CO. — LE BEAU RELATIF
J^ai suffisamment indiqué, clans les pages précédentes, la manière dont on peut concevoir que le bien et le mal soient susceptibles d'une définition purement objective ; Thypothèse de la conscience (cp) des liaisons nous a amenés naturellement à penser que les phénomènes éveillent de la conscience, lorsqu'ils contrarient les liaisons préexistantes ; mais cet éveil de conscience, est-ce du plaisir? est-ce de la douleur? ou, en d'autres termes, est-ce du bien? est-ce du mal?
L'élément du bien est le même que l'élément du mal ; il n'y a entre les phénomènes que nous appelons agréables et ceux que nous appelons doulou-
reux que des difTérences de degré, de dose. Et nous comprenons aisément, sans faire un grand effort
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intellectuel, le rôle que joue Thabitude dans la classiflcation des phénomènes au point de vue de leur valeur subjective ; nous comprenons que la sélection naturelle ait fixé petit à petit un accord subjectif parallèle à l'accord objectif, et ait rendu agréable ce qui était utile. Ceci a pu se pousser très loin; mais il faudrait tout un volume, d'ailleurs bien facile à écrire, pour montrer la genèse progressive des jouissances que nous appelons d'ordre élevé; ces jouissances sont réelles comme les jouissances immédiatement explicables par l'utilité ; elles résultent souvent d'une utilité passée, dont nous conservons le souvenir obscur, mais elles ont perdu leur caractère utilitaire; elles sont même quelquefois nuisibles et se paient cher; nous y tenons d'autant plus. Nous considérons comme particulièrement élevés les ordres que nous donne notre conscience morale, quand ces ordres sont , en contradiction avec notre intérêt. C'est Tune des sources de notre sentiment du beau.
Il y en a d'autres, et plus accessibles à notre investigation.
Pour les questions d'harmonie, la théorie de la résonance nous fait toucher du doigt les raisons de l'agrément ou du désagrément que nous éprouvons en entendant un morceau de musique ou en voyant une juxtaposition de couleurs.
Mais il ne faut pas oublier que, du moment qu'un être vivant est en jeu, l'habitude domine tout. On
peut s'habituer à tout, sauf aux dissonances; on arrive à aimer une musique qu'on trouvait d'abord désagréable^, ou un tableau dont on trouvait les tons heurtés. Et si un même homme change d'avis ou d'habitude, à plus forte raison deux hommes distincts doivent-ils différer d'opinion sur une oeuvre d'art. Le beau est relatif!
Et cependant, en art encore plus qu'en religion, il y a des chapelles, des églises, hors desquelles il n'y a point de salut; une fois qu'on est entré dans une église artistique, parce qu'on s'est habitué à une certaine formule d'art, on oublie le temps où on était soi-même hors de l'église, et on lance Tanathème aux profanes. Et l'on trouve de belles formules littéraires pour démontrer que tous les autres arts sont inférieurs.
Je m aventure là sur un terrain dangereux ; les hommes sont chatouilleux pour les questions de religion, et j'ai déjà été houspillé pour une profession de foi d'athéisme ; ils sont encore plus intolérants, peut-être, quand il s'agit de questions d'art. Le geniis irritabile n'est pas seulement la race des poètes, mais aussi celle des peintres, des musiciens, des sculpteurs et de ceux qui les encensent. Le moins qu'il puisse m'arriver est d'être traité (l'idiot et de philistin. Je m'en consolerai en me disant que les vrais artistes dont je recevrai l'ana- Ihème sont <*^(ï/ewi<vif méprisés par d'autres artistes
J^ On dit alors qu'on la comprend!
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également vrais. Chose curieuse, il n'y a jamais que la science à propos de laquelle on tombe d'accord. C'est que, en dehors de la science, le mot vérité n'a pas de valeur. Lisez cependant un critique d'art quelconque, vous verrez le mot vérité employé à chaque ligne. Et malgré cela, on ne s'entend pas; c'est qu'il y a autant de vérités artistiques que d'artistes. Seule la vérité scientifique est une.