‹ Science du bien vivre, ou monographie de la cuisineChapitre 10 sur 88 · LA L · texte numérisé non relu

LA L

nions de nature à en troubler le charme, ils ne purent dissimuler un anxieux embarras : le chef de division fit la grimace; P*** ne parut pas sans inquiétude; les magistrats seuls conservèrent le calme qui ne les abandonne pas dans les circonstances les plus graves.

Après avoir promené sur son auditoire- un coup d’œil qui lui permit de distinguer l’impression produite, comme il arrive souvent à certains membres de la représentation nationale, dans une circoustance analogue, le malin chanteur répéta le même mot avec la même assurance :

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et il entonna aussitôt le premier couplet, dont l’audition fit évanouir toutes les craintes et disposa favorablement chacun de nous. J’ai la

mémoire heureuse, et je rapporte sa chanson dans les termes fidèles de sa composition :

Moderato.

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vous Moi je n’y comprends rien Moi je n’y comprends rien.

La liberté ! c’est le mot à la mode ;

On le proclame, on le jette partout;

Nos députés l’ont écrit dans le Gode ,

On l’a gravé dans le temple du Goût.

En le dotant et d’un corps et d’une âine ,

On en a fait un type, un mythe , enfin On en a fait une fille, une femme.

Qu’en dites -vous? Moi, je n’y comprends rien.

Certain poëte à la verve énergique,

Au cœur brûlant, nouveau Pygmalion ,

S’est écrié, dans son vers ïambique :

« La liberté! c’est la femme lion !

C’est un athlète à la forte mamelle.

L’aigle planant au champ aérien ! »

Mais c’est aussi la colombe fidèle !

Qu’en dites-vous? Moi, je n’y comprends rien.

Homme d’Etat et rusé politique ,

Certain ministre avide du pouvoir,

En nous leurrant d’un rêve chimérique,

A cette idole a jeté l’encensoir.

« La liberté! citoyens que j’honore.

Avait-il dit : c’est le suprême bien ! »

Mais il l’enchaîne ! A ces chaînes qu’il dore, Que dites-vous? Moi, je n’y comprends rien.

Tel député, pour briguer tel suffrage,

Se fait garant de notre liberté :

11 est élu; mais un autre entourage,

Un autrer flot l’a bien vite emporté!

Tout aussitôt s’escrime la censure :

« C’est un perfide. — Il est homme de bien.

— Il est loyal. — Il est traître et parjure. » Qu’en dites-vous? Moi, je n’y comprends rien.

Fidèle au culte, aux lois de Melpomène,

Que nos auteurs ont réduite aux abois,

Souvent encor je veux revoir la scène Qui fut si belle et si grande autrefois ;

Mais, des claqueurs si bravant la cohorte,

Je dis tout haut : « La pièce ne vaut rien » !

La liberté me fait mettre à la porte.

Qu’en dites-vous? Moi, je n’y comprends rien.

Si Béranger, digne émule d’Horace,

Chantre immortel de notre liberté,

A l’Institut n'a pas encor sa place,

Honneur en soit à sa noble fierté!

De ses rivaux dont l’épine dorsale Est plus flexible, il flétrit le maintien :

Quoi qu’il en soit, ils occupent sa stalle.

Qu’en dites-vous? Moi, je n’y comprends rien.

La liberté, serait-ce une chimère,

Un vain fantôme, un leurre dangereux?

Quand cependant sous sa large bannière Se sont rangés tant de cœurs généreux !

Est-ce une femme horrible et sanguinaire? Est-ce une vierge au pudique maintien?

Doit-elle perdre ou consoler la terre?

Qu’en dites-vous? Moi, je n’y comprends rien.

Quoique des oreilles chatouilleuses eussent pu trouver quelques-uns de ces couplets plus que hasardés, on convint généralement de la facile tournure du chansonnier: on lui accorda le mérite de l’originalité ; et si , pour certains de nous, l’idée de l’auteur perça malgré l’expression du doute dont il l’avait revêtue , pour la plupart, la forme emporta le fond. Les magistrats rirent à gorge déployée ; le chef de division partagea leur hilarité , et la liberté du journaliste obtint, cette fois, l’approbation unanime.

D’autres convives puisèrent aux sources fécondes du gai-savoir : ils eurent le bon esprit de ne faire entendre les gais refrains de Béran-

ger et de Désaugiers, qu’à la suite de ceux que j’ai rapportés ; de sorte que, si ,ces derniers provoquèrent un entraînement général, ils n’enlevèrent point aux premiers le mérite de la nouveauté.

Enfin, arriva le café; moka délicieux, dont la brûlante liqueur fut servie dans des porcelaines de la daine et du Japon , et dont le bienfaisant arôme eût suffi pour raffermir notre cerveau, si le syracuse et le Chypre, dont la chanson avait provoqué la circulation , eussent pu en déplacer l’équilibre.

Les liqueurs les plus fines, le rhum le plus vieux , le kirsch-wasser le plus limpide et le plus moelleux, ajoutèrent un nouveau fleuron

à la couronne de gourmet de mon ami , et je doute que jamais il ait éprouvé un plaisir plus grand que celui que lui causèrent les paroles suivantes , qui lui furent adressées comme un

arrêt souverain, par un conseiller de la Cour royale, au moment où nous passions au salon : « F os pareils à deux fois ne se font point connaître ! »

Ou je ne connais pas mon ami, on ie conseiller sera un des premiers conviés à la prochaine fêle que donnera P***, me dis-je, en entendant celte citation apologétique.

Le salon brillait de mille feux; cependant, grâce à de prudentes précautions, l’air y circulait frais et embaumé, et ce changement de température, habilement ménagé, suppléait, quoique imparfaitement pour mon ami , aux agréables promenades qu’il faisait, après dîner, dans son délicieux jardin de V*** ; il nous plaçait dans une atmosphère des plus favorables à la digestion.

La gaieté se prolongea, mais sous des formes moins bruyantes. Le salon imprime toujours une certaine réserve, dont la portée, pour l’observateur, est surtout hygiénique : si le travail le moins pénible exige quelques moments de repos, l’exercice animé de la table réclame lui-même un calme bienfaisant, et l’es- j

prit, excité par une tendance continue des organes gastriques, aime à trouver, comme lénitif à cette excitation, un milieu dans lequel la pensée, dégagée des mille circonstances qui ailleurs la sollicitaient, devient d’autant mieux un souvenir du passé, que les distractions du présent sont moins fréquentes.

La ne se termina pas la fête de l’installation. A peine sortis de la salle à manger, que nous avions occupée trois bonnes heures, le salon prit un nouvel aspect, les sièges se garnirent de jeunes et jolies femmes, d’hommes aux bonnes manières. Avant que la fraîcheur de cette nouvelle galerie n’eût étalé toutes les fleurs du printemps et de la jeunesse, j’avais craint, en voyant le piano ouvert, que mon ami ne nous réservât une de ces distractions banales qu’on obtient de la bonne volonté de ses convives, ou dont, malgré elle, la maîtresse de maison fait seule les frais ; mais, rassuré par la

1 connaissance intime que j’ai du savoir-vivre de P***, je repoussai cette crainte frivole. Mon ami a le goût aussi exercé que l’ouïe délicate, et son aversion pour le dîner sans façon est aussi forte que son dédain pour la musique d’amateurs est prononcé.

Il s’agissait bien d’autres choses, vraiment!

Un trio de Beethoven, pour piano, violon et violoncelle , fut admirablement exécuté par Mme L*** et MM. M*** et O***.

La voix gracieuse et brillante de Mn,ë S*** nous fit goûter le charme de romances auxquelles la flexibilité de son talent sait donner un prix infini. A ces artistes distingués, en succédèrent d’autres; la soirée se prolongea dans une succession de douces impressions et d’agréables surprises.

Durant les intervalles de l’intermède musical, je causais avec le conseiller, dont l’heureuse citation avait été pour P*¥* le plus

vrai , mais le plus ingénieux des éloges :

— Notre ami, me dit-il, a un tact admirable; il a épuisé toutes les ressources de l’art pour rendre sa fête charmante, et 'pendre ainsi une crémaillère , c’est faire preuve d’une connaissance profonde dans la science du bien vivre .

Toujours prompt à me saisir de l’expérience d’autrui, je m’applaudis de cette ouverture, en ce qu’elle me fournissait l’occasion d’une définition que, jusqu’alors, j’ai soigneusement évitée. Je me gardai bien d’un assentiment complet , et ne répondis à cette observation que par des mots dont le sens, ne détruisant pas l’opinion exprimée , laissait cependant percer quelque doute.

— La science du bien vivre , dis-je, c’est l'écueil de l’homme du monde !

— Je crains, me répondit le conseiller, que nous n’envisagions pas au même point de vue cette science qui , il est vrai , composée d’une myriade d’éléments, se résume cependant par des principes fondamentaux, dont l’observation assure à tous un bonheur relatif. Le bien vivre ne consiste que dans la satisfaction des sens, subordonnée aux lois de la santé : il est dans le pot-au-feu du pauvre, dans la poule -au -pot de l’artisan, dans la table somptueuse du riche. Bien vivre, c’est céder d’abord aux besoins impérieux de l’appétit , dans les limites prescrites par l’hygiène ; c’est procéder, avec une sage lenteur, à cette, satisfaction indispensable au maintien de la vie ; c’est savoir se garantir, par un choix de sains et bons aliments, des lésions que la voracité détermine dans les organes gastriques ; c’est fixer, d’une manière invariable, les heures du repas, et les coordonner toujours avec le plus ou moins grand développement des autres organes, avec la durée imprescriptible du sommeil. L’ordinaire le plus simple, la vie la plus modeste , produiront toujours, sous l’empire de ces lois primordiales, le bien vivre dont j’entends parler.

« Si nous sortons de la loi commune , pour en revenir à l’exception dans laquelle vous et

moi sommes heureux de nous compter, les principes sont les mêmes; mais alors de nombreuses circonstances en étendent ou en modifient l’observation pour la rendre plus stricte et plus rigoureuse.

« Bien vivre , pour vous et pour moi, pour ceux qui occupent une position analogue , comme pour ceux dont le rang social est culminant, c’est atteindre les dernières limites de la science; mais alors son étude devient sérieuse, et ses préceptes prennent une large extension.

« Le luxe, compagnon inséparable de la civilisation, suit pas à pas les progrès de celle-ci ; mais, dans notre beau pays, l’un et l’autre rivalisant d’efforts, trop souvent leur rivalité devient l’écueil de leur développement. On sacrifie si facilement à ces deux exigences de l’époque, que la prodigalité resserre dans ses plus étroites limites toutes les ressources dont une sage prévoyance sait prolonger la durée!

« Si la fortune a souri aux entreprises de la plupart , si elle a récompensé leurs travaux et amélioré leur position , vous les voyez bientôt prendre pour habitude ce qui n’est permis que comme favorable distraction ; entraînés par le torrent et séduits par le charme attrayant du plaisir, ils acceptent pour règle ce qui n’est que l’exception : ils vivent vite, mais ne vivent pas longtemps.

« Que direz-vous du luxe effréné d’un de nos modernes littérateurs dont, il est vrai, la fécondité est remarquable, mais dont les ouvrages forment toute la fortune, et qui paye 2000 fr. par mois pour la location des cristaux, delà porcelaine et de l’argenterie de sa table, afin de déployer tout le faste de l’opulence dans les dîners qu’il donne à Paris, quand il a, ailleurs, une maison montée? Misère!

« Que pensez-vous de ces jeunes écervelés qui, à peine en possession de leur patrimoine, dévorent, en deux ou trois ans, l’héritage de leurs pères, et se ruinent pour enrichir les restaurants et les cafés du boulevard des Italiens ? Folie !

« Que pensez-vous encore de ceux qui, pour afficher la somptuosité et donner, de loin en loin, à leurs festins, l’éclat de l’opulence, s’imposent des privations journalières, afin de pa-

raître ce qu’ils ne sont pas? Indigne vanité! Charlatanisme de l’orgueil , qui cache sous les dehors du luxe une misérable nudité!

« Le bien vivre n’est compris que par ceux qui le font reposer sur les bases inaltérables de l’ordre et de la durée ; qui, hommes de tact et d’expérience, se soumettent à ses lois, selon les temps, les circonstances et les lieux, et savent en jouir sans danger pour leur fortune, sans crainte pour leur santé.

« Je vous disais que notre ami possède la science du bien vivre : je ne rends jamais un arrêt sans le motiver. Il nous a traités selon son rang ; mais je le crois trop prudent pour ne pas avoir demandé à sa réserve les dépenses causées par sa fête d’installation. Son dîner a été servi dans toutes les règles de l’art, avec la somptuosité que permet la fortune, avec la délicatesse d’un goût exercé : le confortable y a disparu sous le magique apprêt d’une rare préparation; la douce intimité, la franche gaieté, l’ont constamment animé; les usages et le ton de la bonne compagnie y ont régné, tout en se dégageant d’une froide et rigoureuse étiquette; le convive y a participé de l’amabilité de

! la maîtresse de la maison. Celle-ci, livrée aux soins d’une libérale hospitalité, a fait les honneurs de sa table avec une finesse d’observation qui n’appartient qu’aux femmes; et si son mari , j’aime le répéter, a la science du bien vivre, elle possède au même degré celle du savoirvivre.

« Le bien vivre, à mon avis, ne consiste pas uniquement dans la satisfaction que procure une table somptueusement servie , mais dans les mille circonstances qui flattent le goût sans préoccuper la pensée, sans affecter la conscience. Je m’explique : à la médiocrité, une nourriture saine et variée ; à l’aisance, une recherche plus marquée, et, de temps à autre, la pompe du festin ; à l’opulence, le luxe et l’abondance , tempérés par un habile discernement ; mais, dans chacune de ces conditions, on doit étudier les circonstances qui y sont relatives, et sans lesquelles la vie n’est plus qu’une habitude animale, un besoin auquel on cède par nécessité, besoin qui s’éteint dans la satiété

et qui sacrifie àl’abdomen toutes les jouissances que le palais seul sait goûter.

« Au repas quotidien de la famille, comme au festin dont elle prépare la fête, la sécurité de celui qui préside sera l’âme des plaisirs décents de la table , et ceux-ci se transformeront bientôt en une joyeuse humeur.

« Quel que soit le bon dîner qu’il offre, si l’amphitryon y a sacrifié ses dernières ressources ; si, pour le servir splendide, il a prélevé un impôt forcé sur ses revenus ; s’il a voulu briller un moment, pour se nourrir ensuite de dures privations, sa gêne, son embarras perceront malgré lui, et sa propre contrainte, entraînant celle de ses convives, enlèvera à sa réunion le charme attrayant que procure la table.

« Le bon dîner d’un pauvre diable est un remords pesant sur la conscience de ses invités. C’est l’anti-digestif le plus violent que je connaisse.

« Aujourd’hui , voyez quel effet a produit la fête de notre ami sur chacun de ceux qu’il y a admis. Dégagé de préoccupations, il s’est entièrement livré aux soins d’une libérale hospitalité. Admirablement secondé par sa femme, dont j’étais l’heureux voisin, et dont j’ai admiré la grâce et l’esprit en même temps que la douce affabilité, tous se sont bientôt placés à l’unisson du couple aimable ; aussi l’expansion a-t-elle été générale , et a-t-elle donné un nouveau prix à l’ordre , à la richesse et à l’élégance des trois services qui se sont succédé comme par enchantement. Voilà ce que j’appelle vivre, et bien vivre !

« Des gourmets trop sensuels, des épicuriens trop rigoristes blâment la musique au salon à la suite du dîner. Je me ris de leur blâme, et, si peu musicien que je sois, je trouve au contraire que c’est le plus agréable passe-temps que l’hôte intelligent puisse offrir à ses convives.

« La politique est devenue le thème obligé des discussions du salon ; elle y remplace les spirituelles causeries, les anecdotes du jour, les

piquants entretiens, qui longtemps eurent le privilège de commander l’intérêt et de fixer agréablement l’attention. De notre temps , comme du temps de notre célèbre aristarque, un bon dîner fournit au plus muet des paroles ; la politique domine la conversation, et chacun se précipitant sur cette voie glissante et périlleuse, les plus singulières théories, les maximes les plus opposées se heurtent et se croisent; on s’égare dans le dédale des voies et moyens , le juste-milieu se débat sous l’étreinte convul sive des extrêmes ; le salon se transforme en une arène où la force des poumons l’emporte sur la force de la raison ; les faits se déna turent, les principes s’altèrent , de telle sorte que, tombée dans un inextricable chaos de preuves et de raisonnements, la pensée première se confond et se perd sans qu’il soit possible d’en ressaisir la trace.

« Cette pernicieuse habitude est encore un anti-digestif dont le gastronome expert saura toujours se garantir.

« Quand, au lieu de cette singulière manie de bavardage politique, je trouve, après un succulent repas, un calme salutaire; quand je fais partie d’un cercle choisi où mes yeux passent de la fleur la plus fraîche à la plus jolie figure , et que ce calme lui-même est interrompu par des voix mélodieuses et des accords ravissants, je me complais dans l’immobilité, et je rends grâce à celui qui, après avoir exercé mou goût et mon odorat, flatte ma vue et charme mon ouïe.

« Jouir modérément du plaisir, c’est savoir en savourer les charmes.

« Tout cela, ajouta le conseiller, est quelque peu sensuel; mais il est si bon de l’être quelquefois! Gras üerabimus œquorl »

Un air varié sur la harpe, exécuté par J. T. avec le talent et la prestigieuse habileté que lui

reconnaît la belle G , qui ne souffrirait pas

pour son chant admirable un autre accompagnateur, interrompit la digression, dont je puis dire avec Voltaire : « Si ce ne sont ses paroles expresses, c’en est le sens. «

Après l’exécution de l’air varié |qui enleva tous les suffrages, mon interlocuteur reprit son thème favori ; mais l’envisageant sous un autre aspect, ses piquantes observations rou-

lèrent sur les excès de la table. J’aurai l’occasion d’en rapporter quelques-unes en traitant de l’art culinaire en province .

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