FICTION ET POÉSIE
« Les beautés de tout art ne sont possibles, dit Vîgiay, que dérivant de la uéH^^' la plus intime 2». Voilà encore une fois le mot véinte employé à propos d'art ; il est probable qu'on ne va pas pouvoir s'entendre ! Voici en effet un aduiirable passage emprunté à cet .awteur et qui, écrit par
(1) Gabriel Mourey dans Les Arts de la vie.
(2) Alfred de Vigny, Stello, p. 233 (édition Calmann Lévy).
un grand poète, pose merveilleusement la question des rapports de la poésie avec Thumanité :
« Vous souvient-il... d'un certain Platon qui nommait les poètes : Imitateurs de fantômes, et les chassait de sa République? Mais aussi il les nommait : Divins. Platon avait eu raison de les adorer, en les éloignant des affaires ; mais l'embarras où il est pour conclure (ce qu'il ne fait pas) et pour unir son adoration à son bannissement, montre à quelles pauvretés et à quelles injustices est conduit un esprit rigoureux et logicien sévère, lorsqu'il veut tout soumettre à une règle universelle. Platon veut l'utilité de tous dans chacun ; mais voilà que tout à coup il trouve en son chemin des inutiles sublimes comme Homère, et il n'en sait que faire. Tous les hommes de l'art le gênent : il leur applique son équerre, et il ne peut les mesurer: cela le désole. Il les range tous, poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, dans la catégorie des imitateurs ; déclare que tout art n'est qu'un badinage d'enfants, que les arts s'adressent à la plus faible partie de l'âme, celle qui est susceptible d'illusions, la partie peureuse qui s'attendrit sur les misères humaines ; que les arts sont déraisonnables, lâches^ timides^ contraires à la liaison ; que pour plaire à la multitude confuse, les poètes s'attachent à peindre des caractères passionnés, plus aisés à saisir par leur variété; qu'ils corrompraient l'esprit des plus sages si on
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ne les coùdamnait ; qu'ils feraient régner le plaisir et la douleur dans Tétat, à la place des lois et de la raison...
« Vous voyez donc qu'il n'y a pas plus de pitié pour les poètes parmi les philosophes que parmi les hommes de pouvoir. Ils se tiennent tous la main en foulant les arts sous les pieds... Leur sentiment est l'envie, leur idée (prétexte indestructible), est rinutilité des arts à rétat social. La pantomime de tous en face du poète est un sourire protecteur et dédaigneux ; mais tous sentent au fond du cœur quelque chose, comme la présence d'un Dieu supérieur....
« Pour en revenir à Platon, il y avait aussi rivalité de divinité entre Homère et lui. Une jalouse humeur^ animait cet esprit vaste et justement immortel, mais positif comme tous ceux qui n'appuient leur domination intellectuelle que sur le développement infini du jugement, et repoussent l'imagination. Sa conviction était profonde, parce qu'il la puisait dans le sentiment des facultés de son être, auxquelles chacun veut toujours mesurer les autres. Platon avait un esprit exact^ géométrique et raisonneur j tel que depuis Veut Pascal^ et tous deux repoussèrent durement la poésie, quHh ne sentaient pas. Mais je ne poursuis que Platon parce qu'il ne sort pas de notre sujet de conver-
(1) Le genus irritahile vatum est-il moins jaloux ? et Vigny lui-même...?
sation, ayant eu de gigaqtesqués prétentloQS de législateur et 4'^omine à'Èi^» Je crois me j9ouvenir qu'il dit à peu près ceci : La faculté qui juge tout suivant la mesure et le calcul est ce qu'il y a de plus excellent dans Vâme ; donc i autre faculté qui lui est opposée est une des choses les plus frivoles qui soient en nous^ ». •
Après avoir reçu une aussi magistrale volée de bois vert, en compagnie, il est vrai, de Platon et de Pascal qui ont bon dos, il faut ui» certain courage pour continuer à s'intituler mesuriste. Je n'accepte pas d'ailleurs la responsabilité de l'opinion que Vigny prête à Platon, et d'après laquelle la science vaudrait mieux que Vart, La science et l'art sont, j'en suis convaincu, deux divinités antagonistes ; je crois que le progrès de la tendance scientifique dans un individu, s'oppose, chez cet individu, au progrès da la tendance artistique. Plus on aime la précision et la vérité impersonnelle, plus on se défie des entrepr/eneurs d'illusion.
Mais la science ne fournit aucune ^raison d'affirmer qu'une tendance vaut mieux qu'une s^utre. Chacun suit ses goûts personnels, et je suis convaincu que, même à mire époque positive, il y a encore plus de gens capables de goûter }es arts, qu'il n'y en a d'accessibles aux beaijtés sévères de la science.
(1) Vigny, Stello, pp. 224-227.
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Pour ma part, quand j'étais jeune, j'ai pleuré en lisant les poètes ; pwt-être pour avoir trop aimé la nature, je n*ai jamais été accessit)]^ aux émotions qu'éprouvent les privilégiés devant les oeuvres des peintres et des sculpteurs, msAs je crois avoir vraiment goûté la belle littérature, et je (trouve epcore de grandes joies dans la lecture d'une page ie Renan ou de Flaubert; Je ne songerai donc jamais à proscrire les poètes de ma République, ni les peintres non plus, ni les sculpteurs, ni les prêtres des divers cultes ; je ne prétends pas que tout le monde me ressemble.
Si Platon a qualifié Homère de Divin ^ qu'eùt-il fait pour Newton, et pour Lavoisier, et pour Lamarck? Quiand une fois on a conçu le rêve de la mécanique universelle, quand on a senti la griserie de cette synthèse grandiose, comment prendre encore en considération l'émotion, douce il est vrai, mais relativement si mesquine, que nous procure la musique d'une phrase bien tournée? Peu de gens, je le crois, sont accessibles à la volupté des enthousiasmes scientifiques ; mais ceux qui en connaissent les joies, veulent les faire connaître à tous. Au contraire, si j'en crois les exemples que j'ai vus autour de moi, les délicats amateurs d'une formule d'art, s'estiment grandement de faire partie d'une élite ; ils se sentent plus haut, au milieu de la foule insensible ; ils ont méprisé Tolstoï qui prétend que la meilleure. œuvre
(l'art est celle qui plaît au plus grand nombre. Et, d'église artistique à église artistique, que de mépris, que de haines !
On me dira que, dans le monde scientifique, les hommes ne sont pas plus tendres les uns pour les autres. Et cela est .vrai, parce que la vérité impersonnelle ne se découvre que peu à peu ; il y a des tâtonnements nombreux, et chaque savant tient à jouir le plus possible des résultats qu'il a obtenus ; mais une fois que la science est constituée, on ne se bat plus pour elle. Il n'y a plus de querelles de nos jours à propos des théorèmes de géométrie !