ART ET SYNTHÈSE
« L'art est une synthèse comme la science! », a écrit un critique à propos d'un article où j'avais opposé l'art à la science. Il s'agit de s'entendre sur le mot synthèse. La science fait une synthèse lorsqu'elle s'efforce de tirer une conclusion unique de la considération d'un grand nombre de documents disparates ; la synthèse est bonne si elle s'applique à tous les phénomènes qui ont servi à la construire et à d'autres phénomènes nouveaux qu'elle permet de prévoir. En ce sens, la loi de l'attraction universelle est une excellente synthèse puisque le génie de Newton a su réunir dans une même formule la chute d'une pomme et les révolutions des astres.
Je cherche en vain, dans les arts, quelque chose de comparable. Je sais bien que pour certains littérateurs musicaux, une symphonie contient
toute une philosophie. Malheureusement chacun y met la philosophie qui lui jilâît; j'ai dît plus • haut ce que je pense avec Jean d'Udine de la prétention qu'ont certains musiciens d'exprimer des pensées.
Quant à la peinture, elle est tout le conti*aire . d'une synthèse puisqu'elle se borne volontairement à reproduire un aspect unique des choses. La vision des peintres est la moins synthétique qui soit ; celui qui « voit en peintre » voit la nature comme il verrait un tableau, c'est-à-dire qu'il voit l'image visuelle des choses sans faire intervenir, dans la connaissance qu'il en tire, les documents apportés par ses autres sens. Au contraire, moi qui ne suis pas peintre, je .vois les objets' extérieurs en me servant, malgré moi, de tout ce que je puis savoir à leur sujet de toutes les manières. Je vois les objets comme je sais qu'ils sont, et cela est sans doute moins artistique, mais plus synthétique qu'une vision de peintre.
11 y a bien un côté par lequel on peut dire que le] peintre effectue une synthèse dans le temps ; c'est relativement au geste, à l'attitude familière du modèle. Un peintre, qui a bien connu le personnage dont il doit faire le portrait, ne le peint pas tel qu'il le voit à un moment précis et tel que ferait une photographie, mais tel qu'il se le rappelle ; or son souvenir est formé d'éléments siîtcessifs dont il reproduit les plus caractéristiques dans une
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œuvjre d'ensemble. De sorte qu'un bon portrait fait bien connaître un individu, quoiqu'il le représente :teJ que, vraisemblablement, il n'a jamais été en une seule fois. Par ce cO^té de son art, le peintre fait en quelque sorte oeuvre scientifique; un bon portrait devrait être formé des mêH^es éléments, quel que fût so«i ;aiiieur.
Quajat ftux'&eulpîteui^s qui croient mettre dans une attitude d'un hom^me ou d'une femme la synthèse de tout un ensemble de connaissances humaines, je ra^ppellerai seulement à le^ur sujet, que, devant H belle stalle de Kodin qui est à la porte du Panthéon, devant cette statue que son auteur a appelée « le Penseur », et dont un critique* a dit : H Cet liomme4à pense avec ses muscles! » les passants non informés se sont demandé avec anxiété s'ils voyaient l'image d'un « terrassier fatigué » ou la statue de ia « coiistipation » !