LA COMPRÉHENSION DE LA MUSIQUE
Laissons de côté d'abord l'art littéraire qui est plus complexe ; les autres arts, la peinture et la musique surtout, font usage d'un seul do nos sens à la fois 1 ; le peintre imite des formes et des couleurs, le musicien associe des sons pour nous procurer des sensations agréables. Le peiutre parle à nos yeux, le musicien à nos oreilles.
A mon avis, le musicien est très supérieur au peintre en ce qu'il ci^ée des associations de sons qui n'existent pas dans la nature. Quelle que soit l'émotion avec laquelle j'entends le mugissement du vent dans la forêt ou le grondement du tonnerre, ou l'épanouissement de la vague sur la plage sablonneuse, je ne puis songer à nier qu'une émotion bien plus forte m'entahit quand un bon orchestre joue devant moi la Daranaiion de Faust. Il y a là
(1) J'ai dit ailleurs que ces arts exploitent un seul de nos cantons sensoriels. (V. Les Lois naturelles^ op. cit.)
beaucoup plus d'imprévu, des associations de sons qui surprennent, des créations véritables, faites pour le plaisir de Thomme. On ne saurait dire que le musicien a imité la nature, car, jamais, dans la nature, il n'y a eu une harmonie résultant d*un ensemble de sons aussi prodigieusement variés.
Les émotions que nous éprouvons en eatendant de bonne musique sont d'ordre gai ou d'ordre triste; il a suffi d'un certain nombre d'expériences faites sur l'homme pour que les musiciens sussent à peu près quelle forme musicale éveille chez nous tel ou tel ordre de sentiments; ils sont arrivés empiriquement à prévoir la nature de l'émotion que leur musique fera naître chez leurs auditeurs.
Mais il ne faudrait pas aller jusqu'à croire que la musique peut constituer un langage et servir à communiquer des idées. Grâce à la coordinatioa qui existe en chacun de nous, les flots d'harmonie qui nous arrivent par les oreilles se répandent dans l'ensemble de nos centres nerveux et y déterminent des éveils de conscience multiples; mais rien ne prouve à l'avance que ces éveils de conscience seront les mêmes dans deux auditeurs qui écoutent le même morceau. Il faudrait une éducation prolongée d'un public donné, pour que l'auteur fût sûr d'amener à peu près les mêmes pensées dans tous les cerveaux de ce public ; alors les phrases mélodiques finiraient par avoir pour tous une même valeur conventionnelle comme les phrases du lan-
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gage articulé. Mais, en temps ordinaire, si Ton prenait deux auditeurs au biasard, à un concert Colonne, et si on leur demandait après Texécution d*un morceau ce qu'ils ont pensé pendant ce morceau (à supposer qu'ils parlent mentalement, coxme je le fais moi-même, pendant qu'ils écoutent de la musique), je suis bien persuadé qu'ils raconteraient des choses entièrement différentes. L'important est qu'ils aient été émus, que la musique ne les ait pas laissés indifférents, et que, somme toute, après avoir entendu le morceau, ils se déclarent satisfaits de l'avoir entend n.
Dans une salle close, où joue un orchestre puissant, dans une obscurité relative, on peut bien considérer que les flots d'harmonie qui nous arrivent par les oreilles sont le plus considérable de tous les facteurs d'action qui nous influencent, nous, auditeurs. Les autres phénomènes créant en nous des influx centripètes sont très minimes, par rapport aux influx auditifs, et c'est pour cela que nous sommes réunis dans ce concert. Donc, ce que nous pensons en entendant la musique doit dépendre seulement de la musique ; mais nous sommes différents les uns des autres, et, quoique réunis dans une même atmosphère sonore, nous restons différents dans nos rêves comme dans nos physionomies.
Et cependant tout le monde parle de comprendre la musique ! J'ai souvent été très humilié en en-
teodant émettre de pareilles prétentions; je me disais que je devais être bien mal doué, quoique j*aie éprouvé de grandes joies en entendant certaines musiques ; mais je n'osais pas Tavouer, et j'écoutais avec admiration la conversation de gens plus intelligents que moi. Or, voici qu'un critique d'art * émet, dans le Courrier musical^ dont il est le rédacteur attitré, une opinion de tout point semblable à celle que j'avais moi-même depuis longtemps sans oser l'exprimer. Et puisque le Courrier musical l'a insérée, c'est que cette opinion ne doit pas paraître absurde a priori à tous les musiciens. Je recopie de cet article les quelques phrases suivantes :
«... Plus j'avance en âge..., plus il me paraît phénoménal de prétendre ^w^er les œuvres d'art... Je n'attribue point à mes sentiments la moindre certitude pour les autres, et comïne les plus enragés objectivistes, parmi les esthéticiens, ne m'ont pas encore fourni l'ombre d'un critérium pour discerner le Beau d'avec le Laid, j'ai rayé ces deux mots de mon vocabulaire, et je ne connais autre chose en art, que ce qui me plaît et ce qui me déplaît. Esthétiquement aussi bien que moralement, j'incline à penser que Mazda et Arhiman ne sont qu'une seule et même divinité, qui, pour ne point lasser ses adorateurs, change d'aspect et de visage, et que là où telle personne a cru rencontrer le pre-
, [) Jean d'Udine, Les grands Concerts. Courrier musical du 15 octobre 1907, p. 357.
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mier, telle autre aura recannu le eecond, sans qu'elles se ^ient trompées ni Tune ni Tautre...
« Aussi, quand j'assiste à telle querelle, celle de M. Saint-Saëns et ^de M. Gauthier -Villars, par exemple, sur la clarté ou l'obscurité de la musique contemporaine, je me réjouis et déplore tout ensemble qu'étant plus jeune qu'eux, je sois déjà devenu plus sage. Les voici qui discutent et se chamaillent, tous deux de bonne foi, tous deux ayant tort et raison., puisque l'Autre, celui qu'il ne faut pas nommer, Claude-Achille pour l'appeler par ses prénoms, est obscur pour Saint-Saëns et clair pour Willy. Mais ils ont oublié d'allumer leur lanterne; car enfin, qu'est-ce que la clarté? Commenee-t-elle et finit-elle, pour chacun de ces messieurs, au plaisir que leur procure telle musique? je le présume. Alors ils n'affirment rien d'autre que ceci : « Moi, Pelléas m'ennuie, m'irrite, m'exaspère ! — Moi, Pelléas me charme, m'enivre ». Libre à vous, et vous êtes dans le vrai, l'un et l'autre Ou bien, allez-vous me définir objectivement la clarté musicale? Attendez que je m'installe et vous écoute avidement ! Si de la musique l>eut être claire, il y a donc quelque chose à comprendre dans la musique !
«... M. Griveau, dans ses Eléments du Beau., a très nettement exposé que les séries de sensations artistiques oscillent toutes entre deux pôles péjo* ratifs (excès de douceur, par exemple, d'un côté,
excès d'amertume de l'autre), avec un centre, un milieu fade, inesthétique, et deux régions favorablés intermédiaires
u Quant à être fier de nos réactions, de nos attitudes anesthésiées ou hyperesthésiées devant Ravel ou devant Wagner, c'est purement idiot, car ces attitudes sont soumises à un déterminisme aussi aveugle, aussi fatal, aussi irrésistible que les balancements d'une étoile de mer dans Teau saumâtre ou que les mouvements chimiotactiques d'une cellule dans un bouillon donné. Vous me direz que, dans ces conditions, il est absurde que je continue à écrire sur l'art... »
Si Jean d'Udine continue à écrire sur l'art, cela prouve qu'il est obligé, comme je le suis moimême, de transformer en littérature tout ce qu'il éprouve, et qu'il est aussi bien doué que moi pour le bavardage. Et je suis fort aise, pour ma part, qu'il ait écrit les lignes précédentes, car je les avais pensées depuis longtemps sans oser les communiquer à personne. La clarté résulte fatalement de l'habitude, c'eçt-à-dire qu'on finit par ne plus s'étonner devant des associations de sons qui d'abord avaient choqué. Mais il n'y a pas là quelque chose à comprendre. Un ennemi de Pelléas finirail par y prendre goût, ou au moins par ne plus en souffrir s'il l'entendait sans cesse ; il arriverait même à ne plus l'entendre du tout, comme il m'arrive de ne plus entendre le bruit des tramways
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qui passent sous ma tenétre. L'habitude est la grande loi biologique.