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LES CONVENTIONS SOCIALES

Les hommes ne sauraient être entièrement logiques; les nombreuses générations de vie sociale qu'ont traversées leurs ancêtres ont laissé dans

l'homme a un vaste cerveau dont il ne peut plus se défaire, et dont il doit le développement à l'usage prolongé de la parole articulée ; aucune détermination intellectuelle ne se prend chez lui sans qu'une grande partie au moins des influx passe dans les régions où s'éveille la parole mentale ; et si les détours faits par ces influx sont trop grands et trop complexes, grâce à l'absence de principes détei^minateurs^ il n'y a plus de détermination ; tout reflfort de l'influx se passe en paroles, en raisonnements.

leur tempérament un grand nombre de caractères qui n'ont rien à voir avec la logique, mais qui n'en existent pas moins, et n'en jouent pas moins un rôle indéniable dans leur constitution. Ils ont donc, indépendamment de leur raison, des goûts personnels auxquels ils obéissent pour être heureux. Mais ceux d'entre eux qui ont compris l'origine de ces goûts personnels, ne leur obéissent que quand cela leur plaît.

Voilà pour la vie individuelle.

Quant à la vie sociale, elle nécessite, chez ceux qui ne croient pas aux principes absolus, l'acceptation de conventions communes. Ces conventions communes doivent être choisies de manière à correspondre aux goûts du plus grand nombre. Et ceux qui n'ont pas les goûts de la majorité sont forcés, sous peine d'être traités en ennemis, de s'y conformer plus ou moins, de manière à ne pas gêner la satisfaction des désirs généraux consacrés par la loi. Il faut hurler avec les loups !

Cela n'empêche pas d'ailleurs que chacun, en dehors de la vie sociale dans laquelle il doit se conformer aux goûts de la majorité, suive ses goûts personnels dans la direction de sa vie individuelle. Nos goûts et nos sentiments, quoique n'ayant aucune valeur scientifique, sont les seuls mobiles de nos actions. Cette affirmation de la non-valeur scientifique des mobiles les plus importants de notre activité est la traduction de ce que

je disais toat à l'heure, que Thomine n'e&t pas un animal logique. Des milliers de géoératioEis de vie sociale ont développé en lui trop de sentimients moraux, et quand, par l'emploi d'une langue qui, comme la langue mathématique, ne tient compte que des choses mesurables, il fait de la logique pure, les résultats auxquels aboutit sa raison sont terrifiants pour sa sentimeatalité. Aussi, la seule logique qui soit vraiment pratique pour l'homme est la logique de sentiments dont a parlé Th. Kibot. C'est un ensemblede consitiérations à forme logique, mais dont les éléments sont empruntés au domaine de la morale. Beaucoup se contentent de cette apparence logique qui a le pouvoir d'endormir leur raison.

Heureusement pour l'humanité, le nombre de ceux qui cherchent à faire de la raison pure dans les affaires humaines, est encore extrêmement restreint. C'est pour cela que la science est moins dangereuse que ne peuvent le croire les esprits vraiment logiques. L'homme ordinaire se sert de sa logique pour se démontrer le mal fondé des principes qui le gênent, mais il oublie de faire la même opération pour ceux qui lui agréent.

Après avoir démontré, ce qui est facile, l'origine historique et la valeur conventionnelle de l'idée de patrie, par exemple, l'utopiste épris de fraternité ne songe pas à démontrer, de la même manière, l'origine historique et la valeur convention-

nell6 de Tidée de justice ; il condamne la patrie au nom de la justice et de la raison, sans vouloir penser que la raison, convenablement appliquée, condamnerait aussi la justice.

Dans la vie sociale, tout est convention plus ou moins fixée héréditairement par un long usage, ou transmise par éducation à travers les générations. Suivant leur tempérament personnel, les hommes se groupent de préférence autour de telle ou telle convention ; ils organisent un parti ; et ce parti défend, au nom de la raison, la convention à laquelle il s'est attaché. Là tout sophisme est de mise ; on est sûr quand on a trouvé un raisonnement bien spécieux, d'être loué par ses associés et blâmé par ceux qui sont d'un parti différent. Les partis sont antagonistes, car les conventions sociales le sont^ il n'y a plus de logique pure; tout est logique de sentiment; et les adversaires se traitent réciproquement de gens de mauvaise fbi, rééditant la parabole de la paille et de la poutre.

Le logicien devrait assister en simple spectateur à ces querelles; il est bien difficile qu'il ne prenne pas parti malgré tout, car il n'y a pas de logicien parfait. Un logicien parfait aboutirait fatalement à une sorte de fakirisme ; il deviendrait au moins aboulique. J'ai exposé ces considérations dans un livre récent'*, et les mauvais compliments que j'ai reçus de tous côtés à son sujet,

(1) U Athéisme. Flammarion, 1907.

m'ont prouvé que j'ai raison au moins dans cette affirmation de Timpossibilité actuelle d'un homme purement logique.

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