LE BONHEUR
Si la notion de devoir ne repose sur aucun fondement scienliOque, il y a au moins une tendance générale dans rhumanité et même, je le pense. dans tout le règne animal. c*est la tendance au bonheur. Trahit sua quemque voluptasj a ditVirgile. Je crois que cela est entièrement vrai, même pour les ascètes.
Cette tendance universelle, qui n'est qu'une traduction en langage sentimental de l'instinct de la conservation, pourrait être considérée comme une vérité dépassant les limites de l'humanité et englobant tous les êtres vivants. En réalité c'est la définition même de la vie, la lutte triomphante de l'hérédité contre l'éducation ; il y a un maximum de souffrances, c'est-à-dire de variations, que l'animal ne peut pas endurer sans mourir ; la souffrance est minime quand les facteurs contre lesquels lutte l'individu sont ceux auxquels il est le plus habitué. Un certain bonheur résulte donc de l'absence de changement, et c'est ce qui explique l'attachement des animaux à leurs traditions. Mais c'est là, en quelque sorte, un bonheur négatif. Tabsence de souffrance, voire de sensation ; c'est
le bonheur du champignon qui se déyeloppe dans le fumier. Une certaine dose d'effort, ne dépassant pas une certaine limite, et résultant d'une quantité limitée de changements, détermine au contraire des éveils de conscience qui. tant qu'ils ne sont pas excessifs, ne sont pas désagréables. Le bonheur actif est, somme toute, une douleur supportable... ^
Quoi qu'il en soit du plus ou moins de valeur de ces considérations, la généralité do la tendance au bonheur a fait naîlre chez quelques individus la croyance en un certain droit au bonheur qui n'a pas plus de fondement scientifique que le droit à la vie. Des hommes pleins de générosité et d'altruisme ont entrepris d'organiser le bonheur . universel. Mais le bonheur n'est pas une entité. Ce qui me rend heureux ce matin pourra me rendre malheureux ce soir. Le même acle^', répété deux fois de suite, pourra m'êlre une fois agréable et désagréable une seconde fois. C'est ce qu'on exprime en disant que «chacun porte son bonlieur en soi ». Cela veut dire, en réalilé, que les circonstances extérieures ne suffisent pas à donner à un événement le caractère de bonheur ou de malheur. Ce qui me transporte d'aise peut chagriner mon voisin.
(1) En réalité ce n'est plus le même acte, comme je Tal montré souvent, mais les organisateurs du bonheur universel ne peuvent le savoir.
Les entrepreneurs de bonheur universel sont probablement des gens qui trouvent leur propre bonheur dans Tessai utopique auquel ils attachent leur activité. Sans cela 41s ne détesteraient pas si fort ceux qui ont le désir d'être heureux ou de faire du bien avec une formule différente. Le fiel de Tâme des dévots est légendaire. Les anarchistes, même les meilleurs, n'ont pas moins de haine pour les dévots. Chacun veut imposer aux autres la formule dans Tapplication de laquelle il trouve, sous des dehors altruistes, la réalisation de son bonheur personnel. Chacun a trouvé la vérité définitive ; et les hommes s'entre-déchirent au nom de la vérité !