, à l'exclusion des trois premiers califes ; mais ceux-ci se donnent à eux-mêmes le nom àe'Adliya, défenseurs de la justice, et ils appellent leur secte Mozhab-imâmiya, « la doctrine des imams. »
(1) Selon les Orientaux, Gog et Magog sont les peuples septentrionaux, issus de Japhet, fils de Noé, qu'Alexandre, disent-ils, resserra vers le nord par une forte muraille qu'il fit construire entre le Caucase et la mer Caspienne.
(2) Elle aura dans sa main, disent les musulmans, la verge de Moïse et le sceau de Salomon ; elle touchera avec cette verge les élus et les réprouvés, traçant sur le visage des premiers le nom de croyant, et sur celui des seconds celui à'infîdèle, etc.
(3) Les commentateurs citent un grand nombre de signes du dernier jour. L'avancement des personnes de basse condition aux dignités éminentes est au nombre de ces signes.
(4) Mahomet racontant cette circonstance à Aïscha son épouse, elle trouva que c'était peu conforme aux règles de la modestie, et elle objecta à son mari qu'il serait très-indécent aux hommes et aux femmes de se regarder les uns les autres dans un pareil état. Mais Mahomet lui répondit que les événements de ce jour seraient trop importants et trop graves pour leur permettre de faire usage de cette liberté. (Sale, Obs. historiques et critiques sur le Mahom.)
docteurs et les gens de bien trouveront sous leurs mains des habits et des chevaux du Paradis ; qu'ils se revêtiront des habits, monteront sur ces chevaux et iront s'asseoir à l'ombre du trône du Tout-Puissant. Que les autres hommes sur pied, affamés, altérés et nus, se réuniront, se pressant les uns contre les autres. Que le soleil viendra à près d'un mille de leurs têtes, en sorte que, selon leur degré de culpabilité, ils seront en proie à une sueur étonnante ; à quelques-uns elle viendra jusqu'à la cheville du pied, à d'autres jusqu'au genou, à ceux-ci jusqu'à la bouche, à ceux-là jusqu'au sommet de la tête, et ils seront forcés de rester dans la sueur. Qu'ils demeureront dans cet état l'espace de cinquante mille ans. Qu'alors les hommes recevront les livres où les anges auront, dans ce monde, écrit leurs actions : on les remettra aux fidèles dans la main droite, et aux infidèles dans la gauche ou même derrière le dos.
Que Dieu interrogera, sans intermédiaire, tous les hommes. Qu'il vengera sur l'oppresseur les droits de l'opprimé ; que si le premier a fait de bonnes œuvres, Dieu les prendra et les donnera à l'homme lésé ; que s'il n'en a point fait, Dieu le chargera des fautes de l'opprimé.
4° Qu'il sera dressé une balance où les bonnes et les mauvaises actions des hommes seront pesées. Que ceux dont les bonnes actions seront plus pesantes que les mauvaises iront en Paradis ; que ceux, au contraire, dont les mauvaises actions seront plus pesantes que les bonnes iront en enfer, à moins que Dieu ne leur fasse miséricorde, ou que des prophètes, des saints ou des docteurs n'intercèdent pour eux, ce qui ne peut avoir
lieu qu'à l'égard de ceux qui sonl morts avec la foi. Les autres ne peuvent participer à aucune intercession, ni sortir de l'enfer.
Si quelqu'un dont les mauvaises actions sont plus pesantes que les bonnes, mais qui est mort dans la foi, va en enfer, Dieu ne lui pardonnant pas et personne n'intercédant pour lui, il brûlera dans ce lieu selon la quantité de ses crimes ; mais ensuite il en sortira et entrera dans le Paradis : celui qui meurt avec un atome de foi sortira nécessairement de l'enfer (4).
5° Que le pont Sirath est plus affilé qu'une épée ; qu'il est dressé au-dessus de l'enfer. Que tous les hommes doivent passer sur ce pont. Que les uns le franchiront comme l'éclair, les autres comme un cheval qui court, ceux-ci comme un cheval qui marche, ceux-là se traînant, le dos chargé de leurs péchés ; d'autres enfin tomberont et iront immanquablement en enfer.
6° Que chaque prophète a une piscine où il doit se désaltérer, avec sa nation, avant d'entrer dans le Paradis. Que le bassin de notre prophète est le plus grand de tous : que d'un côté à l'autre il y a un mois de marche; qu'il y a au bord plus de coupes qu'il n'y a d'étoiles au firmament. Que celui qui s'y désaltère une seule fois n'a plus soif pour jamais. Que l'eau en est plus douce que le miel et plus blanche que le lait.
(1) Reland a déjà observé que ceci n'indique point que les tourments de l'enfer ne seront point éternels : on verra plus bas qu'ils le sont. Cet enfer, non éternel pour (es croyants, sera plutôt une espèce de purgatoire ; mais les musulmans admettent un véritable purgatoire, qu'ils nomment araf, où demeurent les fidèles qui n'ont pas assez mérité pour aller en paradis, ni assez démérité pour être condamnés au feu de l'enfer.
7° Que le Paradis et l'enfer (1) sont réels et certains; qu'ils existent actuellement. Que les élus étant entrés dans le Paradis y demeureront toujours, sans en jamais sortir (2). Que là ils ne mourront point, ne vieilliront
(1) « Les musulmans pensent qu'il y a huit paradis et sept enfers, c'est-à-dire sept rangs ou régions, placées l'une au-dessus de l'autre, et à une distance de mille années. La première est la région du feu, Jéhenna, et elle est destinée aux pécheurs morts sans repentir ; la deuxième, nommée Lazi, c'est-à-dire le gouffre du feu, est la demeure des infidèles. Dans la troisième, Jahim, ou la chaudière bouillante, habitent Gog et Magog. La quatrième, Seir, est habitée par les diables, qui sont les descendants d'Eblis. La cinquième, Sacar ou l'enfer, est réservée à ceux qui négligent la prière. La sixième, Hajim ou la caverne de l'air embrasé, est pour les juifs ; et dans la septième, Hawyeh ou l'abime, sont précipités les hypocrites, etc. (Contes inédits des Mille et une Nuits, par deHammer et Tributien, t. I, p. 174.) Par ce nombre inégal de huit degrés de béatitude pour les élus, et de sept degrés de peine pour les damnés, les musulmans veulent donner à entendre que la miséricorde de Dieu surpasse sa justice. » (D'Herbelot. Bib. or., au mot Gennah.)
On dit que Mahomet a assuré que les pauvres entreront en paradis six cents ans avant les riches. On tient encore de lui qne, dans son voyage nocturne, il vit que le plus grand nombre des habitants du Paradis étaient des pauvres, et que le plus nombre de ceux qui étaient renfermés dans l'enfer étaient des femmes. (Sale, Obs. hist. et crit. sur le Mahom.)
(2) Dans une note des Ois. et des fleurs, p. 224, j'ai cité ce passage et j'ai exprimé mon étonnement sur le silence de l'auteur touchant la vision béatifîque. Je crois le disculper ici : il en avait déjà parlé dans le chapitre iv, 4». et ailleurs. Le Coran, et tous les livres qui traitent de la religion, s'accordent parfaitement sur ce point.
« Il y a un bien dans le Paradis, dit le Cheik aî-Alemrauprés duquel tous les autres biens du paradis même sont défectueux et peu considérables : ce bien est la vue de Dieu. Le paradis, Seigneur, s'écrie-t-il ensuite, n'est souhaitable que parce qu'on vous y voit; car sans l'éclat de votre beauté, il nous serait ennuyeux. » (D'Herbelot, Bib, or., au mot Gennah.)
point, n'éprouveront aucune espèce d'altération ; qu'ils seront à l'abri des besoins de cette vie ; que leurs vêtements ne s'useront point. Que les houris et les femmes (1) seront exemptes des infirmités de leur sexe ; qu'elles n'auront point d'enfants. Que les élus auront sur le champ les mets et les boissons qu'ils désireront, sans avoir besoin de s'en mettre aucunement en peine. Que la terre du paradis est de musc, et que les briques de ses édifices sont l'une d'or, l'autre d'argent.
(1) Selon Mahomet, dit-on tous les jours, les femmes n'entreront pas dans le Paradis. J'ai déjà combattu cette erreur dans les notes de la traduction ft Azz-eddin, p. 224, toc. cit., et je l'ai réfutée sérieusement. Si l'on ne se contente pas du témoignage de l'auteur de ce catéchisme, qui est l'ouvrage élémentaire de la religion musulmane le plus estimé et le plus répandu en Turquie, on pourra lire la note dont je parle, où je m'appuie sur l'autorité du Coran.
Que des personnes peu instruites commettent une pareille erreur, je le coDçois aisément ; mais croirait-on qu'un orientaliste, ou du moins un écrivain qui a fait des ouvrages sur les Orientaux et sur les langues orientales, en un mot que l'auteur du Voyage en Syrie et en-Égyptey ait pu dire, t. II, p. 323 et suiv.: « Mahomet, si passionné pour les femmes, ne leur a cependant pas fait l'honneur de les traiter comme une portion de l'espèce humaine; il ne fait mention d'elles ni pour les pratiques de la religion, ni pour les récompenses de l'autre vie ; et c'est une espèce de problème chez les musulmans, si les femmes ont une âme. » Et c'est ce même voyageur qui a parlé avec mépris de nos orientalistes les plus distingués, et qui a osé faire une misérable équivoque sur le nom d'un professeur respectable dont je m'honorerai toujours d'avoir été un des auditeurs !
Je suis presque aussi étonné de lire dans les Lettres persanes de Montesquieu, 1. XXII : « Puisque les femmes sont d'une nature inférieure à la nôtre, et que nos prophètes nous disent qu'elles n'entreront pas dans le Paradis, pourquoi, etc. »
Je ne cesserai de répéter que les auteurs qui veulent imiter le style des écrivains orientaux, ou parler de l'Orient, doivent en étudier la religion, l'histoire, les mœurs et les coutumes.
Que les infidèles et les démons étant entrés dans l'enfer, y resteront pour toujours, sans en sortir jamais. Qu'ils seront tourmentés par des serpents aussi épais que le cou des chameaux, par des scorpions aussi gros que des mulets bâtés, par le feu et par de l'eau bouillante. Que leurs corps brûleront et que, lorsqu'ils seront réduits en charbon, Dieu très-haut les vivifiera de nouveau et leur fera croître une nouvelle peau pour les livrer à de nouveaux tourments. Que leurs tortures ne finiront jamais et qu'ils ne mourront jamais. Dieu nous préserve d'un pareil malheur !