LA CONSCIENCE N*A PAS DE VALEUR MÉCANIQUE
Le dialogue précédent a suffi à poser la question de la nature de la conscience ; c'est la plus ^délicate de toute la Biologie. Bien des gens acceptent toutes les conclusions de la théorie mécanique de la vie, et se refusent à aller jusqu'au bout, dès qu'ils s'aperçoivent que ces conclusions -entraînent la nécessité de dénier à la conscience toute activité directrice.
On préfère ordinairement s'en tenir à un compromis entre la théorie mécaniste el la théorie spiritualiste; plutôt que de dépouiller la conscience -de toute vertu, on aime mieux se retrancher derrière rimpossibilité où nous nous trouvons de
mesurer les phénomènes ultimes du cerveau ; on veut croire que, si le terrain autrefois attribué à la conscience a reculé progressivement devant les découvertes de Ténergétique, un îlot inattaquable lui reste néanmoins, d'où elle commande les mises en train, les aiguillages de nos volitions.
Il est infiniment plus logique d'admettre, une fois pour toutes, que la conscience, à laquelle aucune expérience positive n'a jamais permis d'attribuer une valeur énergétique, est en effet dépourvue de toute équivalence mécanique. Mais cette concession à la science des choses mesurables entraîne des difficultés qui choquent ordinairement tous les penseurs.
Je voudrais, dans cet ouvrage, montrer que l'on peut comprendre toutes les illusions dont nous sommes victimes, sans attribuer à la conscience une valeur créatrice dont l'équivalent énergétique ne se trouve nulle part ; je voudrais en d'autres termes mettre d'accord avec les données de la Science positive notre croyance instinctive à l'existence d'une volonté libre chez nous-mêmes et chez nos congénères. De là le titre du volume : Science et Conscience.
J'ai déjà entrepris, il y a une dizaine d'années, un travail analogue. J'avais ébauché une théorie objective des phénomènes vitaux^, théorie qui ne laissait aucune place à un rôle directeur de la
(1) Théorie nouselle de la Vie. Paris, Alcan, 1896.
conscience ; je publiai donc un petit volume^, dans lequel je montrai que l'on peut, au moyen d'une hypothèse invérifiable il est vrai, mais plausible du moins, concevoir Texistence, dans des êtres vivants soumis au principe de la conservation de l'énergie, d'une subjectivité consciente dépourvue \ de toute valeur mécanique. \ - '
Cette hypothèse consistait à admettre l'existence,! \ dans les parties constitutives de la matière brute, '^^ des éléments de ce qui forme la conscience humaine.
Il est impossible de vérifier une telle hypolhèse.
Je ne la présentais d'ailleurs que comme un moyen de concilier le déterminisme biologique avec l'existence d'une personnalité consciente ayant l'illusion de la liberté absolue. Ainsi exposée, l'hypothèse de la conscience atomique avait peu de chances d'être acceptée ; on sentait trop que c'était un moyen factice de faire concorder des choses discordantes.
Et nous sommes trop attachés à nos traditions pour les abandonner au profit d'une hypothèse dont l'invention a pour but unique de nous faire renoncer à des croyances ancestrales.
D'ailleurs, j'employais alors un langage trop restreint, trop chimi<jue ; je n'avais pas encore appris le maniement du merveilleux langage de l'équi-
(\) Le Déterminisme biologique et la Personnalité conscient (^ Paris, Alcan, 1897.
dans le langage de la mécanique universelle. Tel est le résultat de mon étude objective.
Cela fait, en regardant plus attentivement, en regardant mes mains, mes pieds et mes vêtements, je me reconnais dans le groupe des marionnettes qui s^agitent derrière la glace. Non pas que je diffère essentiellement de ces marionnettes, mais je me reconnais néanmoins en comparant à mon image les parties de mon individu que je puis étudier objectivement. Et cette découverte me conduit immédiatement à deux conclusions inattendues :
1® Puisque je suis conscient, rien ne me permet de croire que les marionnettes auxquelles je ressemble ne le sont pas;
2° Puisque le principe de la conservation de Ténergie s'applique à un milieu dans lequel se trouvent des marionnettes qui me ressemblent, et dont je fais moi-même partie, je dois reviser tout ce que, me croyant primitivement seul de mon espèce dans le monde parce que ma seconde méthode d'observation ne s'applique qu'à moi-même, j'avais pu attribuer à mon mécanisme de spontanéité et de liberté.
J'ai été conduit, par mon observation dans la glace, à attribuer à des êtres semblables à moi une conscience analogue à la mienne. Mais j'aijf[été conduit également, en voyant que le principe de la conservation de l'énergie leur est applicable, à ne pas admettre que ces êtres, mes semblables,
diffèrent essentiellement des autres objets dans lesquels se vérifie aussi la conservation de l'énergie.
D'où la conclusion logique que si, au point de vue des choses mesurables, aucune différence essentielle ne sépare les marionnettes des autres corps qui les entourent, je n'ai aucune raison sérieuse de penser a priori que, à tout autre point de vue,- une différence essentielle existe entre ces objets. ^
Si donc je suis forcé d'admettre par comparaison, dans les marionnettes qui me ressemblent, une conscience semblable à la mienne, je dois admettre logiquement quelque chose d'analogue dans les corps bruts qui, différant de ces marionnettes par leur mode d'activité objective, leur ressemblent du moins au point de vue de la conservation de l'énergie.
Mais là, je suis très embarrassé.
Il ne m'était pas difficile d'imaginer, dans des êtres semblables à moi, une conscience semblable à la nâienne, mais il est infiniment plus difficile d'imaginer, chez des êtres différents, une conscience différente, puisque la méthode d'observation subjective, s'appliquant à moi seul, ne rend possible aucune comparaison.
Je fais un premier pas dans la solution de cette difficulté en observant le développement embryologique des êtres vivants ; je constate en effet que
ehacune des marionnettes s*est constituée petit à petit aux dépens d'éléments bruts, sans que, à aucun moment, une modification brusque, essentielle, ait permis de penser que. à parlir de ce moment et de ce moment seulement, une conscience personnelle est apparue dans la marionnette croissante.
D'où celte idée naturelle que, sans savoir ce qu'est la conscience de cette marionnette, je dois la considérer comme se formant progressivement aux dépens d'éléments préexistants^ comme la marionnette elle-même, considérée au point du vue objectif, se forme progressivement aux dépens d'éléments préexistants.
En d'autres termes, et sans pouvoir autrement définir les mots «éléments de conscience», je suis conduit à croire qu'il existe dans le monde brut des « éléments de conscience » dont je sais seulement que, au moyen de ces éléments. inconnus peut se constituer une conscience semblable à la mienne.
Reculant devant l'impossibilité d'une définition, j'ai donc pensé immédiatement à représenter par un symbole l'élément indéfinissable de la conscience. Dans le petit livre précédemment cité j'ai choisi la lettre grecque ?, qui n'engage à rien, et je me suis décidé à représenter ce qui existe de conscience dans un objet quelconque par la lettre o suivie du nom de cet objet.
Je conserve aujourd'hui le même symbole, maïs ea substituant au langage chimique, que j'employais autrefois, le langage bien plus fécond de Féquilibre. Je n'ai plus le droit en effet de parler d'un corps comme s'il existait par lui-même ; je sais qu'un corps, quel qu'il soit, n'est défini qu'ea fonction de conditions réalisées par d'autres corps. Un corps n'est ce qu'il est que dans certaines conditions de température, de pression, de radialion, en dehors desquelles il serait autre, ou même ne serait pas^.
Pour représenter correctement l'existence actuelle d'un corps limité par un contour, je dois employer, non plus un symbole simple représentant ce que contient le contour géométriquement défini, de ce corps, mais un symbole complexe représentant à la fois ce que contient le contour et les relations^ les liaisons qui existent au moment considéré entre le contenu de ce contour et les corps situés à l'extérieur.
Ce symbole complexe, je le construis aisément en unissant par le signe (x) le symbole simple (A)^ qui représente le contenu actuel du contour, et le symbole simple (B) qui représente l'état actuel de ce qui, étant extériejur au contour, joue un rôle dans l'état de son contenu.
Ainsi je ne parlerai plus d'un corps (A) qui, par lui-même, ne saurait être défini, mais de l'état de
(1) V. De^ rSomme à la Science^ op. oit.
(A) SOUS rinfluence de ses relations avec (B), ce que je représenterai par la formule (AxB). Dans une de ces formules symboliques, le premier terme de la multiplication indiquera donc le contenu du contour sur lequel porte en ce moment mon attention, c'est-à-dire le corps que je. veux définir ; le second terme représentera l'ambiance qui ne m^ntéresse que secondairement, par son influence sur le contenu A du corps étudiée
La formule symbolique (AxB) représentera Tensemble des relations, des liaisons qui existent, à un moment donnée entre le contenu du contour A et son ambiance.
Cette simple formule, nécessaire pour tout langage correct, nous prouve que nous n'avons pas le droit de parler de corps définis ; nous ne connaissons que des résultats de l'interaction actuelle de corps différents, aucun de ces corps ne pouvant être défini par lui-même indépendamment des autres. Nous ne connaissons plus de corps, nous connaissons des relations, des liaisons.
La chimie a cru longtemps aux atomes définis parce qu'indestructibles. Il paraît vraisemblable aujourd'hui que la notion de corps simple est une notion provisoire; nous appelons simples, les corps qui, entre les limites de température ou de pression * que nous savons produire dans les labora-
(1) V. Éléments de philosophie biologique, Paris, Alcan, 1907.
toires, transportent avec eux un certain nombre de propriétés intangibles.
Mais si, pratiquement, ces corps ont pour nous une existence personnelle par le fait de leurs propriétés transportables, il n'en est pas moins vrai que, pour s'exprimer rigoureusement, le langage de l'équilibre est préférable au langage chimique ; il est, en tous cas, plus général, puisqu'il s'applique aussi bien aux corps instables dans les conditions de notre vie qu'aux corps stables dans les mêmes conditions.
Ceci posé, je reviens au symbole par lequel je représente la conscience indéfinissable des corps différents de moi-même. Je n'ai pas le droit, rigoureusement, de parler de la conscience du corps A, défini par un contour à un moment donné, puisque, certainement, ce qui se passe dans le corps A au moment considéré n'est pas déterminé par le seul contenu de A, mais par les relations (A x B). Si donc j'écris le symbole <?(A), que je lis : « conscience de A », je sous-entends, dans ma formule symbolique, les relations de A avec B, relations auxquelles A doit son état actuel.
Le symbole correct est alors : 9 (A x B), que je lirai : « conscience de A au moment où il est en relations représentées par le symbole (Ax B) avec le milieu B ».
Ainsi donc, lorsque nous voulons parler des éléments de conscience qui construisent la subjectivité
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d'un homme parallèlement à son existence objective, le seul souci du langage correct nous conduit à parler, non plus de la conscience des corps, mais de la conscience des liaisons.
Et cela nous étonne déjà moins, car ces liaisons que la science a constatées entre les corps, ce sont des attractions^ des affinités^ etc. Le mot affinité lui-même, emprunté à notre langage psychologique, laissait peut-être entendre à ceux qui l'ont créé d'abord, qu'il y a dans la nature des états psychiques correspondant aux réactions chimiques possibles entre les éléments.
Il ne faut pas se laisser griser par des comparaisons de. mots, mais je suis convaincu cependant que la notion d'une conscience élémentaire attribuée à un phénomène d'affinité choquera moins le public que ne le faisait celle d'une conscience attribuée à un atome considéré comme immuable.