L'ÉNERGIE SPÉCIFIQUE
Une radiation de l'ambiance frappe la surface sensorielle qui lui est adaptée; le protoplasma de cette surface entre en résonance avec cette radialion et sa résonance se transmet de proche en proche, par continuité protoplasmique, vers les centres nerveux. Sur tout son parcours, cette résonance éveille des éléments de conscience en rapport avec les liaisons qu'elle met en jeu.
La surface sensorielle étant étroitement adaptée à la réception d'une certaine catégorie de mouvements, les radiations lumineuses par exemple, le
^) V. Traité de biologie, op. cit.
filet nerveux centripète qui en part, c^est-à-dire le filament protoplasmique différencié qui transporte vers les centres nerveux l'ébranlement correspondant, se trouve fatalement aussi, par assimilation fonctionnelle, étroitement adapté à la transmission de cet ébranlement, et n'en transmet pas d'autre.
C'est là ce qu'on appelle l'énergie spécifique des nerfs sensitifs.
Une explication fort simple de ce fait se trouvera dans notre comparaison avec les résonateurs.
Je suppose en effet que nous ayons construit un résonateur pour un son donné ; ce sera, si l'on veut, une corde de «violon capable d'entrer en vibration quand elle entend le son considéré, et de le renforcer. Cette corde entrera en vibration toutes les fois qu'elle sera dans une atmosphère où se propage le son qu'elle peut rendre ; elle sera comparable ainsi à une surface sensorielle d'homme.
Mais si, au lieu de la soumettre à un son transmis par l'air, je lui imprime brusquement, en la frottant grossièrement avec un archet, un mouvement quelconque, pourvu que ce mouvement ne soit pas capable de rompre la corde vibrante et de détruire ses liaisons, la corde rendra le son qui était capable de la faire vibrer. Et cependant, le mouvement de l'archet n'a aucun rapport direct avec ce son.
Voici maintenant un œil dont la suiface sensorielle est adaptée aux radiations lumineuses ; cette
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surface, tant qu'elle n'est pas détruite, a une structure protoplasmique dont les liaisons sont telles qu'elle peut seulement entrer en résonance à l'unisson de ces radiations. Je donne un coup de poing sur cet œil, et son possesseur voit trente-six chandelles, c'est-à-dire qu'il perçoit une impression lumineuse complexe analogue à celle qu'il aurait reçue s'il avait vu brusquement des sources de vive lumière. Mon coup de poing a produit l'effet de l'archet sur le résonnateur de tout à l'heure ; il a fait prendre à la surface sensorielle un mouvement de l'ordre des mouvements qu'elle j:.eut prendre, c'est-à-dire de l'ordre de l'activité que déterminent en elle les vibrations lumineuses.
Et ceci est vrai du nerf centripète correspondant à la surface sensorielle, comme de la surface sensorielle elle-même.
En effet, ce nerf, ayant des relations fixes avec «ette surface sensorielle, ne reçoit jamais de l'extérieur que des mouvements transformés d'abord par la surface sensorielle à laquelle il' aboutit ; il netransmet jamais que des résonances lumineuses ; par assimilation fonctionnelle, il devient donc adapté à ce genre de transmissions*; en d'autres termes, il est, lui aussi, un résonnateur pour la
(1) Et comme les fonctionnements longuement répétés créent des organes héréditaires, il est vraisemblable que, môme chez le nouveau-né qui n'a pas encore vu, le nerf optique est différencié par rapport à la lumière. V. Traité de biologie, op. cit.
lumière, et si, artiflciellement, on le met en mouvement d'une manière directe, sans l'intermédiaire de la surface sensorielle correspondante, c'est encore un mouvement d'ordre visuel qu'il va prendre. Si Ton excite électriquement rexlrémité distale du nerf optique d'un homme chez lequel on a pratiqué l'ablation de l'œil, on donne à cet homme une impression lumineuse.
En d'autres termes, le nerf centripète qui part de l'œil est différent du nerf centripète qui part de l'oreille ; l'un d'eux est optique^ l'autre est auditif. Et si nous savions étudier complètement les états colloïdes des corps, nous saurions distinguer, par une étude objective, les cylindraxes empruntés à un nerf optique, des cylindraxes empruntés à un nerf auditif.
On donne à cette affirmation une forme plus particulièrement saisissante en faisant appel à l'hypothèse, d'ailleurs invraisemblable, d'une opération chirurgicale dans laquelle, ayant enlevé à un animal un œil et une oreille, on souderait l'œil sur le reste du nerf auditif et l'oreille sur le reste du nerf optique. Le patient ainsi mutilé entendrait la lumière et verrait le son ! Car l'œil ayant conservé ses qualités primitives de résonnateur lumineux, ne pourrait entrer en activité que sous l'influence des radiations lumineuses ; la résonance correspondante, se transmettant par un bout de nerf optique jusqu'au tronçon de nerf acoustique auquel il
serait soudé, exciterait ce nerf acoustique comme fait un archet pour un résonnateur et lui ferait prendre son mouvement propre, mouvement adapté aux transmissions sonores. L*influx nerveux d'origine lumineuse jouerait donc ici le rôle d'excitateur indifférent, et la seule condition qu'il eût à remplir pour mettre en train le nerf acoustique serait simplement qu'il fût suffisamment intense.
Ainsi donc, il est vraisemblable, à cause de la loi dassimilation fonctionnelle, que, non seulement les surfaces sensorielles, mais encore les nerfs centripètes qui eu partent, sont différenciés dans un sens très particulier qui en fait des résonnaleurs de la vibration correspondante. Mais, jusqu'où se poursuit cette adaptation?