C'est le fait d'un orgueilleux
- Dites d'un homme logique.
II. — Voilà le grand mot lâché. Vous seul ;ique ; moi je ne le suis pas, ni personnece que c'esl qu'être logique ?
■care de France, Ij novombi-e 1907. .
MES. — Je veux dire que je suis conséquent avec. ^^ ,, , moi-même, ce qui ne vous empêche pas de l'être j de votre côté. Je m'en tiens à ce qui me paraît ^
évident^ sans me préoccuper de ce que pense mon^ '
voisin.
viEiLH. — Je fais comme vous, mais je n'ai pas la prétention de faire de la Science. Vous dites que la science se reconnaît à ce qu'elle est impersonnelle, et vous en faites une qui ne sert qu'à
vous. * .f: '
MES. — Je prends les mesures comme point del'*']*' départ ; je commence, comme tout le monde, par étudier les sciences impersonnelles ; puis j'en tire ^OM^ce que j'en puis tirer. Vous commencez comme moi, mais vous vous arrêtez en routé. Dès qu'il s'agit de vous-même ou d'un autre animal quelconque, vous renoncez à ce que vous savez de géométrie, de chimie et de physique ; vous prenez <i'autres postulais pour vos déductions, et vous créez ainsi un monde vivant, qui difière essentiellement du monde brut.
VIEILH. — ' Si ces deux mondes ne différaient pas essentiellement, vos déductions physico-chimiques rencontreraient fatalement, un jour ou l'autre, celles que je fais en partant de données psychologiques.
Or, il y a contradiction. D'un côté je trouve de la liberté et de la spontanéité ; de l'autre, la pure inertie.
«ES. — Vous êtes dupe de définitions.
viEiLii. — Ces délinitions s'imposent à tous ;
us seul vous entêtez à nier l'éïidence. Voici
caillou sur lequel marche une fourmi ; vous yez bien que l'animal est libre et la pierre îrte.
MES. — Je vois que le caillou est un caillou, et que la fourmi est une fourmi.
viEiLU. — Mais la fourmi est vivante, et le caillou
l'est pas.
MES. — D'accord. Voici aussi, au bord de la ute, un champignon qui est vivant ; et la fourmi rait libre à côté du champignun inerte. VIEILU. — L'inertie du champignon n'est qu'appa- Qte ; il a poussé cette nuit en écartant les stades; voici encore une racine qu'il a soulevée, qui reste tendue sur lui en le déformant, comme e ficelle sur un bouchon de Champagne.
MES. — El voici une pierre qui, en tombant du lus, a écrasé une fleur.
viEiLH. — Mais elle n'est pas tombée seule ; qui . fait tomber?
MES. — l'eut-élre un oiseau en s'y posant, peutre la terre humide en se rétractant par la sêchesse ; que sais-je?
viËiLii. — Il a toujours fallu un concours de •constances extérieures à la pierre. La pierre ;st pas tombée seule.
MES. — Il faut aussi à la fourmi de l'air et de la
chaleur^'Supprimez Tair et la chaleur, il n*y a plus de fourmi.
viEiLH. — Maïs avec de l'air et de la chaleur, la fourmi exécute des actes admirables, tandis que le caillou ne peut que tomber ou se dilater.
MES. — La fourmi est fourmi, le caillou est caillou. La chaleur, qui fond un morceau de glace en le rétractant, dilate un morceau de fer placé à côté et qui reste solide -ichaque corps agit suivant sa nature.^
VIEILH. — Mais quelle différence merveilleuse entre la nature d'un caillou et la nature d'une fourmi !
MES. Je suis plein d'admiration pour le
caillou comme pour la fourmi. Mais que sont devenues l'inertie et la spontanéité ?
VIEILH. — La fourmi fait ce qu'elle veut, le caillou subit passivement les influences extérieures.
^ MES. — Et que ferait la fourmi sMa température ^ montait à 100°, ou si le vent remplissait son am- ' biance de gaz carbonique ?
^ VIEILH. — Elle mourrait, et deviendrait inerte comme le ca,illou ; mais tant qu'elle est vivante elle est douée de spontanéité; elle n'est pas inerte.
MES. — Qu'appeiez-vous inertie ?
VIEILH. — Tout le monde s'entend sur cette déflnition. L'inertie est la propriété d'un corps qui ne
14 SCIENCE ET co^scn•^cE
peut changer par lui-même son état de repos ou de mouvement.
MES. — La fourmi vivante est donc inerte ; elle ne saurait se mouvoir sans air «et sans chaleur.
viEiLU. — Si elle n'avait ni air ni chaleur, elle \ ne serait pas vivante.
^ r MES. — Et le tour est joué ! Un être vivant est
* doué de spontanéité par cela même qu'il est vivant, puisqu'il n'est vivant que si les circonstances lui fournissent tout ce qu'il lui faut. Mais s'il n'est pas vivant ipar lui-même^ il ne sera plus utile de se demander s'il peut changer par lui-même son état de repos ou de mouvement. Un être vivant est un espace limité dans lequel se passent cerlaines choses dans certaines circontances ; j'en dirai autant d'un caillou.
viEiLii. — Mais il ne s'y passe pas les mêmes choses.
MES. — D'accord; la fourmi est fourmi, le caillou est caillou.
viEiLii. — La fourmi fait ce qu'elle veut.
MES. — Savez-vous ce qu'elle veut?
VJEILH. — Je le devine d'après ce qu'elle fait.
MES. — Et le caillou? quand il a exécuté un mouvement, croyez-vous qu'il Ta voulu ?
viEiLH. — Vous vous moqucz ; le caillou obéit passivement; la fourmi est libre.
MES. — Il est plus facile, je l'avoue, de se faire obéir d'un caillou que d'une fourmi ; cependant.
d'ingénieux psychologues se font obéir assez convenablement d'animaux très vivants. On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre, mais on les attire avec du miel.
viEiLH. — Parce qu'elles aiment le miel ; elles vont au miel parce que cela leur plaît. ^*^\>^* •
MES. — Vous avez raison ; mais c'est déjà quelque chose pour moi, que de prévoir ce qui leur plaira. Si je savais d'avance tout ce qu'elles aiment, je me ferais obéir d'elles comme d'un caillou. Je pourrais d'ailleurs vous parler d'un caillou dans les mêmes termes; j'ai appris, par une longue observation, que le caillou aime à tomber, et à se dilater quand il le peut ; si je le lâche il tombera, si je le chauffe il se dilatera, parce que cela lui plaît.
VIEILH. — Mais vous savez bien que le caillou n'a pas de volonté ; vous pouvez toujours être sûr d'avance de la manière dont il se comportera dans un cas donné.
MES. — Oui, si je le connais bien ; pour ce qui est de la chute, il n'y a aucun doute, il tombera; mais une souris aussi tomberait si je la lâchais au-dessus d'un trou. Et encore, si mon caillou est magnétique, il pourra subir des influences que j'ignore ; il pourra préférer une autre attraction à celle de la terre.
VIEILH. — Ce sont des choses que vous pouvez prévoir entièrement si vous vous en donnez la peine.
MES. — Et j'avoue qu'il est plus difficile de connaître ce que fera une fourmi. Si pourtant je verse à terre quelques gouttes de confiture à quelque distance d'une fourmilière, je suis bien sûr que les fourmis accourront en foule.
viEiLii. — Elles n'y viendront pas toutes ; y viendront seulement celles qui voudront y venir. Et même, si les habitants de la fourmilière ont déjà goûté la veille à un mets sucré qui leur a donné la colique, il est possible que tous se défient et ne viennent point.
MES. — .Il est très difficile de prévoir ce que fera un aninial ; même quand on Ta vu agir d'une certaine manière dans un certain cas, on n'est pas sûr de~Tûl voir faire la même cHose une seconde fois. Il a pu changer dans l'intervalle. Au contraire, un caillou se comporte ordinairement plusieurs fois de suite de la même manière dans les mêmes circonstances; c'est que les cailloux, dans les conditions où nous vivons, changent moins vite que les animaux.
viEiLH. — Dites donc franchement que les animaux sont libres.
MES. ' — Qu'appelez-vous être libre ?
VIEILH. — Faire ce qu'on veut ; choisir, entre toutes les déterminations possibles, celle que Ton préfère,
MES. — Votre définition ne saurait être le point de départ d'expériences ; elle n'est pas objective.
HOMME MARIONNETTE ET COXS^CIENCE CRÉATRICE 17
Vous ne savez pas ce que veut une fourmi ; vous le supposez seulement, après coup, quand vous Tavez vue agir. Je pourrais dire la même chose d'un caillou, sans que vous ayez rien à répondre. Donnez-moi une autre définition.
viEiLH. — Vous ergotez ; voici, d'ailleurs, une autre défiirition qui' équivaut à la première : Être libre, c'est agir, à chaque instant, suivant sa nature, pour des raisons qu'on porte en soi.
MES. — Votre définition s'applique encore aux cailloux. Ils agissent, à chaque instant, suivant leur nature, pour des raisons qui sont en eux, — et aussi au dehors; — n'oubliez pas en effet ce que nous disions tout à l'heure de l'inertie ; le corps . , vivant n'est pas vivant par lui-même ; il ne porte pas en lui tout ce qu'il lui faut pour agir. La lumière, la chaleur, l'oxygène, etc..., seront tou- . jours des éléments des déterminations des animaux.
VIEILH. — Mais le caillou ne choisit pas sa déter- ^ mînation; il agit toujours de la même manière dans les mêmes circonstances.
MES. — Il agit suivant sa nature de caillou ; dans les conditions où nous vivons, les circonstances ignorées de nous, et qui l'intéressent, varient assez peu pour que nous puissions prévoir ce qu'il fera, sans craindre de beaucoup nous tromper. Un animal nous étonne au contraire, parce que nous ignorons le plus souvent des facteurs très importants de sa mise en train.
viEiLH. — Parce qu'il est libre.
MES. — Ce serait là une autre définition de la liberté, mais une définition toute relative. Un animal est libre de moi, quand je ne puis pas prévoir la détermination qu'il prendra dans des conditions données. Cela ne manque pas d'importance dans les relations entre animaux, et j'avouerai volontiers que cette liberté est très répandue. Chaque animal est un mécanisme dont les rouages les plus importants sont cachés pour les autres animaux; de plus, ces rouages changent à chaque instant.
VIEILH. — Ils ne changent pas n'importe comment ; les modifications que subit l'être vivant lui sont utiles, et le rendent plus apte à continuer sa vie. Je n'observe rien de semblable chez un caillou.
MES. — Vous avez raison ; l'animal s'habitue aux circonstances nouvelles qu'il traverse, toutes les fois qu'il n'en meurt pas ; c'est là même, à mon avis, la meilleure définition de la vie, et la plus complète.
VIEILH. -^ Il y a donc entre le caillou et la
fourmi une différence essentielle; le caillou ne
s'habitue jamais.
\j MES. — Ai-je nié qu'il y eût des corps vivants et
:\ des corps bruts? Ce serait la plus grande folie l
^ Je connais des corps qui vivent et d'autres qui ne
vivent pas ; tous les hommes s'entendent sur ce
point, et personne n'hésitera, après une étude attentive, à déclarer qu'un corps est vivant, un autre mort. Gela prouve qu'il y a une définition objective de la vie ; je crois que la loi d'habitude fournit cette définition ; voilà tout.
viEiLH. — * Cette faculté de s'habituer ne me parait pas négligeable, et creuse déjà un fossé considérable entre la vie et la mort.
MES. — Il existe un fossé infranchissable entre le zinc et le cuivre, qui sont morts, comme entre l'alcool et le sel marin. Les propriétés de ces corps différents sont toutes dififèrentes,
VIEILH. — Ce ne sont plus les mêmes différences.
MES. — Elles sont autres, mais également profondes ; comment mesurez-vous la profondeur d'une différence?
viEiLii. — Je la sens, je ne la mesure pas.
MES. — C'est dommage, car, si vous ne mesurez A'^ ' pas, nous ne tomberons jamais d'accord ; je puis , ne pas sentir comme vous ; je ne pourrais pas me/ ^ soustraire à l'évidence d'une mesure bien faite.
viEiLU. — Attendez; je n'ai pas fini. Les animaux ont la propriété dé s'habituer; les cailloux ne l'ont-' pas. Les animaux sont intelligents ; les cailloux ne le sont pas. Niez-vous Tintelligence des animaux?
MES. — En aucune façon ; et j'admets aisément avec vous que les cailloux ne jouissent pas de la même faculté.
VIEILH. — Nous allons nous entendre. Vous ne
pouvez concevoir rintelligence sans spontanéité ; vous ne pouvez admettre qu'un animal soit intelligent et inerte tout à la fois.
MES. — Qu'appelez-vous intelligence ?
viEiLH. — Vous le savez aussi bien que mol ; vous voulez me faire donner une définition incomplète dont vous tirerez ensuite parti contre moi. Le mot intelligence est plus clair pour moi que toutes les définitions.
MES. — Les difinitions correctes sont bien commodes pour une discussion loyale. Si vous n'aviez pas défini l'inertie, je n'aurais pas pu vous faire admettre que les animaux sont inertes.
VIEILH. — Je ne l'admets en aucune façon ; la définition de l'inertie est mauvaise si elle s'applique aux êtres vivants, car la notion d'inertie est venue de la constatation d'une différence entre les pierres et les animaux.
MES. — Dites d'une différence apparente ; le langage conserve le souvenirdes erreurs de nos ancêtres; c'est pour cela qu'il faut définir les mots si l'on veut s'en servir pour discuter. Si vous voulez me convaincre, il faut que je puisse comprendre ce que vous dites,
VIEILH. — La définition de l'intelligence est dans les manuels. Celui que j'ai eu entre les mains disait : « La définition de l'intelligence, la plus générale, paraît bien être celle-ci : « l'intelligence est la faculté de penser ^. »
(1) Boirac. Cours élém. de philosophie^ p. 23.
MES. — : Comment saurez-vous si les cailloux ne pensent pas ?
viEiLH. — Vous en êtes aussi certain que moi.
MES. — Je le suppose comme vous ; mais il me faut des caractères objectifs. Je ne suis ni fourmi ni caillou et, je ne serais pas satisfait le moins du monde en disant : il y a une énorme différence entre le caillou et la fourmi, Cdx je suppose que la fourmi pense, et je suppose que le caillou ne pense pas.
VIEILH. — Acccepterez - vous la définition de Romanes: « Un être est intelligent quand il sait „:. tirer parti de son expérience » ? - — j
MES. — J'allais vous la^ proposer.
viEiLU. — Vous l'acceptez donc entièrement ?
MES. — Entièrement, pourvu que vous preniez tous les mots dans leur sens objectif.
VIEILH. — Eh bien, vous êtes battu dès maintenant. Si vous acceptez cette définition de l'intelligence, vous ne pouvez nier la spontanéité qui en est un élément ; l'animal intelligent, qui tire parti de son expérience, fait ce que ne saurait faire le caillou,
MES. — D'accord ; il est intelligent ; le caillou ne l'est pas.
VIEILH. — Pour tirer parti de son expérience, il faut d'abord qu'il acquière l'expérience; il faut qu'il soit impressionné par les événements extérieurs ; il a des organes des sens par lesquels il reçoit des impressions.
MES. -^ Le caillou aussi.
viEiLH. — Vous VOUS moquez ; le cailou n'a pas d'organes des sens, vous le savez bien.
MES. — Le caillou est impressionné parles variations de température, puisqu'il se dilate. Si j'appelle organe du sens thermique la surface par laquelle il se met en équilibre thermique avec le milieu, qu'avez-vous à me répondre?
VIEILH. — Il ne sent pas qu'il s^échaufTe.
MES. — Je n'en sais rien, ni vous non plus; il se dilate quand il a chaud, j'en suis sûr.
viEiLii. — Mais il n'acquiert pas d'expérience ; il n'a pas de mémoire.
MES. — J'en suis convaincu ; quand un caillou se refroidit après avoir été chauffé, il redevient ce qu'il était d'abord, à moins d'avoir été transformé chimiquement; mais alors, ce n'est plus le môme caillou.
VIEILH. — Voilà donc une faculté nouvelle, que vous accordez à l'être vivant, et que n'ont pas les corps bruts. Cela fait deux. Il y avait déjà celle de s'habituer.
MES. — L'une ne va pas sans l'autre. S'habituer à quelque chose, cela veut dire conserver de ce quelque chose une certaine empreinte ; appelez-la souvenir si vous voulez ; ce que j'observe chez un corps autre que moi, c'est seulement l'empreinte ou ses conséquences mesurables. Mais je pourrai vous faire remarquer qu'un caillou chauffé assez fortement conserve aussi l'empreinte du feu.
YiEiLH. — Vous Tavez dit ; ce n'est plus alors le même caillou.
MES. — Il y a également des cas où Tempreinte, laissée par un événement sur un animal, transforme cet animal en cadavre. Et alors ce n'est plus le même être. D'ailleurs, même quand il continue de vivre, il a changé.
YIEILH. — C'est toujours le même animal.
MES. — Vous lui conservez le même nom, quoiqu'il ait changé; mais je puis aussi conserver le même nom à un corps brut modifié. Mon couteau a subi l'atteinte de la rouille ; ce n'est plus le même objet; je dis cependant: mon couteau est rouillé. C'est un langage dangereux.
viEïLH. — C'est le langage courant.
MES. — Il est dangereux; je pourrais vous dire que mon couteau est libre, puisque, dans certaines conditions faciles à imaginer, il agira autrement qu'il n'eût fait dans les mêmes conditions avant d'être rouillé.
viEiLH. — Mais il a changé.
MES. — L'être vivant change aussi, puisqu'il se souvient ; mais ce qui vous choque, dans mon raisonnement à propos du couteau, vous parait tout naturel, quand il s'agit d'un animal, parce que l'animal ne semble pas avoir changé.
VIEILH. — L'animal reste lui-même, tout en acquérant de l'expérience.
MES. — C'est également toujours mon couteau*
quoiqu'il soit rouillé ; si vous me le preniez, vous seriez condamné comme voleur.
viEiLH. — Mais l'animal tire parti de son expérience ; votre couteau ne le fait pas.
MES. — Mon couteau n'est pas intelligent ; il acquiert de l'expérience, si l'on prend le mot expérience au sens objectif, puisqu'il conserve Tempreinte de quelques événements auxquels il a été soumis, mais il n'en tire pas parti ; il n'est pas vivant. L'intelligence est caractéristique de la vie.
viEiLii. — Une fois l'expérience acquise, l'animal s'en sert dans ses déterminations ultérieures; il en tire parti ; il choisit, entre divers actes également possibles, celui qui, grâce à Texpérience acquise, lui paraît le plus avantageux ou même seulement le plus agréable. Cette faculté de jugei:, de choisir, de se déterminer à sa guise, d'être seul maître de ses actions, 'ne l'appelez -vous pas liberté?
MES. — Oui vraiment.
VIEILH. — Les animaux sont donc libres ; voilà un oiseau que nous venons d'effrayer en passant ; il se pose où il veut ; il se pose sur la barrière du champ ; c'est que cela lui plaît ; il aurait pu . se poser ailleurs s'il l'avait voulu.
MES. — Je n'en sais rien ; je constate ce qu'il a fait ; il m'est impossible de savoir s'il eût pu faire autre chose ; le passé est passé, et les circonstances qui viennent de se rencontrer ne se rencon-
treront plus jamais ; tout a changé ; je ne puis donc pas recommencer Texpérience dans des conditions identiques. Je conserve le droit, ayant vu cet oiseau, de penser qu'il n*est qu'un automate, qu'une marionnette.
viEiLH. — Une marionnette intelligente ! Oh ! la merveilleuse marionnette î
MES. — Merveilleuse, en effet, et je l'admire plus que personne. Mais si vous n'étiez pas vous-même un être vivant, ressemblant par beaucoup de points à cet oiseau, si vous étiez, comme on dit au caléchisme, un pur esprit dépourvu de corps et capable de connaître, vous ne songeriez pas à prêter à une fauvette des facultés analogues à celles que vous trouvez en vous-même. Vous admireriez comme moi cette étonnante marionnette, dont le mécanisme se modifie sans cesse sous l'influence des circonstances qu'elle traverse ; vous l'admireriez moins cependant, car, étant capable de tout connaître, vous seriez au courant de toutes les modifications qui se produisent dans son corps ; et voyant qu'elle agit toujours à chaque instant d'après l'état actuel de son mécanisme, vous ne la croiriez pas libre.
VIEILH. — Voilà bien des hypothèses pour un savant qui mesure tout ; vous me disiez tout à l'heure que je ne pouvais pas faire l'expérience de la liberté d'un animal, parce que les événements ne se passent qu'une fois. Je voudrais bien savoir
!i vous puisez le droit il'ariîrmer toul ce que tous iiiez de dire.
UES. — Je vais vous l'expliquer.
viEiLH. — Attendez un peu; laissez-moi finir; je ens un bon argument, et je ne vous lâcherai pas
aisément. J'admels que je ne sais pas ce que snse un oiseau, quoiqu'il me soit impossible de 'oirc qu'il ne pense pas.
Mais moi-même, du moins, je suis sâr que je cnse; je suis sûr que je suis libre; je fais à. baque instant ce qu'il me plait de faire à cet insint. Me direz-vouB aus-^i que je suis une marionl'Ue inconsciente ? /
MES. — Ai-je (lit inconsciente ? Si je l'ai dit, j'ai Il tort, car je ne le sais pas, et je ne le saurai
VIEILH. — Vous n'êtes jias sûr que je sois consient?
ME^, — Pas plus que pour la fauvette de tout à heure. Je crois que vous l'êtes, mais je n'en suis as sûr et je n'en serai jamais sâr.
viEiLii. — Vous ne me croyez pas quand je vous s dis ?
MES, — Je crois que vous me le dites ; mais je e suis pas certain que vous sentiez ce que vous ries; j'avoue cependant ijue, sans pouvoir me le (^montrer, je vous crois i;onscieot et doué de senibiiité, car vous êtes un homme comme moi ; ous me ressemblez benncoup par votre forme,
VOS gestes, votre conduite ; je pense donc que vous êtes conscient et sensible comme moi.
viEiLH. — Mais vous n'en êtes pas sûr?
MES. — Je n'en serai jamais sûr ; je ne suis certain que de ma propre conscience. Vous pourriez être une marionnette inconsciente, quoique intelligente et bavarde ; je n*ai aucun moyen de m'assurer du contraire.
visiLH. — Vous, du moins, vous êtes conscient, vous en êtes sûr î Parlons donc de vous au lieu de parler de moi, car je ne mettrai pas en doute l'existence de votre conscience, comme vous faites pour la mienne.
MES. — Oh î si nous parlons de moi, c'est différent ! Moi, je suis conscient, je suis libre, je fais ce que je veux quand il me plaît. Si j'étais seul au monde, si je vivais dans un désert où il n'y eût ni animal ni plante, je n'hésiterais pas à me doter de tous les attributs que les croyants accordent à leur Dieu.
VIEILH. — Vous permettrez donc que j'en fasse autant, et que j'affirme être conscient et libre.
MES. — Sans doute ; mais vous n'avez aucun moyen de me le démontrer pour vous ; je n'en ai pas d'ailleurs, moi non plus, de vous le démontrer pour moi.
VIEILH. — Vous voilà en pleine folie; nous allons nous amuser ; c'est là que je voulais vous conduire.
Si j'étais seul, je le répète, si vous là, vous et vos semblables qui êtes mes ., je n'hésiterais pas- à me considérer Dieu.
- Nous sommes là heureusement, et i peur de vous faire enfermer.
Pas le moius du monde; je me moque qu'on pense de moi. Je vous disais tout ue, parce que vous me ressemblez, j'inmser que vous êtes conscient comme Ème, parce que je tous ressemble, je i qu'il m'en coûte, que je «uis une e comme vous,
- La voilà bien, la parfaite incohérence!
>ites la logiqne; ces deux afrirmations, nt contraires, se réduisent à une vérité irimer:
; est une marionnette consciente qui a
être libre.
■ Pourquoi pas celte autre vérité qui me
s acceptable : L'homme est libre et se
mais il y a quelques fous, comme vous,
eut des marionnettes.
1 priori, en effet, il n'y aurait aucune
[opter ma formule plulât que la vMre.
l'expérience, il y a la mesure ! C'est là
npherai.
- Voyons ce triomphe !
;i vous n'éliez pas là, disais-je, vous et
VOS semblables qui êtes mes semblables, je n'hési-^ terais pas à me considérer comme un, Dieu. Heu-\ A reusement, vous êtes là ; vous faites partie de mon ambiance, c'est-à-dire de ce qui n'est pas moi, de ce en quoi il se passe des phénomènes que je ne sens pas, mais que je puis mesurer, ou au moins essayer de mesurer. Or, les mesures faites jusqu'à présent m'amènent à croire à la conservation de Ténergie, aussi bien pour un espace conte-» nant des hommes que pour un espace dépourvu de corps vivants.
viEiLH. — La question est discutable.
MES. — Nous la discuterons tout à Theure si vous voulez; mais c'est pour moi la vérité définitive. Ayant eu l'idée de la conservation de l'énergie dans un espace qui vous contient, je songe à ce qui se passe, au même point de vue, dans un endroit où je me trouve. Et je ne constate aucune différence ! A partir de ce moment, je n'ai plus besoin que vous soyez là; la présence des autres êtres vivants auxquels je me suis comparé m'a donné l'idée de faire de moi-même une étude objective, comme celle que je faisais de vous, au lieu de l'étude subjective dont je me contentais d'abord, et qui me faisait croire à ma divinité. Dès lors, je suis perdu; je suis un Dieu tombé,
VIEILH. — Permettez-moi de ne pas tomber avec vous.
MES. — Cela est pénible pour Torgueil humain.
La volonté dont j'étais si lier n'introduit rien dans le monde; il se produit en moi des transformations d'énergie, aucune création. Je suis une machine dans laquelle il se dépense des aliments, de rosygène, du la chaleur, des radiations de toute sorte, mais qui se contente de transformer tout cela en des quantités équivalentes d'énergie différente, comme une locomotive ou une machine Gramme.
viEiLH. — Mais vous faites ce que vous voulez ; la locomotive obéit au mécanicien.
MES. — J'obéis à une foule de circonstances, dont quelques-unes me sont connues, et dont j'ignore les autres; mais j'obéis, j'obéis toujours; je ne commande jamais; je n'introduis pas dans le monde de commencements absolus. J'ai longtemps envié ia souplesse d'esprit de certains psychologues qui concilient la liberté hufnaine avec la conservation de l'énergie.
VIEILH. — Je n'attache pas la même importance • |ue vous à cette question de conservation de l'éner- ; si elle mettait en péril la notion de liberté naine, je n'hésiterais pas à proclamer qu'elle ose sur une erreur d'expérience, et à annoncer dinient que cette erreur se découvrira un jour. s je ne vois pas la difficulté qu'il y aurait, tout admettant la conservation de l'énergie, à laisser endant à la volonté animale la possibilité d'aillage,la direcliondes phénomènes qui se passent
dans la machine ; il y a des milliers de manières de transformer une provision d'énergie en une autre provision équivalente. Pourvu que la quantité d'énergie initiale se retrouve à la fin, le principe de la conservation est satisfait ; mais la volonté a pu choisir librement le mode de transformation.
MES. — On n'aiguille pas sans dépenser quelque chose. Pour amorcer un phénomène, il faut un écoulement d'énergie ; le principe de Carnot ne nous permet pas d'admettre le contraire ^ Pour noyer la Hollande, il suffirait peut-être de tourner un robinet; mais un robinet ne tourne pas tout seul.
viEiLH. — Il faut bien peu d^efîort pour tourner un robinet qui déplacera des milliards de tonnes d'eau.
MES. — 11 en faut bien peu. mais il en faut. Si la volonté humaine est capable d'aiguiller, elle dépense de Ténergie. Si elle dépense de l'énergie, nous nous trouvons en présence d'un dilemme :
Ou bien cette volonté, dont nous sommes si fiers quand nous l'étudions subjectivement, n'est, dans chaque cas, si on l'étudié objectivement, qu'un écoulement d'énergie se produisant dans les centres nerveux conformément au principe de Carnot : cet écoulement se produit d'une manière déterminée, dans des conditions déterminées, et amorce fatalement un phénomène déterminé; alors, la
(1) V. De Innomme à la Science. Paris, Flammarion, 1907, chap. X, ii 42 et 43.
liberté est une pure illusion, et c'est justement ce que je crois.
Ou bien, la volonté est un principe immatériel , capable de fournir, sans rien dépenser, une quan- ! tfté d'énergie suffisant à amorcer un phénomène , dans un sens choisi. Alors, il y a commencement j absolu ; il y a production d'énergie sans dépense. Le principe de la conservation de l'énergie a Wécu !
viEiLH. — Mais vous savez combien peu d'effort il faut pour amorcer quelquefois un phénomène immense. Si vous mesurez la quantité d'énergie mise en mouvement par la mer noyant la Hollande, pourrez-vous apprécier, par^ rapport à vos chiffres formidables, le ridicule travail qui a ouvert le robinet ?
MES. — Ce travail n'en existe pas moins.
VIEILH. — Si, dans le cerveau humain, la volonté libre mtroduit seulement, pour aiguiller les phénomènes de l'activité individuelle, des quantités d'énergie qui se chiffrent par milliardièmes par rapport à celles qui sont mises en jeu, aurez-vous la prétention de les mesurer?
MES. — Je n'aurai pas cette prétention : mais, même petites, elles sont mesurables.
VIEILH. — Les mesures dont vous vous servez pour établir le principe de la conservation de l'énergie n'ont pas une précision absolue ; vous savez bien, vous-même, que certains phénomènes peu-
vent être amorcés par des dépenses de travail tellement minimes qu'elles sont inférieures de beaucoup aux erreurs nécessaires de nos expériences. Sur quoi vous basez-vous donc pour affirmer que, réduites à ces questions d'amorçage, les volitions humaines ne' sont pas libres?
MES. — J'ai songé moi-même à cette échappatoire, car la croyance au néant satisfait fort peu le vieil homme que je porte en moi; mais il y a là quelque chose qui choque trop profondément ma raison.
viEiLH. — Je ne vous reconnais pas, mon vieil ami Mesure. Vous faites de la logique de sentiment, vous qui la défendez si fort aux autres ; vous reconnaissez que l'expérience ne vous perinet pas de conclure, et vous concluez cependant, parce qu'il vous déplaît que la volonté humaine fasse des commencements absolus !
MES. — Nous sommes tous les deux dans le même état d'ignorance, expérimentalement parlant, au sujet de ces amorçages. Je n' ai pas montré, par des mesures précises, qu'ils ne sont pas le résultat d'une activité immatérielle, et cependant j'en suis convaincu ; vous n'avez pas montré davantage que la volonté est capable d'introduire, sans rien dépenser, de l'énergie dans un mécanisme, et vous êtes convaincu cependant qu'elle le fait. Pourquoi me demandez-vous une preuve que vous n'essayez pas de me fournjr?
VIEILH. — Mais moi, je fais de la logique de sen-
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timent, et je ne défends pas aux autres d'en faire. Vous, au contraire, qui la défendez à tout le
monde
MES. — Ah l oui ! le raisonnement de Veuillot ! Nous vous demandons la liberté, puisqu'elle est dans votre programme, mais nous vous la refuserons quand nouff serons au pouvoir, parce qu'elle n'est pas dans le nôtre. Cela me met en colère à la fin ! Vous avez commencé, avant le xix* siècle, par affirmer Tomnipotence de la volonté ; on vous a répondu par la conservation de l'énergie. — Qu'à cela ne tienne, avez-vous répondu, la volonté fait seulement des aiguillages. — Mais ces aiguillages se font avec une dépense d'énergie, vous a-t-on dit. — Mesurez cette dépense, dites-vous maintenant, puisque vous mesurez tout! — On la mesurera un jour, j'en réponds, et peut-être avant qu'il soit longtemps. Mais nous avouons franchement qu'on ne Ta pas encore mesurée. Au contraire, dans votre camp, à cause des conséquences politiques ou religieuses que cela peut avoir, on annonce comme démontrées expérimentalement des choses qui n'ont même pas encore été abordées par l'expérience. Et quand ces affirmations sont faites par des hommes que l'on sait être de laboratoire*, on pense qu'ils rendent compte de vérités définitivement établies; cela entraîne le public hésitant. Je ne fais pas comme le public; quand je vois défen-
(1) V. l'Athéisme. Paris, Flammarion, 1906, §31.
dre une cause avec tant de mauvaise foi, je me dis que la cause est mauvaise ; je me rangerais de l'autre côté, si je n'y étais déjà.
viEiLH. — Voilà que vous devenez agressif. Je marque un point. Puisque vous vous mettez en colère, c'est que le coup a porté.
MES. — J'enrage de voir ce que font les amis de la tradition. Ils trouvent tellement respectable Topinion de nos ancêtres qu'ils n'hésitent devant aucun moyen pour conserver à cette opinion une autorité qu'elle ne peut plus avoir.
VIEILH. — J'ai, je l'avoue, une grande tendresse pour ce qu'ont pensé mes pères ; ils m'ont légué la forme de teur esprit, et je me trouve à l'aise au mileu de leurs conceptions philosophiques. Je croirais rendre service à mes contemporains si je les guérissais du doute dont vous essayez, vous et vos amis, d'obscurcir les notions les plus claires et les plus familières.
MES. — Il VOUS suffit donc que nos pères aient adopté une manière de voir pour que vous la trouviez bonne ?
VIEILH. — Ne VOUS suffit-il pas, à vous, qu'une théorie nous vienne d'eux pour que vous la trouviez mauvaise? Vous, révolutionnaire, avez la haine des croyances que j'aime, moi, conservateur. Lorsque vous vous acharnez, comme vous le faites, à dénàolir toute la vieille philosophie, c'est pour obéir à un sentiment qui, s'il est l'opposé
du mien, n'en est pas moins un pur sentiment, et n'a aucune valeur scientifique.
MES. — Je crois que vous vous trompez; j'ai cherché à établir des formules capables de me satisfaire, sans me demander si elles seraient en contradiction avec les croyances de mes congénères. Mais, une fois ces formules trouvées, je m'insurge contre le despotisme de ceux qui, en ayant adopté d'autres, veulent me les imposer pour des raisons de sentiment. Si celui qui cherche la vérité, en faisant table rase des traditions, est conduit à des résultats qui heurtent la tradition, c'est que l'enseignement des générations passées n'est plus à la hauteur de la nouvelle humanité.
viEiLH. — Étes-vous bien sincère quand vous dites cela? N'avez- vous pas appris, dans votre jeune âge, comme/tious l'avons faittous, le résumé de la philosophie des siècles passés? Et si, ayant appris cette philosophie, vous avez cherché à en faire une autre, pouviez-vous ignorer que vous faisiez œuvre de démolisseur?
MES. — Ce qu'on m'a appris ne me satisfaisait pas ; du moins ma raison n'en était pas satisfaite, car je suis aussi un être de sentiment, et j'ai en moi, à côté du mesuriste acharné, un vieil homme qui lui cherche querelle. J'aurais été sûrement plus tranquille, si j'avais pu croire, comme vous, tout ce qu'on m'enseignait. Je ne l'ai pas pu, et j'en ai beaucoup souffert. Si vous me donniez, pour me
convaincre, des arguments capables de parler à ma raison, je vous serais très reconnaissant ; mais vos arguments sont truqués ; ma raison s'en aperçoit et s'insurge. Et quand je comprends que vous voulez me tromper pour satisfaire votre amour de la tradition, je me prends à détester cette tradition dont est fait mon être sentimental ; et il doit en être ainsi chez tous ceux dont la logique est plus exigeante que la sentimentalité.
viEiLH. — Vous êtes plus indulgent pour vous que pour moi; vous dites que mes arguments sont truqués, et vous oubliez que nous étions d'accord, tout à l'heure, sur l'impossibilité de mesurer l'équivalent énergétiqne des aiguillages cérébraux. Tant qu'on ne les aura pas mesurés, je serai aussi fondé à les attribuer à une volonté immatérielle que vous à leur donner comme origine un écoulement d'énergie préexistante.
MES. — Mais vous êtes arrivé à ce dernier retranchement en perdant du terrain ; moi j'y suis arrivé par des victoires ; cela me met en meilleure posture que vous, qui venez d'éprouver des défaites terribles dans la seconde moitié du xix*" siècle ; vous n'avez pu éviter de vous rendre qu'en vous repliant sans cesse jusque dans une position où il s'agit de choses que nous ne savons pas encore mesurer.
VIEILH. — Vous ne les mesurerez jamais, j'en suis certain. Quand je fais acte de volonté, je sens
bien que je suis le maître et que fagis effectivement; il y a en moi un principe libre qui donne des ordres à ma machine. De cela, je suis plus sûr que de tout, et vous-même, malgré vos mesures, vous le sentez aussi bien que moi.
MES. — Avant que les physiologistes vous eussent prouvé le contraire, vous auriez affirmé aussi que vous remuiez les bras par un seul effort de volonté^ et sans rien emprunter à personne; aujourd'hui, vous savez que tous vos mouvements sont payés par une dépense d'énergie chimique.
viEiLH. — Mais vous n'avez pas mesuré les aiguillages du cerveau. N'essayez pas de trouver un fauxfuyant. Vous ne pouvez pas nier que vous sentiez comme moi l'existence de votre volonté libre.
MES. — Je vous répondrai comme don Juan : deux et deux font quatre.
VIEILH. — Que voulez-vous dire?
MES. — Je veux dire que je m'en tiens à un seul point de départ qui est la mesuré, parce que la mesure est impersonnelle. Deux et deux font quatre ppur tout le monde ; si donc je sens en moi quelque chose qui me paraît certain et qui m'amène, de déduction en déduction, à nier que deux et deux fassent quatre, je croirai que j'avais tort d'être si sûr ; je me défierai de ce que je sens en moi, et que d'autres ne peuvent pas vérifier.
VIEILH. — Je crois que je suis libre, et je crois que deux et deux font quatre. Si des déductions
partant de la notion de liberté me conduisaient à démontrer que deux et deux font cinq, je croirais que mes déductions sont mauvaises, et que je me suis trompé dans mes raisonnements; comment pouvez-vous avoir plus de confiance dans votre logique que dans le sentiment de votre liberté ?
MES. — La logique de Thomme Ta conduit à des développements mathématiques admirables, et pour lesquels il existe des vérifications sûres. Les mathématiques, œuvre de l'homme, prouvent que la logique humaine est bonne. Au contraire, le sentiment de notre liberté nous a conduits à croire à une immortalité individuelle dont je ne sache pas qu'on ait jamais trouvé de vérification.
viEiLH. — Un spirite trouverait à vous répondre ; mais je ne suis pas spirite, et je n'ai pas besoin de preuve pour affirmer que la notion de la liberté est la plus évidente de toutes les notions ; elle est la seule chose dont je sois sûr. Et d'ailleurs, elle ne vous amène pas à dire 2 et 2 font 5, ou plutôt à nier le principe de la conservation de l'énergie. Car vous avez établi la conservation de l'énergie pour les corps bruts; si vous constatez qu'elle ne s'applique pas aux corps vivants, cela vous prouvera seulement que vous aviez commis une erreur en généralisant trop vite. Vous pourrez être libre, et affirmer néanmoins que votre étude des corps bruts vous a conduit à des principes qui sont bons pour les corps bruts.
MES. — Ils sont bons aussi pour les corps vivants; tous les travaux exécutés par les animaux ont leur équivalent chimique dans une dépense de réserves. Pour vous donner raison, il faudrait que le cerveau fût en dehors du monde où se vérifie la conservation de l'énergie. Or Tétude objective de la substance cérébrale n'y montre rien d'extraordinaire.
viEiLH. — Mais son étude subjective est en revanche pleine d'imprévu. A quoi pouvez-vous comparer le monde de pensées qui se déroule à chaque instant dans votre cervelle?
MES. — Je ne le compare à rien et pour cause ; je suis moi et je ne saurais être vous, ou un rat, ou un caillou , je ne puis faire l'étude subjective d'un corps autre que moi ; une étude subjective ne permet aucune comparaison. Je mentirais à mon nom si je ne me cantonnais pas dans les études objectives, dans les choses mesurables.
VIEILH. — Et cependant vous sentez que vous êtes libre, que vous êtes intelligent et puissant ; si vous étiez seul au monde, me disiez-vous tout à l'heure, vous vous considéreriez comme un Dieu.
MES. — Tout cela est parfaitement vrai ; mais il n'y a rien là qui soit incompatible avec l'application rigoureuse et intégrale à tous les animaux du principe de la conservation de l'énergie. Rien ne se crée, pas plus dans l'homme qu'en dehors de
l'homme; je suis conscient et intelligent et je fais ce que je veux à chaque instant, mais la liberté dont je jouis n*est pas .la liberté de Renouvier ; il n'y a pas en moi de commencements absolus.
viEiLH. — Et vous faites tout de même ce que TOUS voulez ! Vou» disiez tout à Theure que vous admiriez la souplesse d*esprit de certains psychologues qui concilient le déterminisme et la liberté ; vous me paraissez encore plus fort qu'eux.
MES. — Je ne vous cacherai pas que j'ai été longtemps embarrassé par Tapparence de contradiction que vous signalez. J'ai cependant trouvé un moyen de tout concilier; mais ce moyen, qui me paraît bon puisqu'il m'a tiré d'une situation intellectuelle angoissante, n'a pas été généralement goûté ; je suis peut-être le seul à admettre pleinement mon hypothèse; je pense d'ailleurs que je l'ai mal exposée, quoiqu'elle me paraisse très claire ; on ne m'a pas compris, et Ton s'est moqué de moi.
VIEILH. — C'est un résultat peu flatteur pour un ami de la science impersonnelle.
MES. — Évidemment ; mais je n'ai pas pour cela abandonné ma manière de voir. Il me semble impossible qu'on n'y soit pas fatalement conduit, si Ton admet la généralité du principe de la conservation de l'énergie.
VIEILH. — Un esprit moins prévenu que le vôtre en conclurait que ce principe ne s'applique pas
:orps vivants. C'est la démoastration par rde ; mais vous êtes têtu; vous soutiendrez idée contre tout le monde.
. — .le ne puis pas faire autrement; je suis e de mes raisonnements. 5e suis fait de telle re qu'une intervention immatérielle produime quantité d'énergie, même très petite, me incompréhensible; c'est pour moi un eosemmots dépourvu de sens ; et d'ailleurs, vous leau dire, si chaque aiguillage cérébral résulans chaque animal, d'une création d'énergie, anlité d'énergie du monde augmenterait ment d'une manière qui deviendrait sensible )ngue.
LU.. — Vous ne savez pas mesurer la provïl'énergie totale de l'Univers ; vous ne savez on plus si, à côté des créations, il n'y a pas ëperditions également difficiles à mesurer; les animaux meurent, par exemple.
— Vous avez beau jeu sur ce terrain ; jouisvotre victoire passagère; on mesurefa tout n jour. Moi, je ne puis croire à des apports gie produits sans une dépense équivalente, is été obligé de l'admettre cependant, quoi n'en coûtât, si une hypothèse ne m'avait pas embarras, en conciliant tout sans heurter la e.
LH. — Oui, je sais ! La théorie de l'existence léments de la conscience dans le monde
brut! Cette théorie me paraît ridicule, et vous avouez vous-même que personne n'en veut. Mais vous avez une telle horreur de ce qui sent le spiritualisme que vous vous embourberez de plus en plus en accumulant les sophismes, plutôt que d'accepter avec tout le monde ce qui est T^vidence même.
MES. — Mais enfin, si Ton vous démontrait qu'il n'y a pas d'apport d'énergie créée de toutes pièces dans les êtres vivants?
viEiLH. — Je suis bien tranquille ; on ne me le démontrera pas ; je n'ai pas besoin de me placer dans cette hypothèse invraisemblable. Acceptonsla cependant si vous voulez ; je suis curieux de voir comment vous vous en arrangerez ; je n'aurai pas de peine, j'en suis sûr, à vous prendre en flagrant délit d'illogisme. Je sens trop bien que je suis libre, que je fais ce que je veux, que je choisis ! Tout cela est incompatible avec votre théorie.
MES. — Connaissez-vous les résonateurs de Helmholtz?
viEiui. — Fort bien ; je sais que cet admirable physicien a analysé la voix humaine au moyen de ces résonateurs, et qu'il en a fait ensuite une synthèse très suffisante au moyen des mêmes instruments.
MES. — Je crois que Ton peut faire, par une méthode analogue, l'analyse et la synthèse de la vie; mais ce n'est pas de cela que j'ai besoin pour
scielVch: et conscience
ment. L'a résonateur, étant au repos dans qui transmet des sons divers, se met brusint & vibrer si, au [milieu de ces vibrations s, il en passe une qu'il peut reproduire ; il se n mouvement dès qu'il est sollicité par un entique 4 celui qu'il produit lui-même quand aets en branle avec un archcl^.
LU. — Cela est exact.
— Et quand ses vibrations se sont éteintes, onateur rentre dans le repos, même s'il se i;e autour de lui des multitudes.de sons difîé-
mais peu intenses.
LB. — D'accord.
— Snpposez maintenant que le résonateur mscienl.
LH. — Je le supposerai pour vous faire plaisir, e n'en crois rien,
— Je n'ai moi-même aucune raison de le ou de ne pas le croire; je me sers du réso-
: pour faire un raisonnement préliminaire.
sez qu'il soit conscient ; vous savez bien l'est pas libre, puisqu'il n'est mis en branle )ar des vibrations préexistantes ; s'il n'est ent que de ce qui se passe en lui, il sera Incu cependant qu'il se met en branle de lui- , puisqu'il ignore ce qui se passe au dehors, tribueraune volonté; il croira, en se mettant
en branle, faire un commencement absolu. Si vous admettez la conscience pure et simple dans le résonateur, il en résultera fatalement pour lui rillusion de la volonté.
viEiLH. — Vous croyez que le résonateur se dira : je chante parce que je le veux, parce que cela me plaît ?
MES. — Il ne se dira rien, car il n'a pas de parole articulée, n'ayant pas de cerveau ; c'est toujours là l'objection qu'on me fait, et avec laquelle on se moque de moi ; je ne dis pas que le résonateur pense ; je dis seulement que, s'il est conscient en rendant un son, sa sensation de conscience sera fatalement une sensation de volonté. La conscience ne pourrait s'accompagner d'une sensation de passivité que si le corps conscient connaissait à la fois tous les changements qui se passent en lui et en dehors de lui ; mais comme il ne connaît que lui-même, il se croit libre.
VIEILH. — • Drôle de liberté; la liberté de faire toujours la même chose !
MES. — La volonté élémentaire ne peut être qu'une volonté fixe ; mais un complexe de volontés deviendra une volonté variable; de même, des atomes doués de propriétés fixes, construisent un homme doué de propriétés variables.
VIEILH. — La conscience que vous attribuez à votre résonateur n'est donc qu'un reflet des événements qui se passent en lui?
MES. — Même pas un reflet. Au point de vue objectif, un reflet est quelque chose ; la conscience n'est rien. Nous ne connaissons aucune propriété objective qui ne joue un i*ôle dans l'équilibre universel ; nous ne pouvons donc comparer à aucune de ces propriétés la conscience qui n'en joue aucun.
viEiLH. — Qu'est-ce alors que la conscience ?
MES. — C'est la conscience !
VIEILH. — Voilà une belle définition !
MES. — Vous n'en pouvez pas donner d'autre; "dites, si vous voulez, que la conscience est la propriété de se connaître ; vous ne serez pas plus avancé. Et je n'aime pas cetfe expression « propriété » appliquée à la conscience, car le mot •« propriété » s'applique en général à des parti- <îularités objectives qui ont un équivalent mécanique; la conscience n'en a pas.
VIEILH. — Toujours dans votre hypothèse <le l'extension aux êtres vivants du principe de là conservation de l'énergie ?
MES. — Sans doute. Une conscience créatrice d'énergie aurait une valeur mécanique ; elle deviendrait quelque chose d'objectif; si vous la mettiez •en évidence chez un animal, et je vous en défîe, vous seriez en droit d'affirmer qu'il n'y a rien de semblable dans un résonateur ou dans un corps brut quelconque ; mais vous avez accepté mon hypothèse pour la durée de notre discussion.
viEiLii. — Et J'en suis enchanté ; elle va vous conduire à de telles absurdités que vous aurez travaillé pour les spiritualistes.
MES. — Oa me Ta souvent dit ; c'est le sort de ceux qui vont jusqu'au bout de leur idée ; je persiste néanmoins dans une attitude qui m'est imposée par ma raison. Du moment que j'accepte la généralité du principe de la conservation de l'énergie, la conscience n'a plus aucune valeur objective; cela est fatal.
viEiLH. — Autrement dit, sauf pour chacun de nous dans son for intérieur, la conscience est comme si elle n'existait pas ?
MES. — Précisément.
ViEiLH. — Si tous les corps de la nature conservaient leurs propriétés objectives et] perdaient la propriété de conscience, il n'y aurait dans le monde rien de changé ?
MES. — J'ai moi-même employé jadis celle formule, mais elle ne me plaît guère. Il est absurde (le supposer que les choses sont autrement qu'elles sont, et, puisque je suis conscient, je ne puis supposer que la conscience n'existe pas ; puisque je suis conscient étant formé d'éléments bruis, je ne puis supposer qu'il n'y a pas de conscience dans la nature brute. J'aime mieux votre première formule : au point de vue objectif, la conscience est comme si elle n'existait pas; dans aucune mesure on ne doit tenir compte de la conscience ; aucune
■p-'-riC .'T! ■.
élude objective ne nous permet de constater qu'un corps est ou n'est pas conscient. Nos mesures nous amènent à constater des attractions, des affinités, des liaisons; mais que ces liaisons soient ou non conscientes, nous n'avons aucun moyen de nous en assurer, leur valeur, en tant que liaisons, n'en étant pas modifiée. /
viEiLH. — Je puis donc revenir à ma formule : si la conscience n'existait pas, il n'y aurait dans le monde rien de changé. Cette manière de parler vous choque, et vous avez raison; c'est pour cela qu'elle me plaît ; elle me permettra de mettre en évidence sans aucun effort l'absurdité de tout votre échafaudage.
MES. — Vous arriverez naturellement à dire des choses absurdes en supposant que les choses ne sont pas comme elles sont.
VIEILH. — Je n'admets rien de changé au point de vue objectif; le monde aurait évolué comme il Ta fait ; nous serions là tous deux et nous dirions ce que nous disons.
MES. — Parfaitement ; mais les gestes que nous ferions n'auraient aucun sens pour nous qui ne serions pas conscients.
VIEILH. — Et un phonographe placé près de nous — car rhomme aurait tout de même inventé le phonographe — inscrirait sur son cylindre notre conversation?
MES. — Vous voulez me prendre en défaut; vous
n'y arriverez pas. J'ai pensé souvent à cette conclusion inévitable de la nullité objective de la conscience. Toutes les opérations dans lesquelles nous considérons la conscience comme active sont dirigées par des changements matériels qui sont conscients, mais qui agissent en tant que changements matériels, et non parce qu'ils sont conscients. Ces changements existeraient dans Thypothèse absurde où vous vous placez ; ils proviendraient des mêmes causes et produiraient les mêmes effets ; révolution du monde serait la même, quoiqu'il n'y eût là personne pour le constater.
viEiLH. — Mais l'homme aurait tout de même inventé le phonographe ?
îiES. — L'homme serait objectivement ce qu'il est, et aurait fait objectivement tout ce qu'il a fait.
VIEILH. — Et il aurait inventé Tanesthésie, qui permet les opérations chirurgicales en évitant la douleur ?
MES. — Sans doute ; le bien et le mal, le plaisir et la douleur correspondent à des phénomènes matériels dont l'étude objective sera possible un jour; supprimer la douleur est une opération qui a une signification objective, et vous n'en pouvez douter puisque vous la voyez résulter chaque jour d'une réaction chimique. Ce que l'on fait avec de la chimie est du ressort de la chimie.
VIEILH. — Mais comment se fait-il que nous agissions sans cesse de manière à éviter la douleur; si
la sensation de douleur est inactive, je ne vois pas en quoi le phénomène objectif douleur diffère du phénomène objectif plaisir ?
MES. — Le plaisir et la douleur, le bien et le mal ont acquis aujourd'hui, chez les êtres très évolués et très compliqués que nouS sommes, de& significations dont la traductioa objective nous est difficile; il y a des douleurs morales résultant de mouvements intra- cérébraux dont nous ne pouvons faire l'étude directe, mais qui correspondent sans aucun doute à des destructions matérielles importantes, puisqu'on peut en mourir. Il y a aussi des douleurs physiques, dont nous connaissons immédiatement la valeur objective et le danger pour Torganisme. L'instinct de la conservation a développé chez tous les êtres la faculté de redouter et d'éviter la douleur *, la douleur est la sensation qui accompagne les phénomènes élémentairesde destruction.
viEiLii. — Mais que signifie l'instinct de conservation en l'absence de la conscience ?
MES. — Vous prenez le mot instinct dans un sen& subjectif, quoiqu'il ait une valeur objective évidente. Un instinct est un mécanisme ; l'instinct de la conservation est le mécanisme même de la vie et vous savez bien comment les évolutionistes expliquent la formation actuelle des espèces; Darwin a pris la peine de vous répondre pour moi.
viEiLH. — Mais comment se fait-il que ce qui e^t
ulile soit agréable, et que ce qui est nuisible soit douloureux? Si la conscience, qui n'a aucune valeur objective, était attachée différemment à son substratum matériel, *si ce qui est utile était douloureux, si ce qui est nuisible était agréable, le monde n'en aurait pas moins évolué comme il l'a fait. Remercions Dieu qu'il en soit autrement, et que notre évolution n'ait pas consisté en une accumulation de douleurs intolérables.
MES. — Avec une hypothèse absurde, vous obtiendrez facilement des conclusions absurdes. Nous n'avons le droit, ni de supposer que la conscience n'existe pas, puisqu'elle existe, ni qu'elle est autre que ce qu'elle est. Vous abusez d'une formule fautive destinée seulement §i exprimer que la conscience n'a pas de valeur objective, et que l'étude objective complète du monde vivant est possible. Non seulement nous n'avons pas le droit de supposer que la conscience n'existe pas, mais nous pouvons espérer savoir un jour, en faisant un parallèle entre notre objectivité et notre subjectivité, quels sont les phénomènes qui s'accompagnent de conscience, et quels sont ceux qui ne s'en accompagnent pas. Le rôle de l'habitude et la formation des instincts nous seront très utiles à ce point de vue.
viEiLH. — Voyous toujours cela; mais je ne vous tiens pas quitte, et je garde pour tout à Theure mon argument décisif.
-î SCIENCE ET CONSCIENCE
MES. — La loi essentielle de la vie est l'habitude, out être qui ne meurt pas d'un changement de onditions s'hahitue à ces conditions. Nous le onstatons tous les jours sans avoir besoin de ous demander, ce que nous ne pourrions pas ivoir, si les animaux que nous observons sont anscients ou non. C'est là, je vous le répète, la leiileure définition de la vie, déHnilion purement bjective d'ailleurs. Vous pouvez cependant, si ous craignez une conTusion à cause de la signiflition subjective que nous donnons souvent au lot habitude, remplacer ce mot par» adaptation », ni lui est équivalent. S'adapter ou mourir, tel est : dilemme qui se présente k chaque instant k tout tre vivant, animal ou végétal ; je dis « k chaque istant », car les conditions dans lesquelles nous ivons changent sans cesse, et sont toujours nouilles pour nous. Or, si nous observons les phénolènes d'habitude chez nous-môme observateur, ans constatons aisément qu'un acte primitivelent conscient devient inconscient quand il est >ngtemps répété; un acte intellectuel devient, à , longue, un instinct machinal,
viEiLii. — D'où je conclus que la conscience n'est is uniquement liée à l'acte matériel, puisque le ëme acte, d'abord conscient, devient inconscient in.'ï la suite.
MES. — Ce n'est plus le même acte; son résultat [térieur est le même, mais la machine qui l'ezé-
cute s'est modifiée en s'habituant. Pendant la période d'apprentissage, Fexéculion de cet acte contrariait les liaisons préexistantes de notre machine ; petit à petit, une modification matérielle s'est produite, telle que l'opération dont il s'agit ne contrarie plus rien ; si les liaisons sont conscientes, nous concevons aisément qu'un acte ne modifiant pas les liaisons n'entraîne pas un éveil de conscience. Ainsi notre cœur bat sans que nous nous en doutions, à moins qu'un trouble intervienne dans le rythme préalablement établi ; et alors nous avons mal I Le phénomène subjectif du passage du conscient à l'inconscient est parallèle au phénomène objectif de la transformation d'un acte intellectuel en acte instinctif.
viEiLH. — Vous tirez un grand bénéfice de l'emploi du mot liaison, parce que vous ne l'avez pas défini.
MES. — C'est un mot très général, et qui permet de parler dans un langage unique de tous les phénomènes d'équilibre. Le génie de Lagrange en a vulgarisé l'emploi. Mais si ce mot vous gêne, je pourrai m'en tenir à une expression plus restreinte ; je parlerai seulement de résonances ; d'ailleurs le résonateur a des liaisons déterminées; le son qu'il rend est celui qu'il peut produire sans contrarier ses liaisons; tout son qui contrarie ses liaisons se transforme immédiatement en lui en autre chose que du son, en cha-
r-nq-
leur, en électricité, que sais-je ; on dit alors que le son a été étouffé.
YiEiLH. — Il n'y a pas que des phénomènes sonores dans notre ambiance ; nous sommes sensibles à de tout autres activités.
MES. — Le son est le modèle des mouvements rythmiques ; c'est celui que nous étudions le plus aisément. Tous les autres phénomènes oscillatoires sont plus ou moins calqués dessus, et j'emploie le mot résonateur pour tous ces phénomènes indifféremment. Un corps qui devient bleu quand il est éclairé par le soleil est un résonateur de la couleur bleue que contient la lumière blanche. Tous les phénomènes qui se passent dans les protoplasmes vivants peuvent, à un certain point de vue. être considérés comme ayant un rythme personneH. Nous sommes, par nos organes des sens, €n relation d'équilibre avec les phénomènes extérieurs qui, tous, se transmettent à nous sous une forme rythmique ou oscillatoire. Ainsi envisagé, l'homme est un orchestre dont les diverses parties entrent en vibration, à des échelles différentes, sous l'influence des phénomènes extérieurs. Mais cet orchestre s'habitue, s'adapte. Et je crois que les dissonances éveillent la conscience ; devenues consonances par adaptation du résonateur, elles entrent dans le domaine de Tinconscient.
(1) V. De l'Homme à ta Science. Paris, Flammarion, 1907, chxp. X,
viEiLii. — C'est fort ingénieux, mais nous verrons tout à l'heure ce que vous répondrez à mon argumentation. *
MES. — Je croîs que le phénomène de résonance est le phénomène élémentaire de la vie ; Tassimilation, l'habitude, Timitalion, qui sont les caractéristiques de la vie, sont des résonances ; la résonance étant le seul fait d'imitation réelle que nous trouvions dans la nature brute, il était naturel qu'elle servît à expliquer l'imitation chez l'être •vivant. Et vous voyez pourquoi je tenais tant à vous faire remarquer, dès le début, que si un résonateur est conscient, il a, en se mettant en branle, une sensation de volonté. Nos actes sont des ensembles de mouvements rythmiques, à une certaine échelle du moins, et chacun d'eux est mis en branle par un phénomène de résonance qui se produit dans un centre nerveux ; aussi nous croyons à notre liberté.
viEiLH. — Comme tout cela est joli, et comme il est regrettable que ce ne soit pas vrai !
MES. — Montrez-le moi ; vous me rendrez service; cela m'ennuie de n'être rien, et de penser que tous mes efforts sont vains.
VIEILH. — Même si la conscience n'existait pas, nous causerions ici où nous sommes, puisque rien n'aurait été changé dans le monde ?
MES. — J'^en suis convaincu, mais, je vous le répète, je considère cette manière de parler comme
abusive. La conscience est, et nous ne pouvons pas supposer qu'elle ne soit pas.
viEiLH. — Supposons-le, néannîoins. Ce ne sera qu'un artifice de langage. Toutes les liaisons qui existent existeraient, de même toutes les affinités, toutes les résonances, etc., mais elles ne seraient pas conscientes. Nous parlerions néanmoins.
MES. — Nous parlerions, et nos paroles, que nous ne connaîtrions pas nous-mêmes, traverseraient Tair sous forme d'oscillations, et iraient produire des mouvements rythmiques d'abord dans l'oreille, puis dan^ le cerveau de notre interlocuteur, aussi bien que dans notre propre oreille et dans notre propre cerveau. Nous entendrions donc, au sens objectif, ce que chacun de nous dirait ; la relation serait établie entre deux hommes par la parole exactement comme s'ils étaient conscients.
viEiLH. — Je vous l'accorde.
MES. — Et les ébranlements cérébraux résultant de cette audition objective se répandraient à travers les neurones, et détermineraient, ici un mouvement musculaire, ïk une sécrétion de glande, là encore une simple accumulation de résonances dans le cerveau, ce que nous appelons en langage subjectif un souvenir. Et toutes ces transmissions intracérébrales de résonances se feraient comme aujourd'hui, mais elles ne seraient pas connues de nous sous forme de sensations et d'associations d'idées.
viEiLH. — Et, par conséquent, rien n'étant dérangé dans Tordre objectif, révolution du monde aurait été la même, et nous serions là, tristes marionnettes, nous agitant sans rien sentir, en vain !
MES. — Que reste-t-il des milliards d'hommes, des milliards d'animaux qui ont vécu? Rien de la plupart ; de quelques-uns un souvenir minéral, un fossile qui ne sera pas éternel ; de quelques autres un souvenir dans la mémoire des hommes, souvenir qui ira en s'affaiblissant, et disparaîtra, au plus tard^ avec le dernier homme. La vanité évidente de nos efforts est un appoint sérieux à la théorie que je soutiens. Moriemw\ nos et nostra ; et quand nous serons morts, tout finira par être comme si nous n'avions pas vécu.
- VIEILH, — Tout cela serait bien triste si c'était vrai ; mais ce n'est pas vrai. Revenons à mon argument : Même si la conscience n'existait pas, mais toutes choses égales d'ailleurs, nous serions ici et nous causerions.
MES. — Nous causerions.
VIEILH. — Et nous dirions ce que nous disons, mais cela n'aurait aucun sens pour personne.
MES. — Pas plus que le bruit du torrent où celui du vent dans les arbres. Le monde est plein de choses inutiles et j'admire les finalistes, qui voient un but à tout. Pourquoi les feuilles de arbres mûrissent-elles en ce moment? Elles vont tomber.
puis elles pourriront, et tout sera ensuite comme si elles n^avaient pas été.
viEiLH. — Mais enfin, de quoi parlons-nous ?
Nous parlons de la conscience que je crois active, et que vous prétendez dépourvue de toute valeur énergétique. Or, nous proférerions les mêmes paroles, et un phonographe les enregistrerait.
MES. — Et la courbe inscrite sur le phonographe n*aurait pas plus de valeur que les sinuosités également capricieuses que nous observons sur tes coquilles des ammonites.
VIEILH. — Elle en a pour nous ; nous parlons de la conscience, et nous en parlerions, même si elle n'existait pas ! Ne voyez-vous pas qu'il y a là une contradiction irréductible ?
MES. — Je vois que vous faites un sophisme, un syllogisme ridicule comme celui-ci qu'on m'apprenait dans mon enfance : Je n'aime pas les haricots, et j'en suis bien aise, car si je les aimais j'en mangerais, et, comme je ne les aime pas, cela ne me ferait pas plaisir. Si la conscience n'existait pas, ce que nous dirions n'aurait aucun sens pour nous ; elle existe et nous nous comprenons.
viEiLH. — Je me suis mal exprimé. La conscience existe ; elle n'a, d'après^vous, aucune valeur objective ; cependant nous en parlons, et cela est objectif. Elle n'a aucune valeur objective et elle produit un résultat objectif ; tirez-vous de là.
MES. — J'ai été longtemps embarrassé par cette
question ; je crois cependant lui avoir trouvé une réponse; mais si cette réponse me satisfait, je crains de ne pouvoir vous communiquer ma satisfaction ; cela est difficile à exprimer.
viEiLH. — Ce que Ton conçoit bien...
MES. — La conscience n'a aucune valeur objective ; mais il y a une différence objective entre les phénomènes qui sont conscients et ceux qui ne le sont pas.
VIEILH. — Je n'aime pas les haricots et j'en suis bien aise...
MES. — Je ne fais pas de sophisme. Un acte intellectuel devient instinctif et inconscient par habitude, mais ce n'est plus le même mécanisme qui entre en jeu ; il y a. entre l'outil intellectuel et Toutil instinctif qui en dérive par accoutumance, une différence objective. Cette différence objective se traduit subjectivement pour l'individu qui en est porteur par le fait que le premier était conscient, et que le second ne l'est pas. Même si la conscience n'existait paâ, il y aurait une différence entre les phénomènes qui aujourd'hui sont conscients et ceux qui, aujourd'hui aussi, ne le sont pas. Il s'agit là, de consonance ou de dissonance, et cela est objectif.
VIEILH. — Vous aviez raison de dire que je ne comprendrais pas ; je ne concevrai jamais comment la conscience n'ayant aucune valeur objective, il y a une différence objective entre les phéno-
mènes conscients et ceux qui ne le sont pas^ MES. — Ce ne sont pas les mêmes phénomènes.
Et il se trouve que, précisément, ce qui est le plus important au poiùt de vue vital, le caractère essentiel des êtres vivants est lié à cette transformation objective qui fait passer nos actes du conscient à l'inconscient. Votre objection de tout à Theure serait victorieuse si toutes les liaisons^ toutes les résonances étaient également conscientes ; elles ne le sont pas et, malgré la nullité objective de la conscience, il y a une différence objective, une différence mesurable entre les faits conscients et les faits inconscients. Si un fait qui s'est produit une fois, en s'accompagnant d'une certaine conscience, se reproduit mille îoisidentique à lui-même, il s'accompagnera toujours de la même conscience. Mais chez un être vivant, un fait ne se reproduit jamais deux fois identique à lui-même; le fonctionnement même transforme le mécanisme; la fonction crée l'organe ; l'habitude fait passer du conscient à l'inconscient ; c'est encore une définition de la vie.
viEiLH.. — J'ai mal à la tête: c'est trop compliqué. Je renonce à vous convaincre ; je suis d'ailleurs bien tranquille maintenant; plutôt que de faire l'effort qu'il faut pour vous suivre dans vos arguties, tout le monde sera spiritualiste ; tout le monde serait spiritualiste, même si vous démontriez, ce que vous ne ferez jamais, que la volonté ne fournit
pas de toutes pièces l'énergie nécessaire aux aiguillages cérébraux. Cela vaudrait toujours mieux que d'admettre une conscience dépourvue de valeur objective, et capable cependant de donner des résultats inscrits sur un phonographe.
MES. — Mais, vous n'avez donc pas compris...
viEiLH. — Adieu, mon cher Mesure. Je ne veux pas devenir fou.